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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Secrétaire de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier Catholique des personnels de la Préfecture de Police de Paris
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9 octobre 2015 5 09 /10 /octobre /2015 07:45
Homélie du dimanche 11 octobre 2015

Sagesse 7, 7-11 ; Psaume 89 ; Hébreux 4, 12-13 ; Marc 10, 17-30

Cette histoire de l’homme riche ne me rassure pas. A chaque fois je me dis : “Cet homme, globalement, c’est moi et chacun de vous sans doute”. Pas de meurtre, pas d’adultère, pas de vol, ni de faux témoignage, honorer père et mère, a priori c’est tout à fait nous. Et ce ne serait pas suffisant pour être chrétien ? Suivre Jésus, ce serait autre chose ? Les disciples aussi sont surpris. Voilà que Jésus vient de leur dire : “Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu”. Alors qu’ils croient, eux, depuis toujours, que la richesse est signe de la bénédiction de Dieu ! “Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ?” demandait le jeune homme. Erreur. Il ne s’agit pas de faire pour avoir, mais de faire pour être. L’Evangile, c’est à vivre, c’est à être avec les autres et avec Dieu.

Le mouvement ATD quart monde s’apprête à vivre sa journée internationale du 17 octobre. En lien avec ATD qui est non confessionnel, existe la communauté chrétienne du SAPPEL. Dans sa petite revue, j’ai trouvé une méditation du diacre Pierre Davienne sur l’évangile d’aujourd’hui : Le jeune homme riche veut aller plus loin. Réponse superbe, incisive, concrète en quatre verbes à l’impératif, quatre étapes pour devenir disciple : Va ! Vends ce que tu as et donne-le aux pauvres… puis viens, suis-moi.”

- « Va » au loin, dans ta responsabilité et ta liberté. C’est ainsi que Dieu respecte l’humain.

- « Vends tout ce que tu as,” rends transportables tes biens. Tout ce que tu as appris, rends-le assimilable par les pauvres : la science, l’art, la technique… Pour ça, il va falloir réapprendre avec la vie des pauvres ce qui est nécessaire à ta propre vie. Ce qui ne peut leur servir, peut-être qu’en fait, cela t’encombre. La véritable richesse, c’est celle qui peut se partager.

- « Donne aux pauvres » : donne comme Dieu donne, c’est à dire sans humilier celui à qui tu donnes. Il y a une infinie discrétion dans la manière que Dieu a de nous donner de quoi vivre. Si nous voulons donner, nous devons connaître les pauvres. Sinon nous les encombrons d’objets ou de projets qui les mettent dans l’assistance et la dépendance. Donner, c’est donner avec la conscience que tout ce que nous avons vient de Dieu : c’est lui le donateur. La Torah (la loi) que le jeune homme riche a respectée depuis sa jeunesse lui a été donnée au désert en même temps que la manne et l’eau du rocher. Le don que nous ferons sera alors action de grâce qui montera vers Dieu. La seule manière de donner aux pauvres, c’est de leur permettre de devenir des personnes qui remercient Dieu. Sinon je m’interpose entre les pauvres et Dieu, je deviens idolâtre de moi-même.

- C’est pour ça que le Christ ajoute : « Viens et suis-moi ». C’est lui qui marche en tête. Nous ne sommes pas aux avant-postes ; c’est lui qui a réalisé la loi d’amour et l’a complètement habitée. La richesse enferme facilement dans de fausses sécurités alors que notre seule sécurité c’est le Christ. Les pauvres sont le critère de vérification de notre attachement à Dieu. Ils sont le lieu où je vais comprendre le projet d’amour de Dieu pour les hommes. Pas besoin de m’appauvrir héroïquement, ce serait encore un acte de riche. Cela viendra tout seul si je me laisse entraîner dans le type d’amour que Dieu déploie en Christ, par l’Esprit.

Vends tout… donne-le aux pauvres… et suis-moi.” Celui qui veut plus, doit donner tout ! Des mains pleines doivent d’abord se vider pour recevoir. Tes richesses te rendent solitaire. Suis-moi, deviens solidaire. Reste capable de ne pas te laisser posséder par ce que tu possèdes.Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu.” Suivre Jésus n’est pas performance humaine, mais cadeau de Dieu. Tellement pas simple que Gandhi a pu dire : “Le christianisme est quelque chose de merveilleux mais il n’a jamais été essayé.”

Un vénérable ancien aimait à raconter : « Il était une fois un enfant qui voulait manger des noix. Or les noix se trouvaient dans un pot au goulot étroit. L’enfant dit : “Maman, je veux manger des noix.” Elle répond : “Prends-en une, petit.” L’enfant enfile le bras mais il remplit tant sa main qu’il ne peut plus la retirer du pot. Il dit : “Regarde ! Ma main ne sort plus.” Sa mère répond : “Lâche donc ce que tu tiens ! Prends seulement ce qu’il faut, et ta main sortira.” Le vénérable ajoutait : “Il n’y a pas que les enfants pour attraper trop de noix en même temps. Et beaucoup, tentés par les richesses, ne sont pas assez sages pour recouvrer leur main.” »

Robert Tireau, Prêtre du Diocèse de Rennes

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1 octobre 2015 4 01 /10 /octobre /2015 21:20
Homélie du dimanche 4 octobre 2015
"la gifle", peinture d'Arcabas

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 10,2-16.
Des pharisiens l’abordèrent et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? »
Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? »
Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. »
Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle.
Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme.
À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère,
il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »
De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question.
Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle.
Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »
Des gens présentaient à Jésus des enfants pour qu’il pose la main sur eux ; mais les disciples les écartèrent vivement.
Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent.
Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. »
Il les embrassait et
les bénissait en leur imposant les mains.

Homélie

Pour entrer dans l’évangile d’aujourd’hui : un peu d’histoire et un peu de poésie à la manière de Hyacinthe Vulliez.

Un peu d’histoire d’abord : La loi juive donnait au mari la possibilité de renvoyer sa femme. Le contraire n’était pas possible. Et le mari devait donner à sa femme une lettre de répudiation, sinon elle ne pouvait se remarier. Le principe était admis. Mais la supériorité de l’homme rendait fragile la vie du couple. Quel bouleversement quand Jésus déclare l’égalité de l’homme et de la femme !

Un brin de poésie de Hyacinthe Vulliez : de la Genèse jusqu’à l’évangile de Marc, la vie du couple a fait un long cheminement. L’extase du premier amour : « Tu es la chair de ma chair » est changée en investigation pour un licenciement possible : “Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ?” Jésus nous emmène dans la pensée de Dieu : A l’origine, l’homme et la femme avait pour foyer le cosmos tout entier. Leur toit était le ciel bleu du jour ou la nuit étoilée. Eve et Adam regardent ensemble vers les mêmes directions. Il ne leur arrive jamais de penser que l’un puisse exister sans l’autre. Mais depuis que les hommes et les femmes coupent le ciel et la terre en petits cubes pour construire leur appartement, leur cosmos s’est rétréci en des espaces clos. Ils n’ont plus grand-chose à regarder ensemble, ou à se dire l’un à l’autre. Chacun cherche à s’échapper de l’espace rétréci. De huis clos en huis clos, ils se perdent de vue. Et il faut des contrats d’entreprise, des contrats qui supposent embauche et possibilité de licenciement.

Jean-Paul II, lors du Jubilé des Familles en l’an 2000, a dit : “Les interlocuteurs de Jésus posent un problème d’interprétation de la loi de Moïse qui permettait la répudiation. Jésus dépasse cette vision en allant au cœur du projet de Dieu. Dans la loi de Moïse, il voit une concession au durcissement de leur cœur, à leur sclérocardie. Mais il ne s’y résigne pas.” C’est bien cette dureté du cœur qui oblige à faire des lois et des constitutions. Sinon, la société serait sous la coupe des plus forts et peut-être des plus mauvais. Ce sont les limites radicales de la condition humaine : A cause de la faiblesse humaine, il faut des magistrats, des procès, des sanctions, des prisons, des alcootests et des limitations de vitesse ; il faut des recommandations et des prescriptions contre les pollutions et pour la sauvegarde des mers et des montagnes ; il faut des contrats, même entre amis, parents et époux, comme si demain était la veille d’une brouille décisive.

François Garagnon dans son livre : L’homme qui cherchait la beauté derrière l’apparence des choses parle joliment de l’amour : “Les gens veulent une maison où il fait bon vivre. Ils achètent la maison mais ne trouvent pas le bon vivre. Car le bon vivre n’est pas construction de pierre mais de cœur. La beauté est en vous, ne la cherchez pas ailleurs. Quand le regard est triste, impossible de contempler le plus beau des paysages. Mais quand le cœur est amoureux, comme chaque chose est belle et chantante, comme chaque être a sa place, chaque événement, chaque souffrance même ! Soyez amoureux de la vie ! Aimez !…”

J’ai lu aussi : “Dieu lance une invitation : contempler en l’homme et la femme le reflet de son visage. Lorsque l’homme est isolé, Dieu est défiguré. Si l’homme est désolidarisé, Dieu est profané.

Notre amour ne parle pas que de nous. Notre amour parle de Dieu. Nos serments ne sont pas anodins. Dieu parle par nos serments.”

Notre texte se termine par le petit épisode des enfants souvent lu aux baptêmes. “Parce que, disent les parents, Jésus est gentil avec les enfants”. C’est vrai, mais si l’on sait qu’à l’époque de Jésus ni les femmes ni les enfants n’avaient le droit de participer aux réunions sérieuses, la prise de position de Jésus est bien plus que gentillesse. Elle fait même partie déjà de toutes ses prises de position qui le conduiront à la croix. Au lieu d’écarter les enfants, dit-il, essayez donc de leur ressembler. Car l’enfant, c’est celui qui voit les autres comme des grands. Et le plus grand dans le Royaume, c’est celui qui saura voir dans les autres, des grands.

Rappelez-vous Kalil Gibran : “Si vous voulez connaître Dieu, ne soyez pas préoccupés de résoudre des énigmes. Regardez plutôt autour de vous, et vous le verrez jouant avec vos enfants.”

Robert Tireau, prêtre du Diocèse de Rennes

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24 septembre 2015 4 24 /09 /septembre /2015 06:32
Homélie du dimanche 27 septembre 2015

Nombres 11, 25-29 ; Psaume 18 ; Jacques 5, 1-6 ; Marc 9, 38-43.45.47-48

“Eldad et Médad prophétisent… Moïse,… arrête-les !” – “Nous avons vu quelqu’un expulser les démons en ton nom ; nous l’en avons empêché, car il n’est pas de ceux qui nous suivent.” Avez-vous remarqué ? On est passé très vite de Toi (en ton Nom) à nous (il n’est pas de ceux qui nous suivent). Ça y est, les voilà propriétaires de la Bonne Nouvelle, détenteurs de l’exclusivité du Salut. Oh que voilà un réflexe bien rapide.

Moïse, arrête-lesJésus, arrête-les !” Ils ne sont pas des nôtres. – “Celle-là, je ne l’aime pas. Elle est mal habillée.” (au retour de l’école). – “Je ne veux pas voir les tiens tant qu’ils ne seront pas baptisés.” (une grand mère qui sélectionnait ses petits enfants). - “Celui-là, il fait partie d’une drôle de bande.” - “S’il n’était pas aussi fainéant, il s’en sortirait peut-être.” Et quand d’aventure ceux-là font quelque chose de bien, alors on est surpris, vexés même. Tout de même, Seigneur ! On croyait que c’était réservé à nous, tes bons enfants.

Pourtant, en son temps, déjà Moïse disait à Josué : “Serais-tu jaloux ? Ah ! Si le Seigneur pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes !” Moïse le disait comme un souhait. Nous, nous savons que nous sommes tous des frères et des prophètes. Jésus nous l’a appris, lui le médiateur entre son Père et nous. En lui l’amour est tellement pur que le mal ne peut rien contre lui : sa résurrection en est le signe. Et par son Esprit nous sommes devenus des temples de Dieu, comme le disait Saint Paul aux chrétiens de Corinthe :Vos corps sont les Temples de l’Esprit”. C’est aussi ce que dit joliment Gérard Bessière : “N’importe qui – un enfant, un pauvre, un malade, – peut prêter à l’Esprit ses lèvres et ses mains.” Et c’est encore le même message dans cette petite histoire de vitrail : “C’est qui, ces gens-là ?” demandait l’enfant à sa grand-mère, en montrant un vitrail. – “Ce sont les chrétiens !” répond la grand-mère. Et plus tard, à l’école, quand l’instituteur demande : “Qu’est-ce qu’un chrétien ?” l’enfant répond à peu près comme Saint Paul : “C’est quelqu’un à travers qui on voit la lumière.”

“Vous êtes les temples de Dieu”, disait Saint Paul. “Je vous enverrai l’Esprit. En fait vous le connaissez déjà puisqu’il est en vous”, disait Jésus (Jean 14, 17). Plus de barrière entre le profane et le sacré. Le seul lieu sacré est l’homme-fils de Dieu, et l’amour de Dieu et du prochain, sur nos chemins de joie et sur nos chemins de croix. Et quand notre corps sera détruit nous avons foi que Dieu – comme il l’a fait pour Jésus – le relèvera.

“Fais paraître dans ta vie un nouvel aspect du visage de Jésus que personne avant toi n’a su montrer comme tu sauras le faire.” C’est ce qu’on dit au nouveau baptisé. Bernard Feillet, dans son livre L’étincelle du divin, parle d’explorer le désir du mystère de Dieu qui habite chacun. Il parle de traquer dans l’homme la trace de l’infini. Il parle de creuser le mystère de l’homme, ce qui est, selon lui, aussi vertigineux que de chercher à découvrir le mystère de Dieu. Et sa fameuse phrase donne à penser : “Méditant ce que Jésus a été, ne cessant d’explorer sa vie et de vivre de son message, tant d’hommes ont découvert qu’ils étaient eux-aussi « capax Dei ». Et il continue : “L’homme humilié, l’homme torturé, l’homme massacré sont les témoins hallucinants que des hommes ont été capables d’anéantir eux-mêmes le mystère de Dieu. Ça a été le cas pour Jésus lui-même. Sa vision a provoqué une révolution dans le monde religieux. Ce n’est pas grave qu’il en soit mort, ce qui serait grave c’est que nous n’en vivions pas.”

Et dire qu’il y en a qui se demandent : “A quoi ça sert l’Eglise ?” J’entendais un jour : “Non ! La petite n’ira pas au caté. Il faut qu’elle aille à la danse. Et puis il faut aussi qu’elle apprenne à nager.” Et si c’était l’Eglise qui pouvait lui apprendre à danser et à nager dans la vie avec ses copains et ses copines ? Un groupe de 6è avait un jour trouvé une façon de le dire : “l’Eglise, c’est un lieu pour prendre du bon temps.” Ils parlaient comme mon ami théologien Jean-Yves Baziou : “La foi chrétienne, une raison de plus d’être en joie. Être chrétien n’est pas nécessaire, ça n’apporte rien de plus, mais ça donne une raison de plus de se réjouir d’être. L’Eglise pourrait être comme un sourire qui aide des jeunes à se réjouir d’être, à s’apprécier d’être humain et de pouvoir encore le devenir.”

Robert Tireau, prêtre du Diocèse de Rennes

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18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 18:54
Homélie du dimanche 20 septembre 2015

La faiblesse et la force (d’après Marc 9, 30-37)

Nous le savons bien : ce qui est crucifiant, humble, fragile, ce n’est pas de cela que nous parlons en premier. Nous avons même appris à masquer les côtés grotesques et faillibles de notre être. Il faut dire que ce n’est pas à la mode. Être le plus grand, le plus en vue, attirer les regards, vivre sur le modèle du batailleur : voilà ce qui accapare tant de conversations, d’ambitions, d’énergies, d’intrigues. Partout l’impératif de la performance ! Parfois à n’importe quel prix. Et pourtant, bien souvent l’excellence se manifeste aussi sous les signes de son contraire : est premier qui se fait dernier. Tel est Jésus. Il appelle au grand détachement, celui qui consiste à se décentrer du seul souci de soi. Il renverse les références : le plus grand est celui qui est capable de se porter au plus bas. Le premier est celui qui a la force de se placer en position de service. Jésus s’écarte de l’impératif de la puissance dominatrice. Non pas qu’il fasse l’apologie de l’impuissance : est vraiment puissant celui ou celle qui parvient à surmonter la tentation de dominer les autres. Voilà ce qui questionne nos imaginaires des finalités triomphales : la voie bonne, salutaire, dont parle le Christ est aux antipodes des victoires que promettent tant de nos chemins terrestres. Elle est à l’opposé des imaginaires communs de réussite : le bonheur n’est pas au bout du déploiement d’une ultrapuissance humaine. Ainsi Jésus s’écarte quand la foule veut le faire roi. Il fait preuve de non-violence lors de son arrestation : il écarte le glaive. À l’inverse du Messie nationaliste guerrier et vainqueur, Jésus connaît la défaite : il est livré à une mort déshonorante. Il n’a pas de peuple mobilisé derrière lui, mais il meurt seul, et plutôt méconnu, pour sauver tous les autres. Il se retrouve abandonné : « Les disciples l’abandonnèrent tous et s’enfuirent » (Mt 26, 56; Me 14,50). Jésus aurait-il été un naïf de plus dans l’Histoire, tant il est vrai que ce n’est pas cette logique qui meut les peuples ? Pourtant, qui est lucide en face de la violence que provoquent les rêves de domination ? Celui qui cherche la toute-puissance au point de masquer sa finitude, ou celui qui assume l’humilité inhérente à sa condition humaine ? Pour les évangiles, c’est celui qui se démarque de la volonté de toute-puissance qui voit clair dans le rapport des hommes à la violence. L’interrogation à laquelle ils se heurtent est en effet la suivante : pourquoi la mort de Jésus a-t-elle été provoquée ? Une réponse est mise dans sa bouche, au moment où il atteint le seuil maximum de faiblesse. Ses meurtriers ne se connaissent pas, ou ne s’avouent pas leur réalité : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Le paradoxe est que Jésus, en assumant jusqu’au bout le tragique de l’existence, a été ressuscité à une vie nouvelle. De même que durant l’Exode, c’est le peuple désarmé qui a traversé la mer, c’est un Jésus sans armure qui a traversé la mort avec la force de Dieu. Il est entré dans une nouvelle manière d’être à notre monde et il continue d’irriguer des itinéraires individuels et collectifs qui inscrivent un peu de bonté dans une humanité pleine de bruit et de fureur. ■

Jean-Yves BAZIOU, prêtre et théologien à Paris

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11 septembre 2015 5 11 /09 /septembre /2015 09:00
Homélie du dimanche 13 septembre 2015

Isaïe 50, 5-8a ; Psaume 114 ; Jacques 2, 14-18 ; Marc 8, 27-35

Jésus interroge ses disciples : “Pour les gens, qui suis-je ?” Les uns disent qu’il est Jean-Baptiste, d’autres Élie, ou bien un prophète. Ils ont leurs catégories. Ils trouvent des références dans le passé. On pourrait dire qu’ils font de l’étiquetage ; bienveillant, positif, mais étiquetage quand même. C’est du passé, du classement, et quand une affaire est classée, quand quelqu’un est classé… J’aime bien la phrase d’un enfant qui disait après une bagarre un peu forte : “Lui, là, il m’a traité de tous les noms, sauf du mien.”

Jésus relance la question : “Mais pour vous, qui suis-je ?” Alors Pierre répond : “Tu es le Messie”. Sans doute parce qu’il a su regarder Jésus autrement, parce qu’il a su voir plus que le visible en Jésus. Il a vu le présent et l’avenir, il a vu l’invisible. Il a vu le mystère de la personne, il a eu le regard du respect, celui qui envisage au lieu de dévisager. D’aucuns veulent voir pour croire. Ici, il est clair que c’est parce qu’il croit que Pierre voit. Il voit tout autre chose et surtout il voit beaucoup plus loin, même si la suite va montrer que son regard est encore fragile. En effet, le Messie dont il parle sera, à son avis, libérateur de l’occupant romain, manu militari. Dès que Jésus parle d’incarnation réelle, de souffrance, de rejet, de mise à mort, Pierre perd les pédales.

2000 ans après, on est dans le même état que Pierre. On trouverait tellement bien que Jésus ne soit plus fragile mais qu’il soit seulement Dieu, le fort, le tout-puissant. Si ça ne dépendait que de nous, il serait celui qui remettrait les choses en ordre et ferait triompher le bien. Or la seule toute puissance de notre Dieu est celle de son amour manifesté à travers son Fils et, depuis, à travers chacun des hommes et des femmes, jusqu’à chacun de nous aujourd’hui. Accepter que Jésus soit quelqu’un d’autre que l’idée que je me fais de lui et, en même temps reconnaître, croire, que c’est bien aux hommes que Dieu a voulu confier son visage à montrer, à incarner.

Je repense aux membres de cette famille venus me parler de problèmes graves. Des phrases leur échappaient, bien compréhensibles : “Dieu pourrait faire quelque chose. Vous pourriez prier.” Et petit à petit le ton change. Ils disent leur surprise de n’avoir pas craqué : c’est inexplicable, au fond. Et ils évoquent ce qu’on peut appeler des signes : “On fait face ensemble avec les enfants. On a de bons voisins : ils nous ont invités à de bons moments simples : ça remet debout.” Alors j’ai pu leur dire : “Il est là, le Dieu de Jésus Christ”, le Dieu dont l’amour est tout-puissant. Pour eux des gestes d’amour ont dit (fait) Dieu, ont fait exister pour eux la présence de Dieu amour.

Il y a quelques années nos amis protestants ont édité un petit fascicule qui s’appelle Dieu s’approche. J’y ai lu ceci : “Les chrétiens croient qu’en Jésus Christ Dieu s’est approché de nous. Qu’il nous rejoint dans notre humanité. Qu’il rejoint chacune, chacun d’entre nous dans ce que nous avons d’unique… En Jésus, Dieu a éprouvé notre condition humaine. Il a connu la joie et les peines, l’amitié et la fidélité, le rejet et la trahison, le doute et l’espérance, la tentation, l’angoisse et la mort. Comment être plus proche de l’humanité qu’en vivant la réalité d’une vie d’homme ? Ainsi, ce Dieu qui vit, qui souffre et qui meurt en Jésus comprend ce que veut dire vivre et mourir. Et du même coup, regardant ce qu’a été la vie de Jésus, nous comprenons ce que signifie véritablement l’existence humaine.

S’il y a un lieu où Dieu n’aurait pas dû être présent, c’est bien celui de la mort ! Or c’est précisément là que Dieu choisit de se révéler pleinement en Jésus. Comment pourrions-nous l’imaginer plus proche de nous ? La croix où meurt Jésus n’est pas la démonstration sensationnelle de l’existence de Dieu. C’est le contre signe qui révèle la présence de Dieu là où on l’attendait le moins. Au travers de son existence, Jésus a toujours été le visage d’un Dieu présent, proche et solidaire de nous. Et non pas le messager d’un Dieu qui s’imposerait, qui briserait notre liberté de croire par la force ou le sensationnel… ”

Le théologien Henri Denis écrivait : “Le Christ est celui qui a transfiguré le sacré en sainteté… Le sacré implique la distance, tandis que la sainteté est le fruit de l’Alliance… Seul Jésus peut se présenter comme le médiateur de l’Alliance nouvelle.”

Pour moi, disait joliment Paul Guth, Jésus Christ est le Dieu que nous pourrions être.”

Robert Tireau, Prêtre du Diocèse de Rennes


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4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 10:14
Homélie du dimanche 6 septembre 2015

Isaïe 35, 4-7a ; Psaume 145 ; Jacques 2, 1-5 ; Marc 7, 31-37

Dans l’évangile d’aujourd’hui, Jésus a tout l’air d’être un faiseur de miracles qui épaterait les gens pour les attirer. En réalité, si Saint Marc nous raconte en détail comment Jésus redonne à cet infirme l’usage de ses oreilles et de sa langue, c’est pour révéler qui est Jésus. Isaïe avait annoncé : quand le Messie viendra libérer son peuple, “alors s’ouvriront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds.” Il mettra fin à la surdité, à la cécité, au mutisme et à la paralysie. Il fera des hommes nouveaux. Et voici qu’avec Jésus, ça correspond puisque les aveugles voient, les sourds entendent, les muets parlent et les paralysés marchent. “Jésus fait toutes choses nouvelles.”

Ainsi la venue du Messie s’accomplit chaque fois que des hommes passent de Babel où ils ne se comprennent pas à Pentecôte où chacun écoute l’autre, quelle que soit la différence de langue, de race ou de civilisation.

La venue du Messie s’accomplit quand la parole de ceux qui ne peuvent pas s’exprimer dans les réunions ou les assemblées est enfin libérée. Et quand sont changées les conditions de travail qui rendent impossible ou simplement difficile la communication entre les personnes.

La venue du Messie s’accomplit quand passe dans les familles et les groupes le courant de la communication qui devient communion. Quand, à travers ce que disent les hommes, les croyants discernent la voix de Dieu. Et quand les amis de Jésus ne bégayent plus pour annoncer sa Bonne nouvelle et chanter ses merveilles. Chaque fois, c’est la venue du Messie qui s’accomplit.

Dans notre monde d’aujourd’hui, qui sont les aveugles, les sourds, les boiteux et les muets qu’il faut guérir ? Il y a les aveugles qui ne peuvent pas voir les montagnes enneigées, ni les magnifiques cathédrales ; il y en a d’autres aussi qui ne veulent pas voir la pauvreté qui les entoure et qui ferment les yeux sur tout ce qui les dérange. Il y a les sourds qui ne peuvent pas entendre la musique ou le chant des oiseaux ; il y en a d’autres qui ne veulent pas entendre la demande silencieuse de celui qui est seul ou les cris de ceux qu’on maltraite. Il y a les boiteux qui ne peuvent pas courir ou même se déplacer partout avec un fauteuil roulant ; il y en a d’autres qui ne bougent pas d’un centimètre dans leurs convictions ou qui refusent de faire le premier pas vers l’autre pour se réconcilier. Il y a les muets qui ne peuvent utiliser les mots pour dire leur amour ou leur tendresse ; il y a d’autres muets au cœur desséché, qui n’ont jamais osé dire leur foi avec d’autres.

Et puis il y a en chacun de nous un sourd muet, fermé à ses frères et incapable de parler à Dieu. Pour écouter Dieu nous sommes tellement sourds. Pour proclamer sa Parole nous restons souvent muets. Jésus, lui, est ouvert. Alors que scribes, pharisiens, esséniens, sadducéens élèvent des barrières pour s’isoler des pécheurs et des publicains, des païens et des Samaritains, Jésus, lui, recherche le contact avec tous. L’évangile d’aujourd’hui nous le montre en Phénicie et en Décapole, à l’aise partout, mettant tout le monde à l’aise. Il est le Maître qui sait écouter, l’Ami qui sait parler. Satan ferme l’homme en lui-même, Jésus brise ce monde clos d’un mot : “Effata, Ouvre-toi !”

Quelques réflexions en forme de conclusion :

- On amène un sourd-muet à Jésus : on ne peut pas venir de soi-même. On est amené. Qui m’a amené ? Qui j’ai amené depuis ?

- Jésus éloigne d’abord le sourd-muet de la foule. Désormais elle ne peut plus le blesser ou le juger avec ses préjugés. Ce n’est qu’une fois à l’écart qu’il peut se sentir protégé et retrouver confiance.

- Ouvre-toi ! Deviens capable d’impossible ou d’impensable. Deviens ce que tu es (en germe).

- Plus moyen de faire taire ces gens-là…

- J’ai lu quelque part : quand je médite ce texte je me demande qui doit s’ouvrir, le malade ou le ciel ? La tournure du texte rend les deux possibles. Je soupçonne que c’est le ciel à qui s’adresse Jésus, car il sait ce qui se passe lorsque le ciel s’ouvre. Cela fait du bien à l’homme et le guérit.

- Enfin, c’est par ses gestes que Jésus nous guérit et nous libère. “Il lui mit les doigts dans les oreilles, et lui toucha la langue avec sa salive, puis, levant les yeux au ciel, il soupira…” Il y aussi le repas de la Cène, le sang versé de la croix, la pierre roulée du tombeau vide. Les sacrements sont dans cette ligne : rencontrer Dieu passe par les oreilles, et par la langue et par les yeux.Laissons Le Christ nous déployer !

Robert Tireau, prêtre du Diocèse de Rennes

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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 09:39
Homélie du dimanche 30 août 2015

Deutéronome 4,1-2.6-8 Psaume 14 Jacques 1, 17-18.21b-22.27 Marc 7, 1-8.14-15.21-23

Des Pharisiens reprochent aux disciples de Jésus de ne pas être fidèle à la tradition ! Ils “mangent sans s’être lavé les mains”. La loi juive obligeait les prêtres à se laver les mains avant le service liturgique (Exode 30, 17-21) pour donner au repas une signification sacrée : on mange devant Dieu et on le remercie de nous donner le pain. Belle tradition ! Mais voilà qu’avec le temps ces pratiques de respect sont devenues, avec les Pharisiens, des façons de séparer les hommes : les Juifs sont préservés de contact mauvais avec les païens ; les justes sont écartés des pécheurs ; les bien portants sont éloignés des malades. Savez-vous qu’un jour quelqu’un est venu me demander de bénir des médailles pour se protéger des bougnouls. Eh oui ! Sans même s’en rendre compte, il me demandait très exactement le contraire de ma mission.

Mais revenons au texte. Les rabbins ajoutèrent plein de détails à cette règle de se laver les mains. Et ils l’imposèrent à tous les Juifs avant qu’ils ne se mettent à table sous prétexte que tout repas est un acte religieux et que tout Israël est un peuple sacerdotal. Les disciples de Jésus, eux, sont des Galiléens assez loin de la stricte Jérusalem. Ils sont de simples travailleurs et ils ont du mal à se conformer à tous ces détails. D’où le reproche dans le texte.

Donc les pharisiens attaquent. Ils ont l’air de questionner mais déjà ils condamnent : “Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leur repas avec des mains impures.” Réplique cinglante : la tradition des ancêtres ? Lisez donc Isaïe, le grand prophète de Jérusalem dont on répète les oracles depuis huit siècles : “Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. Il est inutile, leur culte… Vous laissez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes.” En somme vous prétendez servir Dieu mais, en fait, c’est pour imposer vos règlements ! Jésus, lui, dit que Dieu est ouvert à tous les hommes. Il accueille le contrôleur d’impôts méprisé, le centurion de l’armée d’occupation, le lépreux ou la femme de mauvaise vie. A quoi ça sert de se laver les mains selon les rites si le cœur est plein de mépris ou de haine ? À quoi bon se laver les mains si le cœur n’y est pas ? C’et comme ça que Pilate se lavera les mains en condamnant l’innocent.

Jésus se sert de deux oppositions : le pur et l’impur, le dedans et le dehors. “Rien d’extérieur à l’homme et qui pénètre en lui ne peut le rendre impur ; mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur.” Des mains rituellement bien lavées n’empêchent pas d’avoir un cœur sale. C’est ton cœur mauvais qui te sépare de Dieu et des autres. Il y a perversion quand l’extérieur l’emporte sur l’intérieur, quand l’apparence l’emporte sur le cœur. Si vous trouvez compliquées ces distinctions entre le dedans et le dehors,

Relisez Saint Jacques : il invite à des travaux pratiques simples, même s’ils ne sont pas faciles : « Devant Dieu notre Père, un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse, et de se garder sans tache au milieu du monde. »

• Et souvenez-vous la parabole du bon samaritain avec le débat entre la loi et le prochain. Le prêtre et le lévite choisissent le respect de la loi et refusent de se souiller au contact du sang. Le samaritain, lui, n’est pas prisonnier de cette loi et est donc libre d’aimer. Il choisit d’aimer l’autre, plutôt que d’aimer la règle.

• Et souvenez-vous quand Jésus se met à genoux pour laver les pieds de ses disciples : le maître se fait esclave de ses frères.

• Et quand il guérit le jour du sabbat sans se tracasser de l’interdit. Il finit même par déclarer : “Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat.” (Marc 2). Les Pharisiens ont choisi l’amour de la règle, Jésus choisit la règle de l’amour.

“Un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse, et de se garder sans tache au milieu du monde”, disait Saint Jacques. Un commentateur a pu écrire : “Le service n’est pas une vertu parmi d’autres qui devait être exercée par l’Église : il est sa raison d’être. S’il n’y a pas le service, la présence devient un rêve et l’absence, un abandon.” À l’approche de la rentrée, les travaux pratiques ne vont pas manquer : il suffit de nous demander qui sont aujourd’hui nos orphelins et nos veuves dans le malheur, et qui partagera le pain de la Parole et le pain de l’amour à tout ce monde-là.

Robert Tireau, Prêtre du Diocèse de Rennes

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19 août 2015 3 19 /08 /août /2015 17:51
Homélie du dimanche 23 août 2015

Josué 24, 1-2a.15-17.18b Psaume 33 Ephésiens 5, 21-32 Jean 6, 60-69

Josué (1ère lecture) : Choisissez qui vous voulez servir : les dieux (au pluriel), ou bien le Seigneur (l’unique) ! Nous sommes en 1200 avant Jésus Christ, et Josué s’adresse à des tribus qui se retrouvent : il y a ceux qui n’on pas été déportés en Égypte et ceux qui viennent de rentrer de déportation.

Ceux qui n’ont pas été déportés se sont forcément installés dans leurs habitudes tranquilles. Ils ont moins souffert, moins bougé. Ils ont gardé leurs dieux païens, protecteurs de leur bétail, de leur terre et de leur sécurité.

Ceux qui ont vécu la déportation et qui viennent de vivre une histoire de libération, Il leur a fallu se bouger et sortir d’Égypte où l’esclavage avait tout de même des avantages. On se souvient des marmites de viande et des célèbres oignons d’Egypte. Ceux-là ont eu une expérience du Dieu qui les a fait bouger et vivre à plein, au prix d’exode et de traversée de désert dans tous les sens du terme.

En bref, les uns ont fait l’expérience des dieux qui protègent leur stabilité, les autres ont fait une expérience de Dieu qui libère, qui met en route, qui pousse à partir, à grandir, qui dérange. Il y a dieux et Dieu.

Aujourd’hui, il y a les deux en chacun de nous. On a tous l’expérience des premiers, de ceux qui sont restés sur place : on a peur de bouger, de partir, on préfère rester là, rester enfant, ne pas changer de travail, ne pas quitter nos habitudes, notre confort même relatif. Et c’est le chemin vers les intégrismes de toutes sortes. Impossible de comprendre l’Évangile d’aujourd’hui si on ne comprend pas ce qu’est une vie donnée, une libération, un arrachement, une mise en route. Si on n’entend pas Matthieu au chapitre 25 : “Ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites,” on est alors avec ceux qui disent : “Intolérable qu’il nous donne sa chair à manger.”

Fort heureusement on a tous aussi l’expérience des seconds, de ceux qui se sont bougés pour vivre une expérience de libération. Quand on est père ou mère de famille, quand on se donne au service des autres, quand on ose se laisser déraciner, quand on ose prendre des responsabilités, donner sa vie, se faire manger, alors l’Évangile devient clair. Et il est évident que la vraie vie est là. Avec le Christ on est dans une lutte réaliste au milieu des sœurs et des frères pétris de chair et de sang. Et on comprend la réponse sans ambiguïté de Pierre : “Vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle.” Si nous lui emboîtons le pas, nous savons que nous sommes invités au partage, à l’ouverture. Car l’Eucharistie est une nourriture et non un remède ou une récompense. Et qui dit nourriture dit forces pour faire le travail soi-même. C’est comme une transfusion pour nous rendre capable de transformer nos existences, nos sociétés, nos communautés.

Et je laisse la conclusion à Gérard Bessière : « Jésus était de chair et de sang. Il fut tenté. Il connut la lassitude. Il se mit en colère. Il eut peur de la mort. Jésus n’était pas un être éthéré, entre ciel et terre.

Il ne refusait pas les invitations. Il racontait des histoires, brèves et vertigineuses. Il était capable de clouer le bec à ses adversaires, de chasser marchands et bétail à coups de corde sur l’esplanade du Temple, de donner de la voix en plein air pour parler à une foule. Il pouvait faire de longues journées de marche. Il aimait ses amis. Il lui arrivait de frémir, de bouillir intérieurement, de pleurer…

Ceux qui veulent lui emboîter le pas n’ont pas à s’évader de la vie, de notre pauvre et magnifique vie. Bien au contraire… Manger sa chair et boire son sang, c’est accueillir cet être si intense, c’est l’avoir dans la peau, dans le sang, comme dit la langue verte. Une transfusion de sang divin. Pour transformer nos existences, nos sociétés, le monde…

Car il respirait l’Esprit de Dieu. Il nous propose à jamais de prêter nos poitrines à ce souffle et de travailler obstinément à rénover la face de la terre. Lui qui était de chair et de sang, la chair et le sang de Dieu. »

Robert Tireau, Prêtre du Diocèse de Rennes

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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 20:15
Homélie du dimanche 9 août 2015

La vie humaine est une longue marche. Pour garder l’espérance et le courage de continuer et de reprendre la route après des épreuves, des échecs, on a besoin de pain. Pour le corps, bien sûr, mais pour le cœur et l’esprit aussi. Saint Jean nous présente Jésus comme le pain que Dieu nous donne pour notre marche et pour notre vie. C’est ainsi que nous le recevons des mains de Dieu son Père, comme du bon pain. Il continue de nourrir ceux qui l’aiment et croient en lui, ceux qui écoutent sa parole et partagent son corps et son sang à chaque eucharistie. Mais lorsqu’il se présente ainsi à la foule après le partage du pain sur la montagne, beaucoup ont peine à le croire.

Les Juifs récriminaient contre Jésus parce qu’il avait déclaré :
« Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. »
Ils disaient : « Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ?
Nous connaissons bien son père et sa mère.
Alors comment peut-il dire maintenant : “Je suis descendu du ciel” ? »
Jésus reprit la parole : « Ne récriminez pas entre vous.
Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire,
et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même.
Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement vient à moi.
Certes, personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu :
celui-là seul a vu le Père. Amen, amen, je vous le dis :
il a la vie éternelle, celui qui croit. Moi, je suis le pain de la vie.

La nouveauté de l’Evangile peut se résumer, à partir de ce texte, en une phrase paradoxale : le pain descendu du ciel vient de la terre. Il est à la fois don de Dieu, don du ciel et fruit de la terre. L’essentiel de l’enseignement de Jésus en saint Jean, dans son long chapitre VI, tient dans cette affirmation contradictoire, difficile à « avaler et à digérer ». Comme l’a rappelé le concile Vatican 2, « Par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme. Il a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme, il a aimé avec un cœur d’homme. Né de la Vierge Marie, il est vraiment devenu l’un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché. » (GS 12)
Mais ce Jésus, fils de Joseph dont tous connaissent le père et la mère, comment peut-il dire : « Je suis descendu du ciel » ? Comment croire que le « Verbe s’est fait chair », que Dieu s’est fait homme en ce Jésus de Nazareth ? Surtout si l’on croit qu’il n’existe pas ou bien si on pense qu’il est au ciel et qu’il agit comme les divinités de la plupart des religions, comme un être invisible et tout-puissant, récompensant les uns et punissant les autres, muet et impassible face aux malheurs, laissant triompher le mal ? Même les prophètes, ses porte-parole avant Jésus ont défendu sa cause, mais aussi l’ont accusé parfois de trahison et d’abandon dès lors qu’il n’intervenait pas dans les situations difficiles. C’est le cas du prophète Elie dont le découragement nous est raconté ce dimanche dans le premier Livre des Rois. Lui aussi fut un jour nourri par un ange, d’un pain venu du ciel.

Le prophète Élie, fuyant l’hostilité de la reine Jézabel,
se hâta de partir pour sauver sa vie. Il marcha toute une journée dans le désert.
Il vint s’asseoir à l’ombre d’un buisson, et demanda la mort en disant :
« Maintenant, Seigneur, c’en est trop !
Reprends ma vie : je ne vaux pas mieux que mes pères. »
Puis il s’étendit sous le buisson, et s’endormit.
Mais voici qu’un ange le toucha et lui dit : « Lève-toi, et mange ! »
Il regarda, et il y avait près de sa tête
une galette cuite sur des pierres brûlantes et une cruche d’eau.
Il mangea, il but, et se rendormit.
Une seconde fois, l’ange du Seigneur le toucha et lui dit :
« Lève-toi, et mange, car il est long, le chemin qui te reste. »
Élie se leva, mangea et but. Puis, fortifié par cette nourriture,
il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu.

Voilà un géant de la foi saisi par la peur, l’envie de mourir, le doute sur l’efficacité de sa mission. Déprimé après des échecs et menacé de mort, Élie s’est enfui pour mourir au désert. Il s’en va vers le mont Horeb, qui est le lieu où le Deutéronome place l’épisode de la remise du Décalogue à Moïse par Dieu. Aux paroles désabusées d’Élie, le Seigneur répondra avec une pointe d’humour et l’invitera dans la suite du récit, à la lucidité ou à l’humilité. Il lui demandera de rebrousser chemin, de trouver un successeur pour prendre la relève et lui rappellera que beaucoup ont gardé la foi : « Il y a en Israël au moins « sept mille hommes dont les genoux n’ont pas ployé devant Baal et dont les bouches ne lui ont pas envoyé de baisers », lui dira-t-il ! (1 Rois,19, 18). « L’Ange du Seigneur » va le guider jusqu’aux sources de l’Alliance entre Dieu et son peuple. Le récit souligne ainsi l’effet de la nourriture merveilleuse offerte par le Seigneur. Tout cela peut, aujourd’hui encore, servir de leçon et de réconfort à tous les envoyés de Dieu tentés par le découragement.

Saint Paul voit aussi le découragement surgir aussi chez beaucoup de chrétiens d’Ephèse entourés de païens. Il les nourrit de son courage et leur donne des conseils. Il les invite à vivre comme du bon pain et à résister au nom du Christ et comme lui, dans un monde qui se nourrit de méchanceté et de mépris à leur égard.

Frères, n’attristez pas le Saint Esprit de Dieu,
qui vous a marqués de son sceau en vue du jour de votre délivrance.
Amertume, irritation, colère, éclats de voix ou insultes,
tout cela doit être éliminé de votre vie, ainsi que toute espèce de méchanceté.
Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse.
Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ.
Oui, cherchez à imiter Dieu, puisque vous êtes ses enfants bien-aimés.
Vivez dans l’amour, comme le Christ nous a aimés
et s’est livré lui-même pour nous, s’offrant en sacrifice à Dieu,
comme un parfum d’agréable odeur.

Mais il y a plus encore à retenir de l’Evangile. Le Christ n’est pas seulement un fortifiant, une source de courage. Il se présente lui-même comme une nourriture qui transforme et divinise celui qui la mange. Reprenons le récit de Jean et les paroles de Jésus.

Moi, je suis le pain de la vie.
Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ;
mais ce pain-là, qui descend du ciel, celui qui en mange ne mourra pas.
Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel :
si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement.
Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie.

Saint Augustin, pour présenter le sens de la communion eucharistique, faisait dire par le Christ : « Je suis en toi comme la nourriture des forts : grandis et tu me mangeras, Tu ne me changeras pas en toi, comme la nourriture de ton corps, c’est toi qui seras changé en moi ». Le pain, nous le digérons, nous le transformons en nous. Dans l’Eucharistie, c’est l’inverse. C’est le pain de Dieu, la personne du Christ qui nous transforme en lui, nous divinise, nous instruit. Nous devenons ce que nous recevons. Durant des siècles on a focalisé la réflexion sur le changement du pain en corps du Christ, et l’on a laissé dans l’ombre ce que pensaient les Pères de l’Eglise : la transformation la plus importante est celle que vivent ceux qui mangent le corps du Christ et deviennent ainsi son corps ecclésial.
Parmi les paroles de Jésus il en est une qui est centrale. Il cite en une phrase ce qu’annonçaient les prophètes Isaïe et Jérémie : « Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. » En sa personne, cette promesse se réalise. « Moi, je suis le pain vivant » dit-il. Moi, je suis, c’est le nom même de Dieu. Jésus se présente comme l’Emmanuel, Dieu présent avec les hommes, au milieu d’eux, en eux. Parole vivante qui les instruit et pain vivant qui les nourrit. Et cela, à partir de son expérience humaine qu’il vit avec eux et de sa connaissance du Père dont il est le Fils. C’est ce qu’exprime la prière du prêtre ajoutant au vin un peu d’eau : « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’Alliance, puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité ».

Michel SCOUARNEC, Prêtre du Diocèse de Quimper et Léon

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30 juillet 2015 4 30 /07 /juillet /2015 07:20
Homélie du Dimanche 2 août 2015

Exode 16, 2-4. 12-15 ; Psaume 77 ; Ephésiens 4, 17. 20-24 ; Jean 6, 24-35

Des besoins à n’en plus finir… La société de consommation, ce n’est pas d’aujourd’hui : elle est déjà présente dans les textes d’aujourd’hui (aussi bien dans l’ancien que dans le nouveau Testament). Des besoins à n’en plus finir, sauf quand le pain devient quelqu’un. Car alors, il ne s’agit plus de consommer seul dans son coin, mais de communier, d’entrer en relation.

Jésus, aujourd’hui, se présente comme le pain véritable qui s’offre à notre faim véritable. Mais cette faim spirituelle qui nous creuse, nous la trompons souvent avec des produits de consommation qui étouffent en nous le désir. Comme les fils d’Israël, dans leur traversée du désert, nous sommes tentés de préférer le confort des installés, même esclaves, à la liberté des nomades. Le livre de l’Exode raconte que pour faire taire les récriminations des Hébreux, le Seigneur fit pleuvoir un pain étrange, une fine croûte, dit le texte, quelque chose de fin comme du givre. Une manne comme nous disons. Un mot qui nous vient de la réaction des Hébreux qui se disaient entre eux : “Man hou”, c’est-à-dire “Qu’est-ce que c’est ?” On se posera un jour la même question au sujet de Jésus :“Quel est donc cet homme” qui prétend être une nourriture de vie et nous combler au-delà de tout désir ? Et quel est ce pain que l’Église continue de nous donner en son nom ?

Oh ! Nous savons, ou plutôt nous croyons qu’à travers ce pain et cette coupe nous communions à l’amour dont Dieu nous a aimés. Nous le croyons et pourtant le pain que Jésus nous offre, comme la manne, demeure une question : man hou, qu’est-ce que c’est ? Comme si nos cœurs de croyants n’étaient jamais assez grands pour l’accueillir, tellement Jésus n’est pas venu nous gaver de certitudes mais nous combler de son amour. Et c’est bien différent : les certitudes durcissent le cœur, tandis que l’amour lui donne des ailes et creuse le désir d’aimer.

Le livre de l’Exode raconte que Moïse interdit aux fils d’Israël de faire provision de la manne que le ciel donnait chaque jour. Certains le firent quand même. Mais la manne dont ils avaient rempli leurs sacs devint vite immangeable. Et si ça signifiait que le chrétien ne peut pas être un homme aux poches bourrées de provisions ! Péguy disait : “Jésus nous a donnés des paroles vivantes [...] nullement conservées moisies dans de petites boîtes [...] des paroles vivantes qui ne peuvent se conserver que vivantes.” Le croyant ne possède pas la vérité, il s’en nourrit comme d’un pain qui donne faim d’un avenir toujours plus grand. Le croyant est un nomade qui voyage léger parce qu’il compte chaque jour sur Dieu qui s’est fait pour lui parole et pain. Le croyant est homme de désir qui, comme dit saint Paul, se laisse “guider intérieurement par un esprit renouvelé.

Des besoins à n’en plus finir… sauf quand le pain devient quelqu’un. On a souvent le choix entre consommation et communion. C’est la saison des vacances. On y va avec un désir bien légitime de tranquillité et de repos. On rêve de consommer du repos, et on en revient avec, comme souvenirs les plus riches, les rencontres et les découvertes, c’est à dire les moments où il y a eu communion, relation avec d’autres personnes, d’autres formes de vie. Ils sont bien malheureux ceux qui s’enferment dans une solitude de vacances, même somptueuse. Quand le pain devient quelqu’un, il ne s’agit plus de consommer, mais d’entrer en relation, d’entrer en communion.

Des besoins à n’en plus finir… sauf quand le pain devient quelqu’un. Soyons heureux nous autres d’être sur ce chemin humain de la rencontre de notre Dieu, sur ce chemin où le pain devient quelqu’un. La rencontre, la relation, la communion, l’amitié, toutes ces valeurs qui ne rouillent pas en prenant de l’âge. Le reste, il faut petit à petit apprendre à s’en détachercomme le raconte avec humour cette petite histoire de touriste américain visitant un rabbin célèbre au siècle dernier. Le touriste est étonné de voir que le rabbin n’a pour tout logement qu’une simple pièce remplie de livres. Et pour seul mobilier, une table et un banc.

- “Où sont vos meubles ?” demande le touriste.

- “Où sont les vôtres ?” rétorque le rabbin.

- “Les miens ? Mais je ne suis qu’un visiteur, ici ; je ne fais que passer”, dit l’Américain.

- “Moi-aussi”, réplique le rabbin.

Robert Tireau

Prêtre du Diocèse de Rennes

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