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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Membre de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier de la Communauté Chrétienne des Policiers d'Ile de France
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29 septembre 2016 4 29 /09 /septembre /2016 07:44
Confidences exclusives des rescapés de Saint-Étienne-du-Rouvray

Guy Coponet, grièvement blessé lors de l'attentat, son épouse Janine, et sœur Danielle. Tous les trois assistaient à la messe du Père Hamel, le 26 juillet.

Le 26 juillet 2016, deux djihadistes interrompent la messe matinale célébrée quotidiennement en l'église Saint-Étienne, à Saint-Étienne du Rouvray, dans la banlieue de Rouen. Y participent trois religieuses et trois laïcs, dont un couple, Guy et Janine Coponet. Après une macabre mise en scène, ils égorgent le célébrant, l’abbé Jacques Hamel, puis tentent de tuer Guy Coponet. Ils sont abattus en sortant de l’église.

«Vous voyez les vaches ?, interroge la dame au téléphone. – Oui, répond le journaliste parisien. J’aperçois six vaches, on dirait même qu’elles broutent – Ça fait plus de vingt ans qu’elles broutent, ajoute Madame Coponet : elles sont en plastique. Bon, vous prenez à droite des vaches, puis la deuxième à gauche. On vous attend. » Sur ce dialogue surréaliste, on enfile une ruelle de pavillons en briques rouges et silex qui va cogner contre la ligne de chemin de fer Paris-Le Havre. Le « rond-point des vaches » est l’un des nombrils de Saint-Étienne-du-Rouvray, commune ouvrière de la banlieue sud de Rouen. En face, les falaises de la Seine. S’y juchent la basilique de Bonsecours et le cimetière, à flanc de coteau, où repose la dépouille du Père Jacques Hamel, assassiné par deux jeunes djihadistes le 26 juillet alors qu’il célébrait la messe dans l’église Saint-Étienne.

Guy et Janine Coponet accueillent dans leur jardinet. Ce couple qui fête ses 63 ans de mariage n’a jamais voulu répondre aux questions des journalistes Guy n’est mentionné dans la presse que comme Monsieur C. Ils ont néanmoins accepté de recevoir Famille Chrétienne. Dans leur salon, devant le buffet normand, à côté de la pendule dont le tintinnabulement égrènera les deux heures de l’entretien, nous rejoint Danielle Delafosse, qui assistait elle aussi, avec deux de ses sœurs religieuses, à la messe ce mardi-là, en la Sainte-Anne. C’est elle qui donna l’alerte. Ensemble, Danielle, Janine et Guy partagent ce qu’ils n’ont jamais dit.

Guy Coponet, vous devriez être mort ?

Guy Coponet – Oui. Ils m’ont frappé de trois coups de couteau, au bras, au dos et à la gorge. L’urgentiste qui m’a soigné m’a dit : « Il y avait une main divine sur vous car aucun des coups n’a touché un organe vital. Or, ce n’était vraiment pas loin… C’est comme un miracle ! »

Ce « miracle », vous le voyez comme un signe ?

Guy – Le Seigneur a permis que je survive pour témoigner de sa miséricorde. Cela m’est pénible : je n’aime pas paraître. Je suis un ouvrier à la retraite, j’aime la vie cachée de Nazareth. Me retrouver sous les feux des projecteurs me fait horreur.

Quel fut le plus dur pour vous dans cette épreuve ?

Guy – Filmer. Les deux jeunes tueurs m’ont attrapé par le « colbach », m’ont mis une caméra dans les mains et m’ont dit : « Papy, tu filmes. » Ils venaient même vérifier la qualité des images et constater que je ne tremblais pas trop. J’ai dû filmer l’assassinat de mon ami le Père Jacques ! Je ne m’en remets pas. Car c’est du théâtre leur sale « truc », de la mise en scène. Ils voulaient faire une vidéo destinée à faire le tour du monde sur les réseaux sociaux, ce qui leur permettrait de mériter leur titre de gloire de « martyr » d’Allah. Ils ont même pris le temps de se ceinturer de scotch pour faire croire qu’ils allaient se faire exploser, alors qu’il n’y avait que du scotch. Mais nous ne l’avons appris qu’ensuite…

Après avoir filmé l’horreur, l’un des tueurs se saisit de vous. Vous avez croisé son regard ?

Guy – Oui. Et je lui ai demandé s’il avait des enfants. J’ai ajouté : « Pense à tes parents, tu es sur une fausse route, tu vas les tuer de chagrin. » Il m’a poignardé, puis m’a traîné en bas des marches de l’autel. C’était tout rouge, mais je ne me rendais pas compte que c’était mon sang qui coulait. Je n’ai pas souffert sur le moment. Je me suis serré la gorge parce que ça jaillissait.

Janine Coponet, vous fêtiez ce jour-là les 87 ans de Guy, et vous voyez votre époux se faire égorger sous vos yeux… Que se passe-t-il en vous ?

Janine – J’étais sous le choc, terrifiée. Je me souviens avoir confié mon Guy à sainte Thérèse et au Père Marie-Eugène. On voit passer toute sa vie en quelques secondes. J’ai pensé : « Guy ne va pas voir le dernier de nos arrière-petits-enfants – nous avons cinq enfants –, âgé d’1 mois ; on ne pourra pas non plus fêter notre anniversaire de mariage… »

Vous pensiez que Guy était mort ?

Janine – Évidemment ! Après trois coups de couteau… L’un des tueurs me colle un pistolet dans le cou – j’apprendrai après que c’était un faux – et me pousse vers la sortie de l’église. Je me retourne quand même pour lancer un dernier regard vers mon Guy, et j’aperçois l’une de ses jambes qui bouge ! Je me suis dit : « Il est vivant. Oh Seigneur, merci ! »

Sœur Danielle – Moi, je me suis échappée durant la tuerie. Kermiche s’acharnait sur Jacques, qui est tombé face contre ciel ; Petitjean [l’autre tueur, Ndlr] tailladait Guy. « Il faut bouger, me suis-je dit, on ne va pas quand même pas se faire égorger sans rien faire ! » Je ne suis pas une grande sportive, mais j’ai eu à cet instant une fusée dans le dos Une voisine m’a accueillie. J’ai appelé les secours. Ils sont arrivés dare-dare.

Guy – J’ai cru que j’étais mort. Alors ça ne m’a pas été très difficile de faire semblant (sourire) Cela dit, le sang continuait de pisser. J’ai prié comme je n’ai jamais prié de ma vie. Tous les saints y sont passés. Et d’abord le petit Frère Charles, lui aussi mort par une main musulmane dans le désert.

Vous étiez vous-même dans un grand désert ?

Guy – C’est le moins qu’on puisse dire (rires) ! Dans mon for intérieur, j’ai récité ma prière chérie : « Mon Père je m’abandonne à Toi, fais de moi ce qu’il Te plaira… Je remets mon âme entre tes mains. » J’y étais, entre ses mains. Surtout après une messe !

Juste avant d’être égorgé, le Père Jacques crie à deux reprises : « Va-t’en Satan. » Il voit le mal en action ?

Sr Danielle – Sans doute. Cela ne veut pas dire que Kermiche était possédé, mais que Satan était à l’œuvre, de façon puissante. Le Père Jacques a voulu exorciser ce mal. Ce sont ses dernières paroles. Satan n’aime pas l’eucharistie…

Dans l’église, que se passe-t-il pendant ce temps ?

Sr Danielle – Les tueurs semblent se calmer un peu, après avoir tapé sur les bancs avec leurs faux revolvers – ils n’avaient, en fait, comme armes que des couteaux. Là s’est engagé un dialogue incroyable entre Kermiche et Hélène, l’une de mes sœurs religieuses. Ils venaient de l’asseoir de force à côté de Janine : « Avez-vous peur de mourir ?, lance Kermiche à Hélène. – Non, répond-elle. Il s’étonne : – Pourquoi pas peur ? – Parce que je crois en Dieu et je sais que je serai heureuse. »

Vous pensez que ces mots ont pu le toucher ?

Sr Danielle – Comment le savoir ? Il murmure : « Moi aussi je crois en Dieu et je n’ai pas peur de la mort. » Puis il clame : « Jésus est un homme, pas Dieu ! »

Janine – Cette conversation pseudo « théologique » était surréaliste, devant deux corps étendus, baignant dans leur sang…

Guy – Moi, je continuais à faire le mort. Ils sont sortis, ça a pétaradé. Il y a eu un immense silence. J’ai essayé de crier : « Y’a quelqu’un ? », mais aucun son ne sortait de ma gorge. J’ai essayé encore : « Y’ a vraiment pas quelqu’un ? » Rien. Je me suis senti abandonné. À ce moment-là, j’entends : « Ouvrez la porte ! » Comme si je pouvais ouvrir la porte dans l’état où j’étais… [En fait la BRI s’apprête à donner l’assaut, ne sachant pas s’il y a d’autres terroristes à l’intérieur, Ndlr]. Tout d’un coup, plein de gens ont déboulé. Un médecin s’est penché sur moi alors que je récitais la dernière phrase de mon Ave « …et à l’heure de notre mort. Amen ». Il a dit : « On s’occupe de vous, ne vous souciez de rien. »

Guy, vous parvenez à prier, alors que vous vous videz de votre sang ?

Guy – J’étais convaincu que j’allais mourir, mais je priais Je contemplais ma vie, et j’étais tranquille. Je n’ai jamais été aussi serein. Complètement en paix. Je n’avais aucun remords, seulement l’amour en moi. En fait, c’était un moment de grand bonheur.

Vous allez faire des envieux ! Vous avez un « mode d ’emploi » pour bien mourir ?

Guy – L’abandon. L’abandon total… À l’exemple de Frère Charles et de la Vierge Marie. Je l’ai priée comme jamais. Je savais que j’étais en de bonnes mains. Avec elle, j’étais prêt à dire : « Amen ».

Janine – Pendant ce temps, les deux djihadistes continuaient à discuter. L’un des deux demande à Sœur Hélène : « Connaissez-vous le Coran ? – Oui j’ai lu le Coran, répond-elle. Ce qui me frappe, ce sont les sourates qui parlent de la paix. » Kermiche réagit : « La paix ? Quand vous serez à la télé, vous direz aux autorités : tant qu’il y aura des bombardements en Syrie, il y aura des attentats en France. Tous les jours. » Je pense surtout que c’était un prétexte… Ils n’avaient dans la tête que de la propagande reçue par Internet.

Sr Danielle – Ce sont des jeunes qui n’ont aucun bagage culturel ni religieux. Dans une tête vide, on peut faire rentrer n’importe quoi…

Janine, c’est à ce moment-là que vous demandez à Kermiche la permission de vous asseoir ?

Janine – Je n’en pouvais plus. Il me répond sans hésitation, avec politesse : « Oui, asseyez-vous Madame ». À ce moment-là Sœur Hélène, qui était épuisée elle aussi, lui demande sa canne restée à sa place. Kermiche se déplace, prend la canne et la lui tend.

Que se passe-t-il ensuite ?

Janine – La cloche sonne 10 h 30. Mon Guy fait le mort depuis quarante-cinq minutes… Ils nous poussent dehors. Les sirènes hurlent. On franchit la porte. Des policiers se saisissent de nous. Les tueurs sortent en criant « Allahou akbar ». Les policiers tirent. Les deux jeunes meurent sur le coup. Une femme policière me cache derrière une voiture. Elle est en larmes. C’est bizarre : elle pleure et moi je n’arrive plus à pleurer depuis la mort de mon père…

Sr Danielle – C’est un suicide. Ils voulaient mourir. J’ai hâte de pouvoir leur demander au Ciel : « Pourquoi, tout cela ? » Afin d’essayer de comprendre.

Peut-on pardonner ?

Guy – Je ne pourrai le faire pleinement que face à Dieu, avec sa grâce.

Janine – Pour l’instant, on prie surtout pour leurs familles. J’ai une pensée spéciale pour leurs mamans qui doivent se lamenter : « Mon fils est devenu fou ! » Elles ne vont pas se relever de sitôt. On se dit, avec Guy, qu’on aimerait les rencontrer pour essayer de comprendre et les apaiser.

Janine, lorsqu’ils vous poussent hors de l’église, vous ne savez pas si votre mari est encore en vie ?

Janine – Non. Nous, les otages, on nous met à l’abri dans l’épicerie du coin, réquisitionnée comme centre de première aide. C’est là que j’apprends, une heure plus tard, que mon mari est vivant, bien soigné, et qu’il devrait s’en sortir grâce aux transfusions permises par des donneurs de sang. Je me dis : « Chic, on va quand même pouvoir fêter nos 65 ans de mariage. »

Vous êtes des « miraculés ». Mais pas le Père Jacques : il y a laissé sa vie. Comment expliquez -vous cette « injustice » ?

Sr Danielle – Ce n’est pas une histoire de justice. Disons que ce n’est pas le même miracle. Jacques était prêtre depuis cinquante-huit ans. Il venait de célébrer le sacrifice du Christ quand il a été immolé comme l’Agneau qu’il avait servi et célébré toute sa vie. Il est mort sur le coup. C’est le premier prêtre tué de la main d’un djihadiste sur le sol européen, en ce XXIe siècle. C’est un nouveau martyr.

Sœur Danielle, vous accueillez beaucoup de familles musulmanes dans votre dispensaire. Vous connaissiez la famille Kermiche ?

Sr Danielle – Oui. Elle est totalement « perdue ». Les parents n’arrivent pas à comprendre comment un de leurs enfants a pu commettre cet acte barbare. Adel était en suivi psychiatrique. Car nous sommes là dans des cas complexes où se mêlent fragilité psychologique, vide existentiel, ignorance religieuse et culturelle… C’est un cocktail Molotov prêt à exploser : la flamme qui met le feu aux poudres, ce peut être le prêche d’un imam fou écouté sur Internet.

Vous voulez dire qu’il y a une panne de transmission familiale ?

Sr Danielle – La panne est totale ! Hier, j’accueillais cinq jeunes âgés de 5 à 12 ans. Ils étaient incontrôlables. J’étais en colère, mais comment leur en vouloir ?

Vous arrivez à prier pour vos tueurs ?

Guy et Janine – On arrive juste à dire : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Cela vous donne envie de retourner à la messe ?

Guy et Janine – Oui ! On est au cœur d’un immense mystère : celui du Christ qui donne sa vie pour chacun de nous. Il l’a donnée pour nos tueurs. L’eucharistie nous éclaire sur le drame que nous venons de vivre. Nous n’avons jamais été aussi heureux.

« Martyr »

« Nous devons le prier, car c’est un martyr », a lancé le pape François le 14 septembre en évoquant le Père Jacques Hamel lors d’une messe célébrée en présence de Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen, et de quatre-vingts fidèles du diocèse, en insistant : « Faites le vénérer ! ».

« Martyr. » C’est aussi le titre d’un livre publié au Cerf sur La Vie et la mort du Père Jacques Hamel. Touché par l’émotion planétaire qui suit l’assassinat du prêtre rouennais, l’historien belge Jan De Volder enquête sur les circonstances de cette tragédie. Il recueille les confidences des proches sur la vocation et l’engagement de cet humble curé qui aura toujours choisi d’être aux périphéries. « Qu’un prêtre vive pour son peuple et pour l’Évangile, qu’il croie à la liturgie au point de la célébrer pour un petit nombre de personnes, avec toute la foi et la dignité requises, est tout sauf banal, écrit Andréa Riccardi dans sa préface. […] L’Église de France, certes minoritaire dans un pays laïc, parfois critiquée par les tradi- tionalistes sur ses terres, comme il lui arrive de l’être au sein de la Curie romaine, est tout sauf une survivance insignifiante. C’est une réalité pauvre en ressources et en influence politique, mais non pas en signification, y compris pour les Français d’autres sensibilités. » N’est-ce pas ce « symbole » que les tueurs ont voulu poignarder ?

Luc Adrian

Famille Chrétienne

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Published by Denis CHAUTARD - dans témoignage
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commentaires

cuignet 29/09/2016 10:26

merci pour ce temoignage bouleversant : la priere, le pardon, la serenité devant un tel evenement quelle beau temoignage d'amour