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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Secrétaire de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier Catholique des personnels de la Préfecture de Police de Paris
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14 février 2020 5 14 /02 /février /2020 07:58
"C’EST LA PREMIERE FOIS QUE JE LA VOYAIS A LA LUMIERE DU JOUR"

"C’EST LA PREMIERE FOIS QUE JE LA VOYAIS A LA LUMIERE DU JOUR"

Ils viennent des quatre coins du monde et ont récemment rejoint l’Europe en quête d’une vie meilleure. Sur le chemin de l’exil, quelques-uns ont trouvé l’amour, d’autres l’ont manqué de peu. Certains racontent avoir pu surmonter, grâce à l’être aimé, un quotidien fait de faim, de coups et d’humiliations. D’autres ont découvert, au contraire, que leur relation amoureuse était une souffrance supplémentaire à l’éloignement de leur pays d’origine. InfoMigrants a rencontré certains d’entre eux. Voici l’histoire de Jalal, un migrant somalien enlevé par des trafiquants dans le sud de la Libye. Le jeune homme de 24 ans va rester plusieurs mois prisonnier dans des geôles construites plusieurs mètres sous terre. C’est là, dans cet enfer privé de la lumière du jour, qu’il rencontrera Leila, la femme de sa vie.

Je m’appelle Jalal. J’ai 24 ans. Je suis arrivé en Libye en 2017 grâce à des passeurs. J’ai d'abord été envoyé dans la ville d’Al-Koufrah, au sud-est du pays, puis dans un village, Tazirbu.

Là-bas, j’ai été enlevé et enfermé dans une prison. Sous terre.

Il y avait trois autres personnes avec moi. Je n’avais aucune idée du temps que nous allions passer ici. Au début, je ne parlais à personne. Je restais dans mon coin, il faisait sombre, nous étions coupés du monde, jamais nous ne voyions la lumière du jour. Leila était là, mais je ne l’ai pas tout de suite remarquée. Peu à peu, la prison souterraine s’est remplie. En quelques jours, le nombre de détenus a grimpé à plus de 100 personnes, il y avait des hommes et des femmes.

Nous avions du mal à respirer. L’atmosphère était étouffante. Jamais nous n’avons été autorisés à remonter à la surface, à sortir de terre.

Nous perdions un peu la notion du temps. Heureusement, certains d’entre nous avaient des téléphones portables, avec un peu de batterie, on pouvait se raccrocher à l’heure. Nous savions juste qu’au-dessus de nos têtes, il y avait trois ou quatre gardes. Nous ne remontions jamais, mais eux descendaient nous voir. Ils nous frappaient, ils ont violé certaines femmes, ils passaient leur temps à nous insulter. Nous ne savions pas pourquoi ils nous gardaient là.

Pendant six mois nous avons mangé la même chose, des pâtes. Jamais nous n’avons eu autre chose. Les gens ont commencé à mourir. Vingt personnes, je crois, sont mortes là-bas.

Nous n’avions pas d'autre choix que de nous adapter pour survivre. On cherchait tous une raison de s’accrocher à la vie. Mais nous nous affaiblissions de jour en jour.

Leila, elle, semblait intouchable.

Je l’ai repérée parce que personne ne pouvait l’approcher, ni les passeurs, ni les gardiens. C’est comme si elle les impressionnait. D’où tirait-elle cette force ? Nous ne le savions pas. Elle était très pieuse, elle jeûnait, malgré le peu de nourriture que nous avions. Elle réussissait à rester positive. Pourtant, la mort nous entourait.

J’aimais l’énergie qu’elle dégageait dans cet enfer. J’ai voulu mieux la connaître. Alors j’ai commencé à lui parler. Elle était Somalienne, elle aussi.

Elle était différente des autres. Elle me faisait du bien. Elle me parlait de ses rêves, de sa vie d’avant. Elle disait qu’elle était sûre qu’on sortirait d’ici. J’essayais de la croire. Je suis tombé amoureux. J’avais l’impression d’être ailleurs. Elle m’empêchait de sombrer.

Au bout de deux mois sous terre, à ses côtés, je lui ai parlé de mariage.

Je lui ai dit que je voulais passer ma vie avec elle. Elle a accepté de m’épouser. Nous avions deux problèmes à résoudre : comment sceller une union sous terre ? Comment prévenir ses parents ?

Notre mariage a occupé l’esprit des autres détenus. On ne parlait que de ça. C’était comme si on représentait un espoir pour tout le monde. Avec un téléphone d'un autre détenu, on a finalement réussi à trouver un réseau et à joindre sa mère.

Il fallait désormais identifier quelqu’un capable de nous marier. Parmi les détenus se trouvait un religieux musulman, un cheikh. Je lui ai demandé de nous unir. C’était une demande surréaliste. Mais il a accepté, nous nous sommes donc mariés sous terre.

Les jours qui ont suivi, on a parlé de ce qu’on ferait une fois dehors, de nos projets d’avenir. Elle voulait être infirmière, je voulais finir mes études d’ingénierie. On s’est dit qu’on aurait des enfants et une maison à nous. Je n’avais pas besoin du soleil, j’en avais un près de moi.

Quelques semaines plus tard, un groupe de trafiquants est venu. Ils ont embarqué plusieurs personnes. Ils ont battu ceux qui résistaient, ils m’ont frappé avec une barre de fer, je me suis écroulé.

Ils ont pris Leila avec eux.
 

Après s'être enfui, le couple a pu rejoindre Tripoli et être pris en charge par le HCR.

J’ai mis dix jours pour m’en remettre. Il fallait que je m’enfuie, que je retrouve Leila. J’ai dit aux autres prisonniers qu’il fallait se rebeller. La plupart des hommes ont accepté de me suivre. On avait un plan pour s’échapper, c’était assez simple, mais on avait peur : on devait tous ensemble s’en prendre en même temps à tous les gardes pour les neutraliser et s’échapper. Ça a fonctionné.

Nous sommes sortis de terre comme des zombies. Nous avons marché et nous sommes tombés sur un village. Là, la population et les autorités locales nous ont aidés.

On nous a envoyés à Tripoli. Dans la capitale, nous avons été pris en charge par le Haut-commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR). Nous avons reçu le statut de réfugié. Derrière le centre où je me trouvais se tenait un autre bâtiment, un lieu réservé aux femmes.

Elle était assise là, comme si elle m’attendait. C’est la première fois que je voyais Leila à la lumière du jour, hors de terre. On a couru l’un vers l’autre. Je l’avais retrouvée.

Elle avait pu s’échapper. Il y avait eu un problème avec les camions des trafiquants. Ils s’étaient arrêtés, elle avait pu fuir. Grâce à l’aide de la population, elle avait pu rejoindre Tripoli et le centre du HCR. Elle avait mis mon nom sur une liste de "disparus".

Nous sommes restés quelque temps en Libye. Nous ne nous voyions que deux fois par semaine, elle était dans le centre de Tarik al-Sika, où il y avait un bâtiment pour femmes. Nous allions bien. Comme nous étions mariés, nous avons été envoyés ensemble au Niger, et puis en France – via le programme de réinstallation de l’ONU.

Nous sommes depuis trois mois dans un centre d’accueil en Alsace. Notre vie commence plutôt bien. Nous avons des projets, il nous reste à les réaliser. Le plus beau arrive dans six mois… Leila est enceinte.

Kinda youssef

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