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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Secrétaire de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier Catholique des personnels de la Préfecture de Police de Paris
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12 juin 2020 5 12 /06 /juin /2020 09:40

Pour sa première édition, le prix Photo Sociale créé par le Réseau Caritas France et présidé par Agnès b. récompense la photographe Aglaé Bory, pour son projet « Odyssées ».

Cette série photographique met en lumière l'expérience de l'exil, à travers des portraits d'exilés réalisés lors d'une résidence au Havre, dans un dialogue entre paysages et intériorités. 

Les travaux sur la précarité et l'exclusion de deux finalistes - Myr Muratet et Julie Joubert - sont également salués, et une mention d'honneur décernée au photographe Pierre Faure. 

« Odyssées », par Aglaé Bory

« Redonner aux personnes migrantes leur puissance »

« Je ne suis pas photoreporter à proprement parler. Ce travail sur l’exil est donc venu un peu comme ça. En 2016, j’avais eu l’occasion de travailler à Calais sur une carte blanche photographique, qui m’a amenée vers d’autres projets, dans lesquels je m’attachais déjà à faire converser paysages et intériorités. Puis, en 2018, j’ai été invitée au Havre par le Festival Le Goût des autres pour une résidence de plusieurs mois, afin de réaliser un film photographique, qui a donné lieu, dans un deuxième temps, à « Odyssées », ce corpus d’images fixes, correspondant à ma préoccupation centrale : photographier l’exil intérieur. J’ai élaboré à ce moment-là des diptyques, dialogue entre les personnages et les lieux ou paysages qu’ils aiment dans la ville.

Mon travail vise à mettre les personnes migrantes dans la lumière, à rendre hommage à leur puissance, malgré leur vulnérabilité, à la légitimité intrinsèque de leur existence, de leur présence sur notre territoire, sans cesse remise en cause, contrôlée, vérifiée, menacée… C’est un processus de narcissisation, dans le sens positif du terme : je souhaite les valoriser, les rendre, par la permanence de l’image fixe, à nouveau visibles, et donner à comprendre ce qui se passe dans leur fort intérieur. Ils ont, comme tout être humain, un monde intérieur qui est vaste, libre et inaliénable ».

 

PRIX CARITAS PHOTO SOCIALE : « ODYSSEES », UN REGARD SUR L'EXIL

« Mohamed, venu de Guinée, a une histoire familiale dramatique, sur laquelle il est très pudique. C’est aussi un homme d’une gentillesse absolue. Dans le cadre, il s’est révélé d’une présence intense, ayant très vite compris que je cherchais quelque chose de solennel, de sacré. Il a voulu être photographié dans une piscine. Les lieux qu'ont choisis les participants sont des endroits qui les reconnectent à eux-mêmes. Ce sont des espaces de liberté, qui les sortent de leur condition d’exil et de précarité. Les y photographier est une façon de rendre hommage à leur courage. On les représente souvent comme affaiblis, dans le besoin. Or, ils ont de grandes ressources puisées dans leurs malheurs. J’ai aussi photographié Mohamed dans l’eau. À chaque fois, j’ai construit ces moments avec lui : il avait des idées, j’avais les miennes, nous en discutions.

Le cliché de l’épave de bateau est pris depuis la falaise d'Octoville-sur-Mer (N.D.R.L : dans la banlieue ouest du Havre). Cette épave est très connue des Havrais. C’est un autre participant qui me l’avait fait découvrir, lors d’une des déambulations que je faisais avec eux. Le naufrage est une évocation métaphorique des difficultés rencontrées par Mohamed, qui a du mal à obtenir un statut. Il fait preuve d’une grande résilience, mais il encaisse aussi beaucoup de choses. Je continue à le photographier depuis, pour un travail centré cette fois sur l’attente et le poids de l’instance administrative. »

PRIX CARITAS PHOTO SOCIALE : « ODYSSEES », UN REGARD SUR L'EXIL

« Hiba, je l’aime beaucoup. C’est une femme très courageuse. J’ai traversé avec elle et son fils Omar de longs mois d’angoisse, de tristesse et de larmes, car elle venait de se voir refuser par l’Ofpra le statut de réfugié. Elle en était très meurtrie. C’est comme si on n'avait pas cru à son histoire. Hiba avait très peur d’être renvoyée au Soudan, où elle avait fui une persécution familiale très dangereuse. Elle était partie seule avec son fils, passant par la Libye et traversant la Méditerranée. Elle était très attachée à son pays, mais aspirait à la liberté, hors du joug patriarcal. Il y a quelques mois, elle a enfin obtenu le statut. Ça a été pour elle une libération et la reconnaissance de la véracité de son récit. C'est venu guérir la blessure qui s’était ajoutée à celle de son passé difficile.

Je l’ai photographiée avec son fils dans la chambre de leur foyer d’hébergement. Je commençais toujours par me rendre chez eux, on passait un moment là, puis, souvent, je les emmenais en promenade en voiture avec moi. Depuis janvier, Hiba a quitté ce centre pour un logement social. Elle aimait beaucoup son travail de réceptionniste dans un hôtel à Khartoum. Aujourd’hui, elle suit une formation pour travailler comme hôtesse de caisse.

La photographie du beffroi de l’hôtel de ville représente la foi de Hiba dans les institutions et dans la devise « liberté, égalité, fraternité », quand elle est arrivée en France. Le refus de l’Ofpra a instillé un doute : elle a découvert un aspect du pays qu’elle n’avait pas envisagé. Ce drapeau qu’elle regarde au loin, tout petit dans l’image, exprime ce doute et cette distance, soudain, avec le statut espéré. »

 

PRIX CARITAS PHOTO SOCIALE : « ODYSSEES », UN REGARD SUR L'EXIL

« Mustafa est afghan. Il a attendu très longtemps une réponse favorable de l’Ofpra. Il a fui à regret son pays et la guerre, y laissant sa femme et son jeune fils, qu’il voit grandir à distance. C’est douloureux pour lui, et source d’inquiétudes. Mustafa et sa famille font en effet partie de la minorité des Hazaras, persécutés en Afghanistan. Il y a chez lui beaucoup de nostalgie, de mélancolie, une solitude vertigineuse. Ce paysage flou qui lui est associé retranscrit l'inquiétude qui empêche tous ces gens de s’ancrer dans une réalité. Ils ont le vague à l’âme et l’angoisse liée aux incertitudes : comment vont-ils construire leur avenir ? Faire venir leurs enfants ? Leurs capacités d'apprentissage sont empêchées. Hiba m’a ainsi confiée qu’elle n’arrivait pas à apprendre le français à cause de ce stress permanent. Mustafa aussi a témoigné de cette difficulté, malgré son volontarisme. »

 

PRIX CARITAS PHOTO SOCIALE : « ODYSSEES », UN REGARD SUR L'EXIL

« Pour ce projet, la mairie du Havre a lancé un appel à volontaires. Pour pouvoir participer, il n’y avait pas de critère particulier, notamment de statut, si ce n’est celui de se trouver en situation d’exil. Trois volontaires ont ainsi un profil un peu différent des autres, dont Loan. Cette Vietnamienne a quitté mari et enfants déjà adolescents pour s’installer en France et épouser un Havrais. Elle est attirée par la culture française et possède une fibre artistique développée. Mais son mariage n’a pas fonctionné. Une procédure de divorce est en cours, son statut s'en trouve menacé. C’est pour elle un échec personnel dans sa relation, et c’est aussi une angoisse : retourner au Vietnam, qui est pourtant toute sa vie, est inenvisageable.

Loan habite un logement passerelle, sa situation financière est précaire. Elle vit un sentiment de déclassement. Pourtant, elle travaille comme Atsem dans une école, et y trouve de la satisfaction. La trace de l’avion laissée dans le ciel fait écho à ses trajets jusqu’au Vietnam qu’elle rejoint de temps à autre quand elle peut se payer un billet. Il y avait beaucoup de solitude chez Loan, et un grand désir de rencontrer des gens, de participer, aussi, à un projet artistique comme celui-ci. »

 

PRIX CARITAS PHOTO SOCIALE : « ODYSSEES », UN REGARD SUR L'EXIL

« Samo est un personnage très particulier. Il est français, d'origine mongole par sa mère. Il a grandi au Vietnam. Au décès de sa mère, il a été placé dans un orphelinat, où son père, franco-italien, l’a retrouvé, une fois adolescent. Samo a été naturalisé français. Il est exilé à lui-même. C’est un exil psychologique. Il est enfermé dans ses vieux albums photos. En précarité professionnelle, il vit du RSA, a des difficultés relationnelles avec son fils. Il n’a aucun ancrage. « Je suis enchaîné à mon passé », m’a-t-il confié. C’est un être très étrange, connu de beaucoup de gens au Havre. Il se promène dans la ville avec ses perruches. Ces oiseaux sont en permanence attachés à sa salopette… par un fil. Tout un symbole. »

 

PRIX CARITAS PHOTO SOCIALE : « ODYSSEES », UN REGARD SUR L'EXIL

« Abdelrazik m’a beaucoup touchée. Il vient du Soudan. Quand je l’ai rencontré, il était désespéré. « Toutes les portes que j’ouvre se referment », disait-il en soupirant. Il soupirait beaucoup. Abdelrazik fait partie d’une minorité du Darfour. Il a un parcours traumatisant, à travers la Libye, puis la Méditerranée. J’ai appris en octobre dernier qu’après des années d’attente, il avait enfin obtenu le statut de réfugié. Mais il souffre beaucoup de solitude, une souffrance dissimulée mais grande.

Je l’ai photographié dans son centre d’hébergement, et puis, là, minuscule silhouette perchée sur la falaise, à un endroit que l’on appelle "Le bout du monde". Malgré les difficultés, Abdelrazik, comme beaucoup d’autres, s’investit dans des associations. Un fait dont on ne parle pas assez : les demandeurs d’asile sont nombreux à s’engager. On les présente à tort comme des gens qui viennent prendre les allocations ou le travail des autres, alors qu’ils aspirent à l’autonomie, qu’ils s’engagent pour redonner ce qu’ils reçoivent. Il y a chez eux un grand altruisme, une grande générosité. »

 

Diaporama : les finalistes et la mention d'honneur

Le jury de cette première édition salue également le travail de trois autres photographes :

« Chapelle », par Myr Muratet. Depuis plus d’une quinzaine d’années, Myr Muratet, circonscrit sa recherche photographique à un territoire bien défini, partant de la gare du Nord jusqu’à la banlieue, de la porte de la Chapelle à celle des Poissonniers et ses marchés informels. C’est dans ce triangle du nord de Paris que les flux migratoires – sans-papiers, réfugiés, sans-abri, Roms, – convergent, rendus invisibles, dans le paysage urbain que fréquentent les Parisiens au quotidien.

« Mido », par Julie Joubert. Julie Joubert a rencontré Ahmed en 2017 dans un centre de réinsertion pour jeunes en difficulté. Via les réseaux sociaux, ils se sont retrouvés deux ans plus tard. Diminutif, surnom, pseudonyme: MIDO est un moyen de brouiller les pistes de sa trajectoire incertaine. Se présentant sous différentes identités au fil de ses rencontres, Ahmed se cache autant qu’il a l’envie d’être découvert. Touchée par sa grande fragilité, Julie Joubert décide alors de le suivre dans son quotidien dans le quartier de Marx Dormoy à Paris.

« France Périphérique », par Pierre Faure (mention d'honneur). Économiste de formation, Pierre Faure documente depuis 2015 la montée de la pauvreté en France. Le titre « France Périphérique » est emprunté à l’ouvrage éponyme du géographe Christophe Guilluy. Il s'intéresse à l'émergence d'une « France périphérique », qui rassemble désormais les trois quarts des nouvelles classes populaires, et qui s'étend des marges périurbaines les plus fragiles des grandes villes jusqu'aux espaces ruraux.

 

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