Thomas GEORGEON, Abbé de la Trappe de Soligny ce 1er mars 2023 à Vernon

Thomas GEORGEON, Abbé de la Trappe de Soligny ce 1er mars 2023 à Vernon

Ce mercredi 1er mars avait lieu la récollection des prêtres du Diocèse d’Evreux chez les Sœurs de Jésus au Temple à Vernon, de 9h30 à 16h avec pour thème :  la vie fraternelle.
C’est le frère Thomas GEORGEON, Père abbé de la Trappe de Soligny qui nous a proposé sa méditation.
Durant 6 mois il a médité sur le premier récit de fraternité dans la bible : celui de Caïn et Abel.
« L’homme s’unit à Ève, sa femme : elle devint enceinte, et elle mit au monde Caïn. Elle dit alors : « J’ai acquis un homme avec l’aide du Seigneur ! »
Dans la suite, elle mit au monde Abel, frère de Caïn. Abel devint berger, et Caïn cultivait la terre. Au temps fixé, Caïn présenta des produits de la terre en offrande au Seigneur. De son côté, Abel présenta les premiers-nés de son troupeau, en offrant les morceaux les meilleurs. Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande, mais vers Caïn et son offrande, il ne le tourna pas. Caïn en fut très irrité et montra un visage abattu.
Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi es-tu irrité, pourquoi ce visage abattu ? Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas ton visage ? Mais si tu n’agis pas bien…, le péché est accroupi à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le dominer. » Caïn dit à son frère Abel : « Sortons dans les champs. » Et, quand ils furent dans la campagne, Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua.
Le Seigneur dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » Caïn répondit : « Je ne sais pas. Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? » Le Seigneur reprit : « Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre vers moi ! Maintenant donc, sois maudit et chassé loin de cette terre qui a ouvert la bouche pour boire le sang de ton frère, versé par ta main.
Tu auras beau cultiver la terre, elle ne produira plus rien pour toi. Tu seras un errant, un vagabond sur la terre. »
Alors Caïn dit au Seigneur : « Mon châtiment est trop lourd à porter ! Voici qu’aujourd’hui tu m’as chassé de cette terre. Je dois me cacher loin de toi, je serai un errant, un vagabond sur la terre, et le premier venu qui me trouvera me tuera. » Le Seigneur lui répondit : « Si quelqu’un tue Caïn, Caïn sera vengé sept fois. » Et le Seigneur mit un signe sur Caïn pour le préserver d’être tué par le premier venu qui le trouverait. Caïn s’éloigna de la face du Seigneur et s’en vint habiter au pays de Nod, à l’est d’Éden. »
Genèse 4, 1-16
Fraternité fracturée
Le livre de la Genèse commence par le récit de la création avec le « péché originel » et de suite après se trouve le récit de l’échec de la fraternité. C’est l’histoire d’une liberté manquée. C’est un échec qui va fracturer la relation. Avant  d’être une non relation la fraternité est fracturée, naufragée. La communion est échouée. Je vous invite à lire le très bon livre d’André Wénin aux éditions du Cerf : « Joseph et ses frères ».
Au sujet de la fraternité, il y a d’un côté la réalité et de l’autre l’idéal.
Il faut passer par l’abandon de l’idéal que nous portons pour entrer dans la réalité avec ses difficultés et ses merveilles.
La bible ne part pas d’un idéal mais de quelque chose de concret : la réalité d’une blessure, d’une partie faible et d’une fragilité que nous portons tous en nous-mêmes. La bible parle de nos faiblesses, de nos failles, mais jamais pour les condamner. Il y a toujours un chemin de guérison, de conversion. C’est cela prendre en compte le terrain sur lequel nous voulons construire la fraternité. La bible propose une vision réaliste.
La différence
Le lien entre Caïn et Abel est le lien le plus fort : celui du sang. Mais il ne suffit pas pour garantir une relation fraternelle. Le premier facteur est la diversité. « L’autre est toujours une agression parce qu’il n’est pas comme moi » Jacques Arènes, psychanalyste lors d’une intervention à la trappe de Soligny. En ce qui concerne Caïn et Abel la différence est culturelle, visuelle. Caïn cultive la terre, il est sédentaire. Il est sur le registre de la possession. Abel est berger. Il est nomade. Il cherche ce que la nature peut lui donner. Il est sur le registre de la gratuité. Leurs façons d’appréhender la vie sont radicalement différentes.
La diversité est-elle un obstacle ou bien une richesse pour grandir dans la relation ?

La fraternité est un fait et un défi. Il faut sortir de soi pour rencontrer l’autre. On va être tenté de rendre l’autre semblable à nous-même. L’autre est toujours une agression.
L’homme n’est jamais seul. Il est toujours en relation. Dans notre récit l’un est bon et loyal, l’autre est mauvais et déloyal.
Voir la parabole du bon grain et de l’ivraie en Matthieu 13 : « Le royaume des cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Un ennemi a semé de l’ivraie durant la nuit. Jésus dit laisser les pousser ensemble sinon en voulant retirer l’ivraie vous allez détruire le bon grain ».
Il y a un lien profond entre le bon grain et l’ivraie. En chacun de nous il y a à la fois Caïn et Abel. La bible ne dit pas que pour être en communion il faut être identiques. La relation n’est possible que si nous sommes différents. Ils sont frères parce qu’ils sont radicalement différents l’un de l’autre. Nous avons parfois peur de la différence. Chacun de nous doit être en paix avec sa propre différence. (notre côté unique et propre). Caïn ne va pas bien dans sa vie relationnelle. La fraternité n’est possible que grâce à notre propre unicité. Se sentir « à côté de la plaque » signifie que nous ne sommes pas en paix avec nous-même. Cela peut nous conduire à désirer que tous nous ressemblent. Ce n’est pas facile d’être différent. Ce n’est pas facile d’être soi-même. La différence devrait être une richesse et nous la percevons comme un obstacle.
La capacité du don
C’est ce qui rend vraiment les hommes d’être capables d’être frères. Chacun offre quelque chose à Dieu. Risquer de vivre c’est se donner. Nous sommes appelés à vivre pour autre chose que nous-même, pour un Autre, pour des autres (nos frères). Le don nous permet d’entrer en relation. Se donner à l’autre sans quoi il n’y a pas de fraternité. Le don n’est pas une « taxe » mais c’est le geste qui nous rends profondément humains. Si nous sommes capables de don, nous exerçons pleinement notre humanité. L’égoïsme n’est jamais humain. Nous devenons nous-même quand nous vivons pour un autre. Cf la prière eucharistique IV : « Afin que notre vie ne soit plus à nous-mêmes,
mais à lui qui est mort et ressuscité pour nous,
il a envoyé d'auprès de toi,
comme premier don fait aux croyants,
I'Esprit qui poursuit son oeuvre dans le monde
et achève toute sanctification.
 »

Quand on se ferme on est en « survie » quand on s’ouvre, on vit pour quelqu’un. Nous sommes capables de fraternité. Par cette ouverture je rends profondément gloire à Dieu, je vis en communion avec Dieu. Ce don marque dans nos vies cet engagement à vouloir rester des frères. Rester toujours dans cette posture d’ouverture, de don. Le risque demeure d’exister seulement pour nous-même. Saint Paul : « pour moi vivre c’est le Christ ». La liberté d’entrer en relation n’est jamais une idée. L’autre est un « visage ».
L’autre, mon frère, me révèle un visage du Christ. Dans la relation fraternelle nous croisons le visage du Christ. C’est le visage de l’autre que nous sommes appelés à aimer. Ce n’est pas une abstraction. Nous ne sommes pas toujours capables d’aimer notre propre différence. Caïn ne s’aime pas lui-même. Saint François d’Assise, s’il est capable d’aller parler avec le loup c’est qu’il a fait la paix avec cette partie obscure de lui-même.
La préférence
Le problème de la préférence c’est qu’elle déchaine en nous l’instinct fratricide et homicide.
Penser que la vie des autres est meilleure que la nôtre. Regarder la vie sur le mode des préférences nous conduit à considérer cela comme une injustice.
En fait la jalousie pollue nos relations fraternelles. Chacun possède un côté jaloux. Jalouser la vie de l’autre c’est considérer que la notre est moins bonne. Cela peut se transformer en colère qui peut aller jusqu’à la haine. Là où il y a de la colère : une personne blessée, touchée par ce qu’elle considère être de la préférence, est convaincue que sa vie est moins fructifère que celle des autres. Nous considérons que nous ne sommes pas reconnus. C’est ce qui conduit au sentiment d’injustice, de préférence.
Dépendants d’une confirmation.
Il y a du Caïn en nous. Nous sommes dépendants d’une confirmation. Caïn a besoin d’être confirmé par Dieu. Nous portons en nous ce besoin de confirmation. Sans quoi nous sommes portés à penser que nous n’avons aucune valeur. Nous sommes tous comme cela. Nous faisons dépendre notre vie des confirmations que nous recevons. Nous ne devons pas poursuivre en permanence le regard des autres. Sinon ce n’est plus qu’une fraternité de confirmation. Nous faisons très souvent dépendre notre vie du regard des autres. La valeur de la vie est toujours au-delà du jugement de mon frère, toujours au-delà des confirmations que nous recevons.
Nous regardons tout comme un problème, à partir d’une blessure, d’une confirmation que nous attendons et qui n’est pas donnée. C’est ce que le « péché originel » génère en nous.
On a tous fait cette expérience : nous ressentir victime d’une injustice qui a généré une colère que nous déversons sur nos frères.
Comme Dieu ne reconnait pas le statut de victime à Caïn, cela génère le fratricide, cela le conduit à se faire justice lui-même. Caïn ne trouve pas en Dieu la justice qu’il attend.
Le mal est accroupi à la porte du cœur de Caïn, prêt à l’assaillir.
Dieu regarde Caïn en proie à la colère et lui dit qu’il peut la dépasser. Caïn n’est pas contraint de tuer son frère. C’est sa liberté de faire le mal.
Regardons la part de Caïn qu’il peut y avoir en nous et qui conduit à la tentation du fratricide.
Reconnaître son frère
Reconnaitre en l’autre un frère. C’est une tâche spirituelle qui nous incombe à tous. C’est être capable de reconnaitre un manque en soi. Je ne me suffis pas à moi-même. Comment pourrions-nous reconnaître Dieu comme l’Autre qui vient calmer notre soif ? C’est une attitude communautaire. L’Église est un rassemblement de fils et de filles en Christ. On ne se choisit pas. Dans la parabole du Père prodigue il n’y a pas de dialogue entre les deux frères. De même entre Caïn et Abel. La seule parole de Caïn : « sortons dans les champs ».
Caïn a été incapable de parler de ce qui l’a blessé à son frère. Son monde intérieur est fermé et imperméable. Nous devons – entre nous – être extrêmement vigilants là-dessus.
L’une des tâches de la fraternité consiste à mettre des mots sur les difficultés. C’est le silence assourdissant de Caïn qui va exploser en violence. Caïn ne parle pas et tue la vie. Caïn est l’archétype de l’homme incapable d’accéder à son humanité par le moyen de la parole.
Il est conduit à l’inhumanité et à la mort.
Le premier récit de la fraternité dans la bible se termine d’une manière dramatique.
Il nous faut aller à contre-courant de ce qui nous entraîne spontanément. Vaincre le péché consiste à aller à contre-courant de cette liberté qui nous conduit à faire le mal.
Caïn va laisser sa colère avoir la suprématie sur sa vie. Et pour nous quel est le primat de notre vie fraternelle : le primat du cœur ou bien celui des vielles blessures ?
Examen de conscience
Dieu interroge Adam : « Ou es-tu ? »
Dieu interroge Caïn : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »
C’est la question que Dieu pose à chacun de nous.
Abel signifie « le souffle », l’autre qui est confié à ma responsabilité. Echapper à cette fraternité c’est tuer toute vie sur terre. Quelle responsabilité j’ai de mon frère ?
Comment se fait-il qu’Abel ne dise rien ?
Pourquoi n’a-t-il pas osé adresser la parole à son frère ? Pourquoi cette attitude passive ? Pourquoi devient-il une victime prédestinée ?
Caïn ne se voit plus comme le gardien de son frère.
Être responsable de l’autre c’est vivre la racine la plus profonde de nous-même.
Quand nous avons un problème dans la relation fraternelle tout devient pesant, trop lourd.
Caïn va reconnaitre que la culpabilité est trop grande. Il est convaincu que Dieu ne peut pas lui pardonner. Son péché et trop lourd. Caïn devient un vagabond. Caïn maudit et errant est marqué par la miséricorde de Dieu qui le protège de la mort.
Comme Judas, Caïn pense que son geste dépasse la miséricorde de Dieu et que même Dieu ne peut rien y faire.
Souvent nous pensons que nos difficultés sont plus grandes que Dieu. Nous laisser toucher par la miséricorde : avoir l’humilité de se laisser pardonner. Caïn se déclare impardonnable. Il nous faut extirper le Caïn et le Judas qui se cachent en nous. Aucune faute ne peut être trop grande pour le pardon de Dieu.
Qu’est-ce qu’un frère ?
L’idéal et la réalité.
Un frère c’est un mystère, une ouverture à une reconnaissance dialoguée. Un frère me permet de résister à l’idée que l’autre est un clone de moi-même. Il me fait face et m’interroge. Je suis un être incomplet. J’ai besoin de l’autre. Je ne suis pas seul. Je ne me suffis pas à moi-même. Un frère me renvoie aussi à un père. Cette précédence me dit que je ne suis pas ma propre origine.

Vernon, le 1er mars 2023
Thomas GEORGEON, Abbé de la Trappe de Soligny
D’après les notes de Denis CHAUTARD

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