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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Secrétaire de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier Catholique des personnels de la Préfecture de Police de Paris
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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 14:06

Lulu-Isidore

" Qu'est-ce qu'il peut bien se cacher sous les paupières de notre Père ?" (Ps 10,6)

          Voici plusieurs matins où il m’est offert « de devancer l’aurore, comme si je l’éveillais et prenais ses ailes et qu’ainsi je puisse très tôt espérer en ta parole », Ami Jésus (Ps 118,147; Ps 107,2; Ps 138,9).

          Durant les jours d’été à DAMPIERRE, nos parents, petits paysans comme beaucoup d’autres, se levaient tôt dans la petite ferme familiale, à la fine pointe de l’aurore. Ils disaient qu’ils voyaient des choses que beaucoup de gens hélas ne connaissaient pas : le spectacle chaque matin différent du soleil sortant du ventre de la terre, les traces des animaux domestiques et sauvages, dans les perles de rosée qui s’étaient décrochées sous leurs pas de la fine pointe de l’herbe dans les prés, la poussée des champignons, rosés d’automne et bouchons de champagne au printemps, le hululement de la chouette rentrant au clocher du village après sa chasse nocturne, la fuite furtive de la renarde venue rôder autour des poulaillers du village et rentrant dans son terrier nourrir ses petits, le bonjour et la vigilance de la garde-barrières au passage-à-niveau des trains, assurant quand était le bon moment de la traversée du troupeau de vaches pour la traite du lait, les salutations nombreuses et fraternelles aux ouvriers de FRAISANS et CHATEAUNEUF allant prendre le train, justement appelé « le train des ouvriers » à la gare de RANCHOT… et l’Angélus qui sonnait au travers de tout ça pour nous signifier que Jésus, Fils du Très Haut avait été mis bas par la Vierge Marie, afin de connaitre ce qu’était notre humble vie, en empruntant nos chemins qui nous emmenaient à la rencontre les uns les autres, pour nous élever grâce à lui en Humanité : « avec lui, par lui et en lui ».

          Après la traite des vaches accomplie par nos parents (ils disaient que c’était un beau moment où ils pouvaient causer ensemble tous les deux), pendant que notre papa finissait de soigner les animaux : veaux, vaches, chevaux et poulains… notre maman était venue nous appeler à nous lever puis elle faisait cuire le lait, préparait les tartines pour les plus petits, tout en nous apprenant à le faire nous aussi pour eux, elle prenait le temps de nous faire réciter la fable de La Fontaine ou la poésie de Théophile GAUTHIER que le maître et la maîtresse, monsieur et madame THEVENIN nous demanderaient tout à l’heure dans les bancs de l’école. Au fur et à mesure que nous grandissions nous prenions certains relais de nos parents à l’égard des plus petits. Un peu avant 8h : vérification des devoirs et des cartables  et c’était le départ pour retrouver les camarades d’école. Nous avions conscience que pendant ce temps-là, nos parents travaillaient dur et que là encore ils voyaient des choses  que beaucoup de gens ne connaissaient pas. Au retour de l’école à midi, quel ressourcement et structuration de notre vie d’enfants que de nous savoir attendus autour de la table familiale, finissant avec notre maman de préparer le fricot qui avait une odeur et une saveur qu’une fois devenus adultes nous ne retrouverions jamais. Mais cela nous ne le savions pas, que le lapin cuisiné à la manière dont notre maman avait eu elle la recette non écrite, nous ne pourrions jamais le réaliser exactement comme elle avait l’art de le faire. De même pour les haricots verts qu’elle faisait cuire à l’étouffé avec quelques ails et oignons, ainsi que le poulet qui rôtissait le dimanche matin dans la cocotte sur le fourneau.  Et comment sur ce poulet elle savait de temps en temps verser un peu d’eau chaude pou faire un jus savoureux et abondant qui empêcherait que la viande ne sèche, ce qui permettrait à notre papa de venir y tremper quelques lèches de pain et s’en régaler sous nos yeux d’enfants qui rigolaient d’un tel spectacle. Je me dois de faire un petit rectificatif à une des affirmations que je viens d’écrire, que nous ne retrouverions jamais l’art et les recettes, le goût et la saveur des plats cuisinés par notre maman. Et bien il y a trois personnes qui s’en approchent merveilleusement c’est vous nos sœurs Edwige, Elisabeth et Bernadette. Je vous dis pour cela et pour combien d’autres choses ma fraternelle reconnaissance.  

          Quand nous étions enfants nous pensions que c’étaient nos parents qui, au monde, réalisaient le mieux leurs tâches et leurs métiers. Je me souviens que je pensais que celle qui faisait la meilleure cuisine c’était notre maman, et celle qui savait le mieux coudre à la machine nos habits c’était encore elle… Celui qui savait le mieux apprivoiser et dresser les chevaux c’était notre papa. Et quand j’allais apprendre avec lui à labourer avec les chevaux les champs du Creux MAGNIN ; celui qui savait le mieux labourer au monde c’était lui ; celui qui savait le mieux planter et greffer dans le verger, c’était encore lui. C’est probablement pour cela que, se levant tôt, voyant des choses que beaucoup de gens ne savaient pas voir et ne pouvaient pas voir, nous posions beaucoup de questions à nos parents qui prenaient le temps de nous répondre, et de nous raconter ce qu’ils avaient vu. Mais je pense que, garçon, je voulais encore aller plus loin et « voir comme il disait qu’il avait vu ». C’est pour ça, je m’en souviens très bien, que quand il était très fatigué et qu’il allait après le repas de midi se reposer sur le tas de foin, s’y étendre et s’endormir, je venais me blottir près de lui. C’était un beau moment de connivence. Je soulevais ses paupières l’une après l’autre. Tellement il était fatigué, mes gestes d’enfant ne le réveillaient pas. C’est alors qu’en soulevant ses paupières je puisais à sa manière de voir. J’avais l’impression qu’il me disait : puise, prends, bois… « tout ce qui est à moi est à toi. », comme je le découvrirais un jour dans le livre des Ecritures, chez Jean et Luc. Oh que ses yeux étaient beaux ! J’y buvais comme dans une source… j’y prenais sa manière d’envisager et de voir « les choses cachées depuis le commencement du monde. » (Ps 77, 2 et René GIRARD)

          Je descendais jusque dans le fond de son être et en remontais une eau limpide, claire et pure, celle-là qui allait alimenter ma soif de voir et de savoir. Et voilà qu’il n’y a pas très longtemps, au cours de ce voyage initiatique en direction de BETHLEEM, je découvris un jour que le Psalmiste avait fait la même chose avec Dieu Notre Père que ce que j’avais fait moi enfant lorsque je venais me blottir auprès de mon papa endormi : l’un et l’autre, le Psalmiste et moi, nous avions soulevé les paupières de nos Pères, afin de voir ce qu’ils voyaient et de découvrir ce qui les brûlait de nous communiquer.

          Nous savons que le Psalmiste par excellence c’est Jésus. Dans l’évangile de Jean au chapitre 17, lorsque Jésus va nous donner son testament, il est écrit justement qu’ « il lève les yeux au ciel », « il soulève les paupières de Dieu son Père ». Il faut qu’il prenne cette attitude et qu’il accomplisse ces gestes pour pouvoir nous communiquer l’indicible, l’impensable, l’impossible : « Père, avant de quitter mes disciples, de dire au revoir à la Terre des Hommes où je t’ai glorifié et je voudrais une fois encore voir ce qui est sous tes paupières. Laisse-moi lever les yeux au ciel, contempler la gloire que tu m’as donnée, parce que je veux la leur donner, en étant glorifié en eux. Je veux leur donner ma parole, celle-là que tu m’as donnée en me disant que tu m’aimes… Tout ce qui est à moi est à toi et ce qui est à toi est à moi. Et en les envoyant dans le monde comme tu m’y as envoyé, consacre-les dans la vérité… Fais leur chercher et trouver une attitude juste à hauteur des petits d’hommes et de femmes… dans l’humilité et non pas l’humiliation… et quand ils buteront contre l’impossible, fais que ‘’Tous soient un comme toi Père tu es en moi et moi en toi’’, afin de nous maintenir à cet impossible. »

(…)

          Une fois encore les paupières de Dieu soulevées par Jésus étaient restées ouvertes ainsi que ses oreilles. Et son Fils bien Aimé lui parlait sous l’action de l’Esprit Saint, et j’étais heureux de l’accompagner, à propos de beaucoup de gens rencontrés durant mon voyage au pas de l’âne Isidore en direction de BETHLEEM. Nous nous étions laissé apprivoiser ; en nous défaisant de nos désirs possessifs, nous avions fait de la place en nos maisons et nos jardins à ceux qui n’en avaient pas. En partageant le pain à la même table nous avions découvert qu’en arrêtant de nous armer jusqu’aux dents, nous pouvions nourrir toute la Planète. Et c’est de joie que nous explosions, en disant avec Jésus : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la Terre, d’avoir caché cela aux puissants et aux habiles, et de l’avoir révélé aux tout petits. » (Luc 10,21)

Lucien Converset, dit Lulu est prêtre. A 75 ans, il prend la route le 25 mars 2012 avec son âne Isidore avec le projet d'arriver à Bethléem pour Noël.

 

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