…Aujourd’hui, je vous écris du haut de mon
seizième étage, car désormais, j’habite dans une tour qui en fait -dix huit.
A bientôt 90 ans, je viens d’être
conduit, par les circonstances et pour ma plus grande joie, à débarquer dans une cité populaire de la ville, où se côtoient tous les peuples de la terre, ou presque. Les « circonstances », c’est
tout simplement le fait que mes collègues prêtres avaient besoin de mon logement pour se regrouper au centre ville.
Mais je n’ai pas perdu au change ! Car, des
fenêtres de mon F2, je peux admirer sous le soleil la tour Eiffel, le Sacré Cœur de Montmartre, la Tour Montparnasse et une grande partie de la capitale et de sa banlieue. Le soir, c’est
féerique !
Ce passage de la paroisse à un quartier où je
voisine avec de multiples familles (la tour, qui domine d’autres tours, compte 106 appartements et quelque 400 personnes)... ce passage est pour moi comme une nouvelle naissance.
Sur le palier où je suis voisin d’une famille
sénégalaise, comme dans l’ascenseur, dans la rue, en attendant le bus, on se dit bonjour, on se parle, et ce n’est jamais banal.
A la sortie de l’immeuble, les gens
s’empressent de tenir la porte au vieux monsieur que je suis, qui marche avec une canne. Une dame du quatorzième étage disait : « C’est bien qu’il y ait un curé dans l’immeuble : ça va nous
porter bonheur ! »
J’aime cette ville de Saint Ouen, dont la
population est si pleine de richesses humaines (mais pas financières, c’est sûr). Les services sociaux municipaux sont très actifs et je bénéficie du portage des repas, d’une aide ménagère, d’une
téléalarme, de l’aide au logement pour les petits budgets.
Cela dit, ne croyez pas que c’est le paradis ! Je
ne suis pas venu ici pour partager seulement le bonheur des habitants. Car je me sens aussi solidaire de tout ce qui leur rend la vie difficile.
Par exemple le fléau de la drogue, au pied de notre immeuble comme partout dans la
ville. Ces jours-ci, j’ai participé
à une manifestation de tous les quartiers, avec le slogan : « Saint Ouen, une ville sans violence ni trafics ».
Là où les trafics prétendent se rendre maîtres
d’un quartier, les habitants sont déterminés à reconquérir le terrain et à faire savoir qu’ils sont chez eux. Bien entendu, la drogue ne s’installe pas par hasard.
S’il y a des dealers et des consommateurs, c’est
parce qu’il y a du chômage, de l’échec scolaire, du mal-vivre, etc. Ce n’est pas par hasard non plus que la misère et les guerres dans les pays du sud ou de l’est amènent dans nos quartiers
quantité de réfugiés sans papiers.
Hélas ! Les consignes données aux préfectures sont
féroces et humiliantes. Il faut voir les conditions indignes imposées par la préfecture de Seine-Saint-Denis aux pauvres gens qui font la queue des nuits entières, pour essuyer, le jour venu, un
refus.
Chaque mois, je participe, sur la place
devant la cathédrale de Saint Denis, au « Cercle du silence », une institution qui s’est répandue dans toute la France. Ordinairement, les manifestations sont bruyantes. Au Cercle du silence,
nous nous tenons debout en cercle, en silence durant une heure, pour la défense des sans papiers. Croyez-le : le silence, ça parle !
Face à tant de problèmes qui écrasent les gens, mon engagement est peu de choses. De toutes
façons, maintenant, j’ai droit au repos. Mon grand âge me fait un devoir de prendre sans complexe le temps de vivre. Je suis tout étonné de parvenir enfin à la retraite, même si, pour le prêtre,
il n’y a pas de retraite.
Pour moi, la retraite, c’est d’abord rendre agréable mon logement, de telle façon que
mes nombreux visiteurs puissent dire : « On est bien chez toi ». C’est aussi écouter de la musique sans rien faire d’autre que d’écouter, c’est lire de beaux livres, car tout me passionne, c’est
prendre le temps de circuler dans la ville, c’est bénéficier des services d’une kiné, qui m’aide à retrouver la démarche d’un jeune homme, suite à mon AVC (accident vasculaire cérébral), passé
aux oubliettes !
J’ai la chance d’avoir à proximité la jolie église de l’ancien village du Vieux Saint
Ouen, âgée de douze siècles. J’y retrouve une petite communauté paroissiale. J’aime passer du .temps à prier, c’est-à-dire à traiter Dieu comme Quelqu’un, en entrant en conversation avec lui. Sa
parole illumine mon existence.
Avec réalisme, je m’approche de ma mort avec sérénité. J’apprécie beaucoup la
recherche sur l’accompagnement des personnes en fin de vie. Pour moi, mourir dans la dignité, ce n’est pas capituler devant la souffrance, c’est la gérer ; ce n’est pas abréger sa vie, c’est la
vivre jusqu’au don de soi, et c’est être assuré que la mort fait partie de la vie. Je relis le beau livre de Christiane Jomain « Mourir dans la tendresse » et j’apprécie qu’elle écrive, après avoir assisté des centaines de personnes en fin de vie : « La fin de la vie est
encore la vie » et aussi : « Le mourant est un vivant » et encore : « Dans leurs derniers instants, certaines personnes s’élèvent à un niveau de conscience supérieur, accédant à un stade jamais
atteint durant leur vie » (citation de Jean Ziegler).
Mais oui, l’approche de la mort « place chacun en face de l’essentiel, du besoin
extrême de trouver un sens à sa propre existence. »…
Georges ARNOLD
Prêtre du Prado
Commentaires