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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Secrétaire de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier Catholique des personnels de la Préfecture de Police de Paris
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5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 18:06
Témoignage de Dominique Trimoulet au Congrès du « Toucher Massage » à Dijon

Extraits du témoignage de Dominique Trimoulet, Aide Soignant et Prêtre de la Mission de France lors du 6ème Congrès Européen du « Toucher – Massage » au Palais des Congrès à Dijon les 2 et 3 juin 2014 :

Et si on parlait d’amour ?

Je suis aide-soignant depuis 1976, prêtre depuis 1992, formé en toucher-massage en 2003 et 2005 et formateur-facilitateur toucher-massage en 2OO8. Actuellement je travaille dans un Service de Soins Infirmiers à Domicile et assure une trentaine de journées par an de formation « toucher-massage » auprès de soignants. J’ai désiré me former en massage après 25 ans de pratique hospitalière. J’éprouvais le besoin de me renouveler, lassé de cette médecine qui parfois fait des merveilles, mais qui a une vision très mécanique de l’homme. Je cherchais une approche plus globale.

(…)

I) Ma rencontre avec un souffle, un esprit, une animation qui m’est familière

Dans tous les services hospitaliers où j'ai travaillé, j'ai toujours rencontré au moins une collègue avec qui j'ai vécu ce qu'aujourd'hui j'appelle l'expérience de la reconnaissance. Nous nous reconnaissions auprès des personnes soignées, dans une attitude commune, une certaine manière d'être, une allure, une posture, un style, une présence, un esprit... Je multiplie les mots parce que « cela » ne rentre pas dans une définition. Cela traverse les écoles, les chapelles, les groupes d'appartenance, les types de caractères... J'ai retrouvé « cela » à hautes doses chez ceux que le « Toucher-Massage » attire. Le fait que les organisateurs de ce congrès me donnent la parole aujourd'hui n'est pas étranger à cette reconnaissance.

Une pédagogie commune pour des domaines si différents

Dans mes premiers pas en « Toucher-Massage », je fus surpris de reconnaître une certaine similitude dans la pédagogie du formateur avec celle que je mets en œuvre dans l'animation de groupes de lecture biblique. Il n'est pas besoin d'être expert pour masser comme pour lire un texte, source d'une tradition religieuse : cela est accessible pratiquement à toute personne qui en a le désir. Dans les deux cas, ce n'est pas d'abord la technique ou le savoir qui importent : il n’est pas nécessaire d’enseigner l'anatomie aux stagiaires qui désirent se former en « toucher-massage », pas plus que j'enseigne un savoir sur la façon dont les textes ont été écrits et à qui ils s'adressaient. Certains pensent que ce savoir est indispensable et qu'il est dangereux de s'en passer. Pas nous.

Mais alors qu'est-ce qui importe ?

Rentrer en présence d'autrui avec des mains bienveillantes pour le « Toucher-Massage » et devenir le sujet d'une interprétation d'un texte. L'autre par le « Toucher-Massage », comme le texte par la lecture me convoquent, m'appellent à répondre présent. J’y reviendrai. Toutes les techniques, les tours de main et les savoirs ne servent à rien si mes mains ne sont pas habitées, si je n'y suis pas présent. De même, j'aurais beau lire des tas de commentaires pieux et savants, faire des études sur l'histoire de la rédaction d'un texte, il restera lettre morte tant que je ne me serais pas risqué à une interprétation : « oui cette histoire là me parle et voilà ce que j'entends. ».

Je n'ai rien contre le savoir. Certains se sont battus et se battent pour que tous puissent y avoir accès : merci à eux. Mais le savoir objective, et ici il est question de sujets, de ce qui les anime, de ce qui les inspire, de ce qui les relie. En un mot il s'agit de spiritualité.

Une lecture du cheminement des stagiaires à travers leur mémoire de fin de formation.

J'ai la chance de faire passer les validations de fin de formation et de lire tous les ans plusieurs mémoires. Dans une grande majorité, il est fait référence avec reconnaissance au formateur de base avec qui les stagiaires ont fait leurs premiers pas en Toucher-Massage. Ces premiers pas sont parfois bouleversants, bousculant, troublants, mais plus ou moins rapidement, ils sont heureux. Ce bonheur là, c'est pour moi celui, j'emploie des gros mots, celui de l'avènement du sujet. Et cet avènement peut être difficile, si la personne a connu et connait plus de méfiance que de confiance. Le merci des stagiaires va au formateur qui a su garantir un climat et un cadre de confiance pour le groupe des stagiaires et croire en chacun d'eux.

(…)

II) Méditation au carrefour de ma pratique et de ce qui m’inspire…

La présence

Vous voyez, pour moi, le thème de ce Congrès vient comme le fruit mur d'une longue histoire. L'aventure que j'ai décrite se déroule depuis plus de trente ans. La plupart des soignants qui y ont participé en ont été marqués. Dans le bilan d'une formation, une aide-soignante l’exprime ainsi: « Je fais les mêmes choses qu'avant mais pas avec les mêmes mains ». Je dirais, maintenant mes mains sont habitées. Et cela est perçu par la plupart des personnes soignées. Je garde en mémoire une scène qui m’a marqué. C’était un de ces matins où tout va de travers : la bousculade pour arriver à l’heure au travail, une collègue est absente : il faut se répartir sa tournée. On part plus tard que d’habitude pour une plus grosse tournée… Je commence, stressé. Au troisième patient, je ne suis pas encore arrivé à me poser. C’est une femme âgée originaire d’Afrique du nord. Elle est toute recroquevillée dans son lit et ne communique plus depuis longtemps. Elle garde les yeux fermés pendant le début de la toilette. Quand j’en viens à lui laver le dos, je la masse en même temps. Le balancement fait son effet : enfin je me pose, mes gestes sont moins rapides, plus souples. Je retrouve mon calme intérieur. La femme a ouvert les yeux et me regarde dans les yeux. Après l’avoir installée dans son fauteuil, je me mets à sa hauteur et lui dis : « Je ne sais pas si vous me comprenez, mais je tiens à vous dire merci, vous m’avez fait du bien » Nous restons un moment les yeux dans les yeux… La fin de la matinée s’est déroulée paisiblement.

Quand je l’ai massée, elle était présente et j’ai répondu à sa présence. Présence, c’est un mot que j’aime bien. Un cadeau, c’est ce par quoi, je me rends présent à autrui. J’ai vécu cette présence réciproque comme un cadeau. D’où le besoin de dire merci. C‘est de cela que je parle quand je dis que l’autre me convoque.

J’ai beaucoup médité sur cette présence à l’autre, perçue à travers le toucher. Je viens de vous en donner un aperçu. En voici deux autres :

Le premier : c’est une surprise vécue au cours de mon premier stage de formation en grand groupe à Dijon. Dans la même matinée deux personnes avec qui j’avais peu parlé m’ont dit, suite à mon massage. « Je retrouve dans ton massage, la même attitude que celle que tu as dans le groupe ». Suite à un massage on ne me parlait pas d’abord de ce que j’avais fait mais de ce que les personnes massées avaient perçu de moi. Si je rentre dans la relation par le toucher, cela demande un certain engagement. D’une certaine façon, le masseur est aussi nu que le massé. Nous retrouvons bien là une des conséquences de la réciprocité immédiate du toucher : je ne peux toucher sans être touché. C’est ici que le cadre dont j’ai parlé est précieux. Je m’engage, je réponds présent, dans le cadre d’une relation de massage et ou de soin.

Le second est en référence à un texte biblique. Ce texte s’est imposé à moi au cours d’un massage. Je participais à une session de lecture biblique en montagne, proposée à des familles. L’après midi et les soirées étaient occupées par divers activités de vacances. Lors de la première soirée, nous nous sommes présentés et j’ai dis que je venais d’un stage de massage. Plusieurs ont manifesté le désir d’être massés, particulièrement des jeunes filles de 12/13 ans. Rendez-vous est pris et me voilà avec ces jeunes filles très impressionné de leur confiance ainsi que celle de leurs parents.

Au moment de poser mes mains sur ce corps jeune, en début de transformation, j’ai comme entendu cette phrase que Moïse s’entend dire par Dieu : « Ôtes tes sandales car la terre que foulent tes pieds est une terre sainte. » Oui, il me fallait une infinie délicatesse pour aborder ce corps. Il n’était pas question d’y aller avec de gros sabots, mais plutôt comme pieds nus sur une herbe tendre. J’ai été voir ce texte de plus prêt. C’est Moïse qui conduit son troupeau au delà du désert et qui voit un buisson qui brûle sans consumer. Il fait un détour pour voir et c’est là qu’il s’entend dire : « ôtes tes sandales ». S’en suit un dialogue où Dieu révèle son nom ; Yahvé qui se traduit par « je suis/ serai celui qui suis/sera » (en hébreu, il y a un temps de verbe qui est un présent qui dure dans le futur où un futur déjà présent). Cette terre de la rencontre est la terre de la présence. Le feu qui brûle sans consumer est une belle figure de « Je suis/sera » : une présence qui n’est pas un feu de paille. C’est aussi une belle figure de l’amour qui parfois brûle sans consumer. L’amour qui peut brûler sans s'éteindre ou se réduire en cendre comme cela arrive pour certains couples ou dans l’amitié. Le corps m’est apparu comme le lieu par excellence de la présence, le lieu de l’être, donc terre de sainteté ou terre sacrée si vous préférez : un lieu éminemment spirituel.

Il n’est donc pas étonnant que ceux qui découvrent le massage et reçoivent le respect qui leur est du en soient bouleversés parce que les lieux sont rares où il est possible de vivre cela. Un lieu où l’on n’est pas dévisagé dans un regard de jugement, mais un lieu où l’on est envisagé. Les mots d’Emmanuel Levinas me viennent : « Visage, déjà langage avant les mots, langage originel du visage humain, dépouillé de la contenance qu’il se donne - ou qu’il supporte – sous les noms propres, les titres et les genres du monde. » Je répète, laissez vous emporter par les mots : « Visage, déjà langage avant les mots, langage originel du visage humain, dépouillé de la contenance qu’il se donne - ou qu’il supporte – sous les noms propres, les titres et les genres du monde. » Ce sont de ces paroles poétiques dont on ne fait jamais le tour. Les mains respectueuses perçoivent ce langage originel du visage de celui qui, dans le toucher-massage les accueillent.

Des mains qui envisagent…

Encore une scène au travail. Je rentre pour la première fois chez une femme que nous prenons en charge suite à une ablation d’un sein porteur d’une tumeur cancéreuse. Quand elle voit que c’est un homme qui vient lui faire sa toilette, elle fait la grimace. Elle est couchée dans le lit conjugal : pas de lieu plus intime pour une femme atteinte dans son intimité. Je mets de suite des mots sur sa grimace. Puis nous commençons la toilette. D'emblée elle est réceptive au massage. Elle me quitte avec le regret que ce ne soit pas moi qui revienne le lendemain. Par la suite, elle ne manifestait aucune gène et se douchait devant moi en toute simplicité, je n’intervenais que pour lui masser le dos et le bras. J’associe cette simplicité à la joie de bon nombre de soignants que je rencontre dans les formations toucher-massage d’avoir pu oser se dénuder pour recevoir un massage, qui du dos, qui du ventre, qui des jambes. J’ai souvent entendu au moment du bilan : « si ce matin on m’avait dit qu'aujourd’hui je montrerai mon dos, je ne l’aurais pas cru. » Et c’est toujours heureux comme de découvrir que ce qui était impossible le devient. Une fois de plus, il y a eu croisement avec un récit biblique : le coup de la pomme d’Adam. Sauf que dans l’histoire ce n’est pas une pomme c’est le fruit de l’arbre « du connaitre bien et du connaitre mal. » Vous savez, ce prétendu savoir sur autrui. « 0h moi je te connais, tu es comme ceci ou comme cela ! Je sais ce qui est bon ou mal pour toi. Ce fruit, c’est le seul dans le jardin qu’il est interdit de manger. Le seul fruit qu’on ne peut pas saisir. Quand Adam et Eve l’eurent mangé, ils se cachèrent au milieu du feuillage parce qu’ils étaient nus et qu’ils avaient peur. Ils étaient comme un fruit dont on peut mettre la main dessus, que l’on peut saisir. Les mains qui envisagent ouvrent les portes du jardin d’Eden, de ce jardin où l’on ne met pas la main sur vous.

Quand on associe le geste de bien être au geste de soin, on ne répond pas seulement à un besoin de la personne, on s’adresse à elle, pour elle. Elle n’est plus seulement objet de soins, mais sujet recevant un soin. La plupart des personnes le perçoit. Dans le film dont je vous ai parlé au début une femme l'exprime ainsi : « on est obligé de se laisser toucher quand on a besoin de soins. Mais être touché sans être aimé, c’est compliqué… » Je pense particulièrement à une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer. La toilette était souvent une épreuve de force, mais si je la massais avec le savon, la plupart du temps, la toilette se déroulait paisiblement et je recevais plutôt des mots doux que les insultes coutumières.

Pour conclure : aimer, c'est accepter d'entrer en réciprocité

Je cite une autre personne témoignant dans le film (1) : « Au début, quand Dominique me massait avec le savon au cours de la toilette, cela me faisait du bien. Il n'est pas obligé de le faire. Je me suis dit, 's'il le fait, c'est parce qu'il m'aime bien, comme il aime bien les autres personnes a qui il le fait » (Cette personne n'était pas au courant du thème de notre Congrès). Elle ajoute, en cherchant ses mots : « il m’aime comme un frère ». La relation de frère est une relation réciproque comme le toucher. Mais cette réciprocité n’empêche pas la différenciation. Dans la fratrie, il y a des frères et des sœurs, des ainés et des derniers : ils sont tous frères et sœurs les uns des autres. Les-uns-les-autres : en grec ancien, c’est un seul mot. Ce mot est présent dans des passages clés de l’Evangile selon St Jean. Jésus, au cours de son dernier repas avec ses disciples, se lève de table et se met à leur laver les pieds après avoir mis un tablier. Quand il a fini, il ôte son tablier, reprend sa place et dis : « Comprenez-vous ce que je viens de faire? Vous m’appelez maitre et seigneur et vous avez raison car je le suis. Si votre seigneur et votre maitre vous lave les pieds, vous devez le faire les-uns-les-autres » « Les-uns-les-autres» à hauteur des pieds, n’est pas une uniformisation, une confusion ou même une fusion. Mais c’est une invitation à entrer en relation de réciprocité, peau à peau, à raz de terre, à raz d’humus. Adam est tiré d’adama, en hébreu, c’est la terre, comme le mot « humain » trouve sa racine dans l’humus. « Les-un-les-autres » d’une commune humanité, une humanité différenciée faite de sujets. « Les-uns-les-autres » pour que parmi les sujets certains ne soient pas assujettis aux autres.

« Les-uns-les-autres », peau-à-peau, soignant-soignés pour sortir du faux dilemme entre une attitude dite professionnelle et la confusion affective. Dans le soin se reconnaitre d’une commune humanité. Une commune humanité appelée à s’aimer les-uns-les-autres.

Et pour finir : un dernier mot

Pour moi, la source de cet appel à un nom et c’est aussi en ce nom que je dis du bien de vous, de ce qui vous anime, de ce qui vous inspire, de ce qui vous donne du souffle, vous qui avez répondu à cette invitation : « Et si on parlait d’amour ? »

Dominique TRIMOULET

(1)Reportage de l’émission Le Jour du Seigneur sur France 2

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