Mercredi 8 décembre 2010
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"Il faut à la fois témoigner notre solidarité aux chrétiens
d’Orient
et poursuivre le dialogue avec les croyants
musulmans. "
Interview de Mgr Michel Santier, Evêque de Créteil et Président du Conseil pour les relations interreligieuses de la Conférence des évêques catholiques
de France.
Beaucoup d'émotion, le vendredi
19 novembre en fin de matinée, dans la cathédrale de Créteil (Val-de-Marne) où avait lieu une célébration eucharistique « en lien avec les chrétiens d'Irak ». Au premier rang de
l'assemblée se trouvaient des parents de victimes du massacre du 31 octobre dans l'église Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours à Bagdad - notamment la mère et la sœur d'un jeune prêtre tué - ainsi que
des blessés qui ne sont plus hospitalisés. C'est en effet à Créteil qu'avaient été accueillis les 150 victimes et proches de victimes de l'attentat, invitées par
le gouvernement français.
L'évêque de Créteil, Michel Santier, présidait la concélébration à laquelle ont participé des prêtres du diocèse et
d'autres venus de paroisses catholiques orientales de la région parisienne. La cathédrale était pratiquement pleine. Bien que cette messe ait été célébrée un jour de semaine, de nombreux
chrétiens irakiens et proche-orientaux résidant en Région parisienne, ainsi que beaucoup de catholiques du diocèse, avaient tenu à prier avec leurs frères martyrs et persécutés. L'iman de la
mosquée de Créteil a adressé un message de solidarité aux participants.
Dans l'interview qu'il a bien voulu nous accorder, le Père Santier explique pourquoi il a organisé cette
célébration et pourquoi la solidarité active avec les chrétiens du Proche-Orient n'est pas en contradiction avec ce dialogue en vérité qu'il entend continuer à promouvoir avec les croyants
musulmans. Un dialogue dont il est expressément en charge au sein de l'épiscopat français. Précisons que depuis l'an dernier, le Père Santier est membre du réseau Chrétiens de la
Méditerranée.
Pourquoi avez-vous organisé cette célébration dans votre cathédrale de Créteil ? Quelle signification
avez-vous voulu lui donner ?
Lorsque j’ai appris que des chrétiens, des catholiques de Bagdad qui avaient vécu le massacre dans l’Eglise de Notre
Dame du Perpétuel Secours, étaient arrivés à Créteil, je me suis dit aussitôt en mon nom personnel et au nom de tous les évêques de France, et donc de tous les catholiques : « ils
sont nos frères, nous ne pouvons les laisser seuls, je vais allez les visiter ».
Le samedi 13 novembre au matin, je leur ai rendu visite au centre d’accueil pour demandeurs d’asile de Créteil. Le
mercredi après-midi 17 novembre, à l’hôpital Henri Mondor de Créteil, je suis allé visiter la maman du Père Taer qui a été assassiné, ainsi qu’un autre de ses fils. Je me suis rendu
ensuite au chevet d’un jeune catéchiste de 19 ans, très affecté par le décès du Père Taer, qui vivait un ministère en proximité avec les familles les plus pauvres.
En réponse à la question « Que pouvons nous faire pour vous ? » par l’intermédiaire d’un interprète, ils
ont répondu qu’il voulaient venir prier pour leurs martyrs et blessés avec les catholiques de Créteil. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de célébrer une eucharistie en leur présence à la
Cathédrale de Créteil le 19 novembre au matin. Pourquoi le matin ? Pour leur permettre de pouvoir visiter les membres de leurs familles encore hospitalisés. C’est une manière pour nous,
chrétiens d’Occident, de montrer que nous comprenons leur souffrance insoutenable, que nous sommes en communion avec eux par la prière.
Plus largement, comment les chrétiens et les communautés chrétiennes de France peuvent-ils manifester
leur solidarité avec leurs frères chrétiens du Proche-Orient aujourd’hui menacés ?
Nos frères Irakiens sont traumatisés par ce qu’ils viennent de vivre. Nous avons à être proches d’eux ; mais
n’avons pas de leçon à leur donner sur un éventuel retour au pays. Ce sont eux qui nous donnent des leçons de courage et de foi. Pour qu'ils aient la possibilité de retourner à Bagdad, il
faut que la communauté internationale puisse leur assurer la sécurité dans leur propre pays. La situation créée par les deux guerres en Irak, menées par l’Occident, qui aboutit à un conflit
violent entre musulmans chiites et sunnites, se retourne contre les chrétiens en Irak et ailleurs. La communauté internationale, selon les différents appels du pape Benoît XVI et du récent Synode
des évêques du Moyen-Orient, doit dépasser des intérêts économiques et financiers pour faire pression sur les gouvernements de cette région afin que la liberté de conscience, la liberté
religieuse et pas seulement de culte, soient assurée à tous les chrétiens et aux croyants des autres religions.
Au sein de l’épiscopat français, vous êtes chargé du dialogue interreligieux et en conséquence
d’accompagner le dialogue avec les musulmans ; comment concilier notre solidarité avec les chrétiens eu Proche-Orient et un dialogue vrai avec les musulmans ?
La solidarité avec les chrétiens du Proche-Orient est une obligation pour les catholiques d’Occident car ils sont
situés à la source de la révélation évangélique. Ils nous l’ont transmise à travers la vie des différentes Eglises depuis 2000 ans. Si nous les abandonnons, les Eglises de ces pays vont devenir
des musées, car leurs fidèles sont conduits par désespoir à quitter la région. Cette solidarité s’exerce aussi chez nous en France, comme par exemple dans le diocèse de Créteil nous avons créé
des liens de fraternité forte avec les responsables et les membres de la communauté copte de Villejuif. Comme évêque, que j’ai aussi reconnu comme association privée de fidèles, l’Association
Notre-Dame-de-Kabylie qui regroupe des nouveaux chrétiens venant de la Kabylie et issus de la religion musulmane.
Cela n’est pas en contradiction avec le dialogue avec les croyants musulmans, car nous ne dialoguons pas avec un
système mais avec des personnes. Dans sa récente exhortation synodale Verbum Domini au n° 118, le Pape Benoît XVI, dit
ceci : « le Synode demande aux conférences épiscopales là ou cela apparaît opportun et probable de favoriser des rencontres pour que chrétiens et musulmans se connaissent
mutuellement afin de promouvoir les valeurs dont la société a besoin pour une coexistence pacifique et positive ».
Je ne nie pas que depuis quelques temps, ce dialogue est devenu plus difficile, car des durcissements venus de certains
courants, se font jour ainsi que des peurs chez nos concitoyens.
Le dialogue suppose de se situer en vérité, de ne pas cacher ce qui nous fait vivre comme croyants ; mais il est
nécessaire que les religions participent à la construction de la paix toutes ensemble, sinon elles apparaissent comme facteurs de guerre et fabriquent des incroyants, alors qu’elles peuvent
témoigner de l’importance de la foi en Dieu et de la vie spirituelle dans une société sécularisée.
Propos recueillis par Aimé Savard, ancien rédacteur en Chef au journal La Vie, le 24 novembre
2010
http://www.chretiensdelamediterranee.com
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