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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Secrétaire de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier Catholique des personnels de la Préfecture de Police de Paris
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19 janvier 2021 2 19 /01 /janvier /2021 07:24
La « charte des principes pour l’islam de France » sera-t-elle suivie d’effet ?

Une charte très attendue a été approuvée par le Conseil français du culte musulman (CFCM), dimanche 17 janvier, mais pas encore signée par l’ensemble de ses fédérations. Elle affirme un certain nombre de principes mais suscite des doutes quant à son efficacité.
L’affirmation très formelle de principes
Source  : Bernard Godard
Bernard Godard Spécialiste de l’islam et ancien fonctionnaire au ministère de l’intérieur
Le principe d’une telle charte n’est pas nouveau. Des propositions émanant des musulmans eux-mêmes ou des pouvoirs publics ont déjà existé. Je vois dans ce domaine trois faits marquants. En 1994, les responsables musulmans, sous la pression amicale du ministère de l’intérieur, avaient pris l’initiative, mais finalement seule la Grande Mosquée de Paris avait signé une charte. De même, en 1999, le ministère de l’intérieur avait rédigé un texte sur les principes et les fondements juridiques des relations des musulmans avec la République. Enfin, en 2013, le Conseil français du culte musulman (CFCM) avait lui-même rédigé un texte explicite où, condamnant notamment le racisme, il exprimait sa volonté d’agir dans le cadre des institutions laïques.
Cependant, ces textes n’apparaissaient pas aussi explicites sur les valeurs islamiques et leurs compatibilités avec la République que la « charte des principes » qui vient d’être approuvée. Ce texte voit le jour dans un contexte particulier. Il apparaît comme une réponse aux interrogations des pouvoirs publics après l’assassinat de Samuel Paty, dans le sillage du discours du président de la République aux Mureaux mais aussi des questionnements au sein de la société française. On ne peut qu’adhérer aux principes énoncés dans cette charte.
Le CFCM prend soin de mettre de côté certaines pratiques culturelles qui, d’après lui, ne relèvent pas de l’islam. Il dénonce l’homophobie, la misogynie, l’apostasie mais aussi les idéologies politiques et défend l’égalité entre les hommes et les femmes. C’est nouveau d’affirmer tous ces principes de manière très formelle, il faut le souligner. C’est une manière pour eux de dire : « Nous ne sommes pas séparatistes. »
D’une certaine manière, cette charte se situe entre le symbole et l’acte fondateur. Il fallait que tous ces points soient abordés de front, d’autant que la pression était forte. Mais des questions demeurent. L’article 10 évoque la possibilité d’exclusion en cas d’infraction à la charte, mais nous attendons de voir formellement comment va se manifester une telle décision lourde de conséquences. Le problème, c’est que ce texte pèche non pas sur le fond mais sur la forme. Il y a d’abord le contexte de l’injonction gouvernementale qui peut être ressenti par les musulmans, pour la plupart en accord avec ces principes, comme une volonté de donner des gages.
En outre, quelle que soit la valeur du texte, il interroge la légitimité du CFCM vis-à-vis de la chose théologique. Or cette charte possède une portée théologique forte. Il manque un haut conseil islamique de théologie, indépendant pour exprimer des avis dans le contexte français et formé d’imams et de théologiens. C’est un vrai problème, non résolu à ce jour. Certes, sur le fond, nous n’avons jamais été aussi loin, mais, au-delà des positions de principe, il y a les pratiques. Or, je peux ainsi craindre en conséquence que cela reste lettre morte et que le conseil national des imams ne puisse voir le jour. Oui, c’est une étape importante mais elle reste à confirmer.
Recueilli par Arnaud Bevilacqua
Un texte politique et symbolique
Source  : Tareq Oubrou

Tareq Oubrou Imam de Bordeaux et auteur d’Appel à la réconciliation ! Foi musulmane et valeurs de la République française (1)
Cette charte a été écrite pour rassurer l’État et la société, et j’en approuve globalement le contenu, même si je trouve le style maladroit et certains arguments assez faibles. Dire que le tabligh (un courant piétiste né en Inde, NDLR) est un mouvement de « l’islam politique », par exemple, est faux. Quoi qu’il en soit, j’y vois avant tout un texte politique et symbolique.
Aura-t-il un impact sur les musulmans ? Je ne pense pas. Tout d’abord parce que la majorité d’entre eux vivent pleinement dans les valeurs de la République. Le droit français s’impose à tous les citoyens et c’est à la République, pas au Conseil français du culte musulman (CFCM), d’en assurer le respect et l’application.
L’autre problème de cette charte est qu’elle provient du CFCM, une instance non connue – et encore moins reconnue – par l’écrasante majorité des musulmans de France. Elle a été créée en 2003 sous la pression du politique, et c’est à nouveau sous cette pression qu’elle signe cette charte aujourd’hui. Le CFCM aurait été plus crédible s’il avait présenté cette charte avant que l’exécutif le lui demande.
La véritable question est la suivante : quelle est la légitimité des rédacteurs de cette charte, qui semblent parler « au nom de l’islam » ? Aucun d’eux n’est religieux, ni théologien : ce sont des laïcs, chargés de la gestion administrative et temporelle du culte musulman en France. D’un point de vue théologique, il serait de toute façon absurde de considérer qu’ils « représentent » les musulmans, puisque aucune institution religieuse, dans l’islam, ne peut avoir cette prétention. C’est d’ailleurs l’une des différences avec l’Église catholique.
Ce qui s’impose comme une urgence, selon moi, c’est un travail théologique d’envergure sur les questions de société, qui conduise à la refondation de notre religion au niveau théologique, canonique, éthique, et spirituel. Les musulmans n’ont pas encore saisi l’occasion de repenser leur religion dans un monde mondialisé. Nous sommes très en retard, au niveau théologique ! En particulier sur l’égalité entre les femmes et les hommes : même dans certains instituts de formation d’imams qui dépendent directement des fédérations du CFCM, on enseigne encore le droit médiéval selon lequel la femme n’a pas accès aux mêmes droits que l’homme (héritage, accès à des fonctions pastorales, etc.).
Or, rassembler des théologiens et des imams autour d’une doctrine musulmane « à la française », en phase avec son époque, nécessite un travail de plusieurs années. Pas un bricolage de quelques semaines aboutissant à des postures de principe, le tout à la demande du président de la République. Malgré tout, je considère que ce texte est une avancée et, comme l’a dit le président du CFCM, Mohammed Moussaoui, qu’il peut faire l’objet d’améliorations.

Recueilli par Mélinée Le Priol

(1) Plon, 2019, 348 p., 19,90 €.

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