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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Membre de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier de la Communauté Chrétienne des Policiers d'Ile de France
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15 août 2015 6 15 /08 /août /2015 19:42
14 Aout 2015  Mohamed, réfugié soudanais à Calais : 12 ans de fuite pour survivre

Deux migrants construisent un abri dans la "new jungle" de Calais (Louis Morice - L'Obs)

Dans le camp des migrants de Calais, tous ne rêvent pas d'Angleterre. Certains, comme Mohamed, espèrent découvrir en France un sentiment de sécurité. Il retrace son parcours.

"Tu veux me photographier ? Mais tu as vu comment je suis ! Tu veux montrer quoi de moi ? On fera la photo quand tu reviendras, quand j'aurai les papiers et que je serai bien." Le fier Mohamed a dû beaucoup concéder, beaucoup abandonner avant d'arriver dans la "new jungle" de Calais. Du haut de ses 25 ans, il a cependant réussi à sauvegarder ce qu'il a de plus précieux, sa dignité. Alors non, il ne se laissera pas prendre en photo avec son t-shirt troué, son jean fatigué et ses baskets en fin de vie.

Arrivé en France depuis deux mois, Mohamed a aussi conservé un sens certain de la dérision, un humour british : En fait, je ne suis que dans des endroits connus ! Je suis à Calais, connu pour ses migrants. Et je viens du Soudan, connu pour la guerre !" Lui qui s'exprime si bien en anglais n'a pourtant aucune intention de traverser La Manche. Il rêve de pouvoir rester en France.

Offrir un café dans son abri

Le jeune homme a une soif inextinguible d'échange. On le rencontre lors d'une discussion avec deux gamins soudanais qui ne parlent ni français ni anglais. Mohamed se fait spontanément interprète de Sadam et Youssouf, deux grands ados qui, depuis qu'ils sont nés, n'ont jamais pu étudier. "Ils ne savent ni lire ni écrire", précise Mohamed, lui qui, par intermittence, est même parvenu à aller à la fac, à Khartoum, capitale du Soudan. Ce grand bavard insiste ensuite pour partager un café dans l'abri qu'il partage avec trois amis soudanais. L'eau bout dans une antique casserole sur le foyer protégé par des morceaux de parpaings. Pas assez sec, le bois dégage une odeur un peu âcre que la poudre de capuccino ne parvient pas à dissiper. Pendant qu'un ami est de corvée de patates, Mohamed raconte son envie de se poser, d'avoir un futur :

Ce qui m'a conduit ici, c'est d'abord pour la sécurité. C'est pour être en vie."

Tenter de survivre

La route qui a conduit Mohamed à Calais, il l'a prise en 2003. Douze ans de trajet. Pas douze mois, douze ans. Douze ans de galère, de peur, entre le Darfour et la "new jungle". Mohamed est né au Darfour. Il a tout juste treize ans quand son village est attaqué, pillé, rasé. Son regard s'échappe dans le vague pour évoquer les viols, les enlèvements. Ce sont les coups de feu qui le réveillent. La famille prend la fuite mais ses frères et son père sont tués. Avec sa mère et ses sœurs, ils trouvent refuge dans la montagne :

Pour survivre. Nous sommes restés terrés là pendant cinq jours, sans nourriture. Juste la peur."

Au sixième jour, Mohamed réalise qu'il est devenu l'aîné. A treize ans, le voici chef de famille. Il décide alors de redescendre vers Tawila, une ville de l'ouest. Le groupe trouve refuge dans un des camps où s'entassent des milliers de personnes. Ils mangent, enfin, grâce à l'aide apportée par les ONG. Mais peu à peu, le camp devient lui aussi dangereux, des atrocités y sont commises.

Commence alors l'errance qui le mène jusqu'aux prisons de Khartoum. "Partout où j'arrivais, quel que soit le côté, on m'accusait d'être un rebelle." Entre les traques et les arrestations, Mohamed travaille jour et nuit, notamment pour une compagnie de bananes. Il parvient tant bien que mal à nourrir sa famille réfugiée dans un camp et à épargner pour financer son voyage à venir. Car le cycle infernal arrestation-prison- maltraitance-libération se poursuit. En 2013, il décide de fuir en Europe. Un long passage par le Caire et puis l'arrivée en Italie. Lui si prolixe, il ne dira rien sur sa traversée de la Méditerranée, rien. "Trop dur", lâche-t-il à peine.

La Chapelle, dernière escale avant Calais

Et puis la France où il est finalement arrivé il y a tout juste deux mois. Il s'installe à Paris, là où de vagues connaissances lui ont conseillé d'aller : ce sera La Chapelle. Vient alors l'expulsion et la peur qui revient. Le jeune homme serait bien resté à Paris. "Mais d'autres migrants qui étaient là depuis longtemps m'ont dit que les choses allaient beaucoup plus vite à Calais. Ils nous ont dit : vous aurez les papiers immédiatement." Il est à Calais depuis un mois et attend toujours. Mohamed explose dans un grand rire :

L'espoir, ça peut faire faire n'importe quoi."

Maintenant, il espère, encore et toujours. Après cette longue fuite de douze années, il n'imagine pas un instant ne pas obtenir sa demande d'asile. En attendant, il commence à apprendre le français. Dès qu'il le peut, il se rend à l'école ouverte par les bénévoles dans le quartier des Soudanais. Une école ouverte à toutes les nationalités, pour les hommes, les femmes et les enfants. "Un lieu pour apprendre à vivre ensemble", explique Zimako, un des initiateurs de l'Ecole laïque du chemin des Dunes.

Avant le cours, sur une page de cahier, Mohamed écrit des mots courants en anglais. Il demande les traductions françaises en phonétique. Dans sa boulimie d'apprendre, il y a aussi l'envie de pouvoir dire quelques phrases lors de son rendez-vous avec l'Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) pour sa demande d'asile. Mais, quelle que soit la réponse, il est en vie, "c'est déjà ça. Alors on verra après pour une vie."

Article paru dans le Nouvel Observateur

Même l'intérieur de son abri, Mohamed préfère qu'on ne le photographie pas (Louis Morice - L'Obs)

Même l'intérieur de son abri, Mohamed préfère qu'on ne le photographie pas (Louis Morice - L'Obs)

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Published by Denis CHAUTARD - dans Migrants
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