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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Membre de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier de la Communauté Chrétienne des Policiers d'Ile de France
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24 novembre 2016 4 24 /11 /novembre /2016 07:24
L’hospitalité par Guillaume Le Blanc

« Dans les Métamorphoses d’Ovide, Zeus et Hermès sont descendus sur la terre pour tester l’hospitalité des humains : déguisés en vagabonds misérables, ils demandent, partout où ils vont, le gîte et le couvert, et se le voient à chaque fois refusés, à l’exception de Philémon et Baucis qui les reçoivent dans leur modeste chaumière, prennent soin d’eux et obtiennent en récompense la possibilité de ne pas être séparés par la mort, devenant après leur dernier soupir, un chêne et un tilleul dont les branches resteront emmêlées pour l’éternité.

Cette possibilité de vivre éternellement ensemble pourrait laisser croire que l’acte hospitalier est pratiqué dans l’espoir d’une récompense, mais il n’en est rien. En réalité, le geste de Philémon et Baucis s’exerce d’abord à partir d’une perception de la vulnérabilité de leurs futurs hôtes dont la vie ne semble tenir qu’à un fil. La pauvreté des uns implique la structure de soin des autres. Ce n’est pas le fait d’ouvrir la porte à Dieu en personne qui garantit la possibilité de l’hospitalité mais bien davantage le fait que l’hospitalité est adressée à la vie pauvre, fragilisée, démunie.

Certes, il existe cet avertissement dans L’Épître aux Hébreux : « N’oubliez pas l’hospitalité, grâce à elle, plusieurs, sans le savoir, ont accueilli des anges. » (1) Mais cet avertissement n’indique pas que l’hospitalité se fait en vue de l’accueil des anges. Car l’accueil est ici pensé comme un accueil ignorant. C’est même l’absence de savoir qui fait la possibilité de l’accueil.

Être hospitalier relève plus d’un pouvoir que d’un savoir et ce pouvoir est d’abord pratique, il passe par des gestes de prendre soin à l’égard de la vie fragilisée, sous la forme d’une attitude d’ailleurs rappelée dans la Genèse lorsque Abraham, assis sous sa tente, s’interrompt dans sa prière ou méditation pour venir en aide à trois étrangers qui passent par-là : « Qu’on apporte un peu d’eau pour vous laver les pieds ! Reposez-vous sous cet arbre. J’irai prendre un morceau de pain pour vous réconforter : après quoi vous passerez votre chemin. » (2) On pourrait multiplier les textes qui, comme la règle de Saint Benoît par exemple, soulignent qu’il faut être hospitalier en accueillant en particulier les pauvres et les marginaux.

Mais il s’agit maintenant de se demander quelle est la nature de cette obligation d’hospitalité. Qui formule en particulier la règle selon laquelle je dois être hospitalier. À quoi est-ce que l’on consent lorsqu’on s’énonce pour soi-même une telle règle ? On peut énoncer une telle règle soit en faisant pour soi-même la part aux autres, soit en se comprenant soi-même comme un étranger potentiel, quelqu’un dont la forme de vie habituelle pourrait venir à manquer et ainsi conduire à une demande d’hospitalité, à l’instar de Mathieu qui dans l’Évangile signale : « J’étais un étranger et vous m’avez reçu. »

Dans les deux cas, pratiquer l’hospitalité semble équivaloir à l’acte de faire venir l’étranger en soi, à l’expérience d’un brouillage de ses zones de familiarité. Pouvoir sortir des cadres familiers dans lesquels on est situé semble ainsi une condition de l’hospitalité. Il faut alors non accepter que soi-même puisse en venir à être aidé par un autre mais aussi que soi-même, de ce point de vue, ne forme pas un monde complet. Plus généralement, ce sont les frontières entre les individus qui sont ébranlées par l’acte d’hospitalité, car, au fond, nous ne savons pleinement ce qui entre et sort des existences dans l’accueil fait à une autre personne. ….

La violence qui sous-tend l’inhospitalité est dès lors volonté de maintenir les frontières du soi. Comme le signale Judith Butler, « notre peur de comprendre un autre point de vue que le nôtre masque la peur plus profonde d’être absorbé par celui-ci, qu’il s’avère contagieux et que la pensée de l’ennemi présumé nous contamine d’une façon qui nous mette en péril moralement » (3)

(1) Hébreux, 13, 2, cité par Antoine Nouis « Ouvrir à un ange » in Les Cahiers croire, « L’hospitalité aux sources de la rencontre », Paris, Bayard, novembre-décembre 2010, p. 13.

(2) Genèse, 18, 4-5.

(3) Judith Butler, Vie précaire. Les pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre 2001, Paris, Amsterdam, 2005 pour la traduction française, p. 33. 2. Ibid., p. 21.

Extrait de Politiques de l’hospitalité

Par Guillaume Le Blanc

Professeur de philosophie à l’université de Bordeaux-III. Il est membre des comités de rédaction des revues Esprit et Raison publique, directeur de la collection « Pratiques théoriques » aux puf. Il a publié Dedans, dehors. La condition d’étranger, Le Seuil, 2010, L’Invisibilité sociale, puf, 2009, Canguilhem et la vie humaine, puf, 2009, Vies ordinaires, vies précaires, Le Seuil, 2007, Les Maladies de l’homme normal, Vrin, 2007, La Pensée Foucault, Ellipses, 2006, L’esprit des sciences humaines, Vrin, 2005, Canguilhem et les normes, puf, 1999

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Published by Denis CHAUTARD - dans hospitalité
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