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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Secrétaire de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier Catholique des personnels de la Préfecture de Police de Paris
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24 mai 2020 7 24 /05 /mai /2020 10:56
Homélie de la messe télévisée à Charleroi (Belgique) de ce dimanche 24 mai 2020

" Père, l’heure est venue, glorifie ton fils afin que ton fils te glorifie"

 Frères et sœurs, 

Avouons que ce passage est plutôt difficile à comprendre, en particulier pour des oreilles peu habituées au langage biblique. Dans cet extrait d’évangile - où Jésus se prépare à quitter ses disciples - un mot revêt une importance particulière et revient près de huit fois : c’est le mot gloire!

Si, dans le langage courant, la gloire est généralement associée à la célébrité, il en va autrement dans le vocabulaire biblique. Le mot gloire est très fréquemment utilisé, dans des sens et expressions très différents, presque ambivalents. La gloire consiste principalement à "donner du poids". Glorifier quelqu’un, c’est en définitive lui donner du poids, le révéler tel qu’il est. C’est faire en sorte qu’il s’épanouisse, qu’il resplendisse. La gloire de quelqu’un rayonne lorsque du poids est donné à ses paroles, de l’épaisseur à sa vie !

Une première question qui nous est adressée aujourd’hui est dès lors très simple : à qui voulons-nous… donner du poids? Autrement dit, pour qui et comment voulons-nous mener les vrais combats ? Est-ce en considérant la vie avec légèreté ? Ou est-ce avec des attitudes qui - sans gravité - donnent du poids à ceux qui n’en ont pas ? L’évangile nous rappelle qu’une vie accomplie malgré l’échec est une vie qui pose son centre de gravité en dehors d’elle-même ! A l’image de la relation entre le Père et le Fils. C’est finalement cela l’amour vrai : celui d’une personne qui met son centre de gravité dans le cœur de l’être aimé, sans nier pour autant ce qu’elle est. C’est cela aussi la prière : mettre son assise en dehors de soi, pour déposer son cœur dans celui de Dieu. 

L’évangile nous questionne donc sur le poids que nous donnons… mais aussi, plus subtilement, sur ce que nous faisons peser aux autres ! En effet, tout être humain a son poids à porter : son histoire, ce qu’il a reçu de ses parents, ses responsabilités, ses blessures… Il y a bien sûr le poids que nous donnons aux êtres, mais il y a aussi tout ce que nous faisons peser - consciemment ou non - sur les autres, tout ce qui est finalement pesant dans notre vie et qui nous tire vers le bas.

D’ailleurs, nous nous en déchargeons parfois sur les autres, par fragilité ou lâcheté. L’être humain a des responsabilités, mais aussi des conditionnements, des angoisses. Pour s’en convaincre, pensons simplement à ces parents qui "pèsent sur leurs enfants et leur demandent d'accomplir leurs espoirs déçus, de combler leurs manques" (1). Comment les enfants peuvent-ils alors honorer leurs parents - une parole si mal comprise -? N’est-ce pas justement en leur donnant le poids qui est le leur… et en ne portant pas ce qu’ils n’ont finalement pas à porter ? Certes, nous sommes invités à donner du poids à l’autre, à ceux qui n’en ont pas… Mais d’un autre côté, nous ne pouvons pas tout porter ! Il y a ces valises que nous ne pouvons porter seuls : qu’elles soient humaines, affectives, transgénérationnelles…

Glorifier Dieu, c’est donc trouver un équilibre dans nos relations humaines ! C’est mettre de la valeur là où elle doit être, mais c’est aussi accepter que les autres portent les enjeux qui sont les leurs… Comment s’épanouir si nous portons sans cesse des poids qui ne sont pas les nôtres ? N’est-il pas mieux de donner du poids… qu’en prendre ?

Cette gloire, si difficile à entendre et tellement présente dans la prière de Jésus, nous confronte ainsi à toute l’ambiguïté humaine. Nous sommes mêlés de bons et de mauvais sentiments. L’histoire tortueuse qui nous précède influence notre chemin. Nos faiblesses éclairent nos forces, et nos meilleurs côtés font parfois de l’ombre à nos fragilités ! L’être humain est ainsi fait qu’il n’est jamais pleinement du bon ou du mauvais côté. 

Voilà pourquoi, pour nous aider dans cette recherche d’équilibre, l’Esprit de sagesse et de vérité est vraiment notre défenseur. "Heureux êtes-vous si on vous insulte, parce que l’Esprit de gloire, repose sur vous", nous dit d’ailleurs la seconde lecture !  Comme pour nous rappeler que - même dans les situations limites de souffrance et d’injustice - une vérité plus grande est inscrite en Dieu. C’est un tel esprit, qui nous donne équilibre et assise lorsque tout semble s’effondrer !

Cet "esprit de gloire" nous aide à mettre un peu de légèreté lorsque le poids de la vie semble trop lourd !  Cet "esprit de gloire" nous donne de ne pas faire peser sur les autres ce qui nous encombre, mais de le poser simplement en Dieu. Cet "esprit de gloire", comme un vent de tempête, vient rendre possible ce qui semble finalement impossible à vue humaine ! 

Pour accueillir une telle sagesse, inscrivons alors toutes nos ambivalences, nos ambiguïtés, nos lourdeurs dans le cœur de Dieu et invoquons son Esprit !  Lui qui assouplit ce qui est raide et rend droit ce qui est faussé ; qui allège ce qui est pesant, et donne du poids à ceux qui n’en ont pas ! Amen. 

 Frère Didier Croonenberghs, dominicain

 Lien à la Source

 (1) Cfr André Wénin, Les dix paroles, Daniel Sibony

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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 20:40
Homélie du dimanche 24 mai 2020

Ce 7ème dimanche de Pâques est désormais officiellement considéré comme la Journée mondiale des communications sociales instaurée par le Concile Vatican 2. Dernier dimanche de Pâques, temps privilégié de l’annonce de la Résurrection du Christ, il se présente comme un entre-deux : il suit l’Ascension et précède la fête de Pentecôte qui inaugure la communication des apôtres avec les représentants de toutes les nations rassemblées à Jérusalem, et qui manifeste leur première annonce de l’Evangile. Les textes de ce dimanche nous apportent des éclairages intéressants sur le thème de la communication. Commençons par l’Evangile de Jean qui présente la communication avec Dieu inaugurée par le Christ et recommandée par lui à ses disciples.

« A l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père,
il leva les yeux au ciel et pria ainsi :
« Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils, afin que le Fils te glorifie.
Ainsi, comme tu lui as donné autorité sur tout être vivant, il donnera la vie éternelle
à tous ceux que tu lui as donnés.
Or, la vie éternelle, c’est de te connaître, toi, le seul Dieu, le vrai Dieu,
et de connaître celui que tu as envoyé, Jésus Christ. […]
J’ai fait connaître ton nom aux hommes
que tu as pris dans le monde pour me les donner.
Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé fidèlement ta parole.
Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi,
car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données :
ils les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis venu d’auprès de toi,
et ils ont cru que c’était toi qui m’avais envoyé.
Je prie pour eux ; ils sont à toi, et tout ce qui est à moi est à toi,
comme tout ce qui est à toi est à moi, et je trouve ma gloire en eux.
Désormais, je ne suis plus dans le monde ;
eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. »

Jésus lève les yeux au ciel et s’adresse à Dieu et non plus à ses amis. Devant eux, il appelle Dieu « Père », pour que la connaissance qu’il a de lui soit transmise, communiquée à ses disciples. Une connaissance nouvelle de Dieu, de sa Parole et de sa volonté, des projets de son cœur pour l’humanité, des projets de paix, de justice et de miséricorde. Elle passe désormais par la connaissance de Jésus Christ, son Fils. Une connaissance du nom de Dieu, ce qui veut dire de son être et une connaissance de sa relation à l’humanité, de la manière dont il veut communiquer avec elle et dont elle est appelée à communiquer avec lui. Il est le Père de Jésus Christ, et en lui le Père de tous ses enfants de la terre.

Jésus parle aussi du monde. Il achève son séjour au milieu du monde, ce monde, a-t-il dit, que Dieu a tant aimé qu’il lui a envoyé son Fils. Désormais ce sont eux qu’il appelle à être présents dans le monde, à faire signe de lui, à rendre témoignage de lui, par la Parole et les comportements qui ont été les siens au milieu de tous et particulièrement des pécheurs, des pauvres, des malades. A eux d’être inventifs pour utiliser à cette fin, tous les moyens de communication, partout où les humains communiquent entre eux.

Dans l’Evangile de Jean, cette prière de Jésus pour ses disciples n’a pas été suivie aussitôt de leur proclamation publique de son message. Il leur a fallu ensuite vivre les heures noires de sa Passion et de sa mort scandaleuse, et traverser la nuit de leur incompréhension. Il leur a fallu désapprendre ce qu’ils pensaient être la manière pour Dieu de communiquer avec les hommes. Dieu, pensaient-ils peut-être, – et donc son Messie son envoyé – se devait de séduire, de persuader par la force et la contrainte, par les chantages religieux, par les apparats royaux ou princiers, par les déclarations et les projets politiques qui allaient enfin faire régner la justice, récompenser les bons et punir les méchants. En Jésus c’est l’inverse qui s’est produit : il a choisi le chemin du service, de l’abaissement, de la solidarité avec les humbles et les pauvres.

Cette prière de Jésus a été suivie d’un temps de retournement de leur intelligence et de leur foi après leurs désertions et leur dispersion, un temps de prière et de retrouvailles entre eux que Saint Luc décrit au commencement des Actes des Apôtres.

« Les Apôtres, après avoir vu Jésus s’en aller vers le ciel,
retournèrent à Jérusalem depuis le lieu-dit « mont des Oliviers » qui en est proche,
— la distance de marche ne dépasse pas ce qui est permis le jour du sabbat.
À leur arrivée, ils montèrent dans la chambre haute
où ils se tenaient habituellement ;
c’était Pierre, Jean, Jacques et André, Philippe et Thomas,
Barthélemy et Matthieu, Jacques fils d’Alphée, Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques.
Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière,
avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères. »

Saint Luc nomme quelques membres de la première assemblée chrétienne en prière. D’abord les Onze, présentés de manière nouvelle : les couples de frères, Pierre et André, Jacques et Jean ne sont plus cités ensemble ; ce qui est le signe peut-être que s’instaure une fraternité nouvelle sur la base non plus de la relation familiale naturelle, mais de la relation au Christ. Marie aussi est présente ainsi que quelques femmes et les frères de Jésus. Le verset suivant dira qu’ils sont au nombre de cent-vingt, au moment où ils se préparent à recevoir le don de l’Esprit Saint. C’est après cela qu’ils vont entreprendre leur communication avec le monde, et parler un langage nouveau, surprenant et compréhensible pour toutes les cultures de leur temps. L’extrait de la Lettre de Pierre que nous présente encore la liturgie ce dimanche, atteste du chemin spirituel que les disciples – et lui, particulièrement – ont vécu le temps entre Passion et Pentecôte.

« Puisque vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous,
afin d’être dans la joie et l’allégresse quand sa gloire se révélera.
Si l’on vous insulte à cause du nom du Christ, heureux êtes-vous,
puisque l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur vous.
Si l’on fait souffrir l’un de vous,
que ce ne soit pas comme meurtrier, voleur, malfaiteur, ou comme dénonciateur.
Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte,
et qu’il rende gloire à Dieu à cause de ce nom de chrétien. »

On peut noter deux changements essentiels chez les disciples dans leur manière de comprendre le Christ, de connaître Dieu comme Père et de vivre animés par l’Esprit qui repose sur eux désormais. « Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? », leur avait déclaré les deux hommes en blanc après l’ascension de Jésus. Ils ont compris que le bonheur et la vie éternelle dès cette terre ne sont pas des expériences béates, des évasions de la condition humaine. C’est dans l’histoire du monde qu’ils ont à communier à la vie qui fut celle du Christ, depuis le jour où l’Esprit de Dieu reposa sur lui et l’envoya annoncer « la bonne nouvelle aux pauvres, la libération aux captifs et aux opprimés, la lumière aux aveugles ». Les membres de l’assemblée présentée par saint Luc attendent la venue de l’Esprit : c’est sur eux qu’il va reposer, et ils savent que la poursuite de sa mission d’Evangile peut entraîner souffrance et persécution. Cette mission implique de se faire comme lui serviteur de l’humanité, et de faire connaître et partager le bonheur de donner et de se donner qui est le bonheur de Dieu lui-même.

Pierre les invite à vaincre la peur et la honte. Il se souvient que la mort de Jésus, le mépris et la dérision dont il avait été victime les avaient paralysés. Il se souvient de son propre cheminement et le dépassement de sa crainte et de sa honte. Il se souvient de ses larmes après son reniement. Il les invite à être fiers d’être reconnus comme disciples du Christ en faisant le bien comme lui qui a honoré l’humanité, alors que ses meurtriers l’ont déshonorée et se sont couverts de honte pour toutes les générations à venir.

Retenons pour conclure le thème de cette journée : « Communiquer espérance et confiance en notre temps ». C’est une invitation à considérer l’histoire du monde et les histoires des hommes et des femmes, selon la logique de « bonnes nouvelles ». Il s’agit de lutter contre « deux maladies du système de communication actuel » que sont l’« anesthésie des consciences » et « l’abandon au désespoir ». Il est possible que la conscience soit cautérisée, comme le rappelle le pape François dans ‘Laudato si’, du fait que « les professionnels, les leaders d’opinion et les médias opèrent dans les zones urbaines éloignées des lieux de pauvreté et des besoins, et vivent une distance physique qui conduit souvent à ignorer la complexité des drames des hommes et des femmes. » Dieu fait partie intégrante de toute situation humaine et révèle que nous ne sommes pas seuls, parce que nous avons un Père qui n’a pas oublié ses propres enfants et un frère ressuscité.

 Michel SCOUARNEC

Prêtre du Diocèse de Quimper et Léon

 Lien à la Source

 

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 08:35
Arcabas, l'Ascension

Arcabas, l'Ascension

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 28, 16-20. 

« En ce temps-là, les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes.
Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.
Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

Homélie

Ascension – Pentecôte : deux fêtes qui disent un message qui changerait le monde s’il était entendu. En effet, peut-être y aurait-il à la fois moins de désespérés de l’absence de Dieu et moins de rêveurs à l’affût de miracles et autres interventions directes de Dieu. Le message, c’est celui de la présence dans l’absence. Non ! Ne dîtes pas que c’est compliqué. En réalité, c’est tout à fait quotidien : untel qui est toujours là, on dit quelquefois de lui qu’il est tout le temps dans la lune. Et de tel autre qui se trouve au bout du monde, ou même décédé, il nous arrive de dire qu’il est très présent. En réalité, depuis l’Ascension et la Pentecôte, Jésus n’est jamais absent à chacun de nous. C’est nous qui nous rendons absents à sa présence intérieure, à son habitation en nous.

Les textes d’aujourd’hui parlent évidemment de ce message Ascension – Pentecôte : 

- Le début des Actes des apôtres : “Vous allez recevoir une force, quand le Saint-Esprit viendra sur vous. Vous serez alors mes témoins… jusqu’aux extrémités de la terre.” 

La fin de l’évangile de Matthieu : “Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde”. 

J’aime bien aussi, au chapitre 15 des Actes, la réflexion succulente de quelques apôtres au verset 28 : “L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé”. Et au chapitre 16 de Jean, l’expression étonnante de Jésus : “Il vaut mieux pour vous que je m’en aille, car si je ne m’en vais pas, le Défenseur ne viendra pas à vous ; mais si je pars, je vous l’enverrai ». Comme s’il fallait qu’il disparaisse pour transparaître. Sa présence se manifestera désormais à travers la vie de ses disciples qui seront les ministres de sa présence. Jésus est venu pour dire que tout ce qui est humain a une dimension divine. Et il faut qu’il parte, comme pour empêcher les hommes d’idolâtrer Dieu, comme pour signifier : Dieu, c’est bien moi, mais ce n’est pas seulement ce que vous voyez. Aucun homme à lui seul, même pas moi, ne peut dire tout de Dieu. Jésus lui-même n’a pas fixé la manière de dire Dieu. Il n’était pas une photo de Dieu.

Louis Evely a écrit : “Dieu nous laisse entre hommes. Dieu est intérieur à l’homme et ne peut se manifester que par chacun d’entre nous. L’homme est donc seul responsable du silence ou de l’absence apparente de Dieu.” Étonnant ? Pas vraiment puisque Matthieu au chapitre 25 (“J’avais faim et vous m’avez donné à manger.”) et l’histoire du Bon Samaritain de l’Evangile ne disent pas autre chose.

Nous voilà donc entre hommes pour dire Dieu avec une invitation paradoxale de Jésus :

1/ Ne quittez pas (comme on dit au téléphone) avant d’avoir la communication, la force de l’Esprit : attendez, priez.Ne soyez pas exilés de vous mêmes, écrit Louis Evely : “Nous sommes le plus souvent, dit-il, étrangers à nous mêmes, exilés de notre intériorité. La prière, c’est le moment où nous décidons de nous établir à un autre niveau, celui où nous serons tellement nous-mêmes que nous atteindrons les autres eux-mêmes, parce que c’est le niveau où Dieu nous unit. La transformation nécessaire pour voir Dieu est la même que la transformation nécessaire pour voir les autres. Les hommes, dans leur authenticité ne nous sont pas moins invisibles que Dieu.”

2/ Et puis, allez-y, “Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel.” Action ! comme on dit dans le cinéma. “Allez ! De toutes les nations faites des disciples.” (Mt 28) “Vous serez mes témoins … jusqu’aux extrémités de la terre.” (Ac 1) Vous allez recevoir ma force pour que vous fassiez vous mêmes : dire Dieu, montrer Dieu, être signes de Dieu, c’est le travail des hommes ensemble.

L’Ascension nous apprend donc à ne pas mettre la main sur Jésus. Le Christ échappe aux disciples, et à nous aussi pour nous obliger à croire en sa nouvelle manière d’être présent. Jésus n’a plus à être à nos côtés puisqu’il veut être en nous. Il n’a plus à être notre compagnon de route, puisqu’il est notre force pour marcher. Il n’a plus à être vu puisqu’il devient notre regard. Il n’a plus à être notre ami puisqu’il est devenu notre force d’aimer. Il n’a plus à être notre interlocuteur, puisqu’il est devenu notre parole. Nous sommes désormais son unique présence auprès de nos frères. Jésus, par nos mains, nos yeux, nos lèvres, nos pieds et notre cœur, veut continuer sans cesse à aimer, à rencontrer et à sauver tous les hommes. Le pape saint Léon disait tout ça d’une courte phrase : “L’Ascension du Christ est notre promotion.”

 Robert Tireau

Prêtre du Diocèse de Rennes

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17 mai 2020 7 17 /05 /mai /2020 18:13
Mgr Pascal GOLLNISCH et Mgr Michel AUPETIT

Mgr Pascal GOLLNISCH et Mgr Michel AUPETIT

Homélie du dimanche 17 mai 2020 lors de la messe pour les chrétiens d’Orient.

Studios du Jour du Seigneur à Paris XIIIème

 Frères et sœurs,

L’espérance n’est pas simplement l’optimisme !
Dans sa première lettre, l’Apôtre Pierre nous invite à rendre compte de l’Espérance qui est en nous, avec respect et douceur. Durant cette période d’épidémie, certains d’entre nous sont plus ou moins pessimistes ou plus ou moins optimistes selon l’analyse objective qu’ils croient faire ou, plus souvent, selon leur tempérament. L’Espérance chrétienne est autre chose ; elle est un don de Dieu ; elle est l’assurance que le christ a saisi nos existences ; il est en nous ; il nous donne sa vie ; il nous aime de l’amour même du Père. Optimistes ou pessimistes, la force du Christ qui se déploie dans notre faiblesse nous permet de témoigner que la vie est plus forte que la mort, la lumière plus forte que les ténèbres, le bien plus puissant que le mal, dans un combat qui demeure cependant actif. L’Espérance permet, dans la détresse, de voir le sourire de Dieu.

Pierre nous demande de rendre compte de notre Espérance avec respect. Parfois les anciens trouvent que les plus jeunes ont un peu oublié la politesse… Mais le respect est d’un autre ordre ; il invite au regard vers l’autre avec estime, découvrant la richesse du cœur de chacun. Pourquoi, lorsque nous avons des convictions somme-nous tentés de les défendre avec mépris et agressivité ? Ni le mépris, ni l’agressivité ne sont en christianisme des signes de la profondeur et de la force des convictions.

Pierre, comme Paul, (2Tm 2,25) nous demande encore de rendre compte de notre espérance avec douceur. Quel chemin pour Pierre, si prompt à tirer l’épée lors de l’arrestation du Christ (Jn.18,10) ! Quel chemin pour Paul, l’ancien persécuteur qui approuve le meurtre d’Etienne et qui veut enchaîner les chrétiens de Damas ! La douceur est aussi un don de Dieu ; elle est une béatitude : « heureux les doux ils obtiendront la terre promise » ; avons-nous connu le bonheur d’être doux face à la violence du mal ?

Et ne voyons-nous pas que la violence se nourrit du désespoir des hommes ?

La douceur est encore une imitation du Christ : venez à moi vous tous qui peinez, car je suis doux et humble de cœur. Et le Christ ajoute : « si vous peinez sous le poids du fardeau, prenez sur vous mon joug, il est facile à porter et mon fardeau est léger », (Mt. 11,30), ce dont, je vous l’avoue, je n’ai pas toujours l’expérience… mais il faut peut-être une vie pour l’accepter.

Frères et sœurs, en ce sixième dimanche de Pâques nous sommes invités à prier pour et avec les chrétiens d’Orient qui eux aussi prient pour notre pays. Vous connaissez leur situation, aggravée par le coronavirus et le confinement. La situation est catastrophique en Irak, au Liban et en Syrie où la guerre n’est pas finie. Ici ou là, le DAESH reconstitue ses moyens de violence. Une crise alimentaire sans précédent sévit dans ces pays. Plus de quarante pour cent des citoyens libanais sont tombés en-dessous du seuil de pauvreté. Pourtant ces chrétiens veulent être artisans de paix. Ils nous donnent un magnifique témoignage de respect et de douceur avec lesquels ils rendent compte de leur espérance. Dans leurs écoles et dans leurs hôpitaux ils servent toute la population, chrétiens ou musulmans, riches ou pauvres. Leurs patriarches s’efforcent de faire avancer la citoyenneté et les droits de l’homme dans leurs pays. Permettez-moi de les citer, pour les recommander à votre prière : Le Patriarche Louis Raphaël Sako à Bagdad. Les Patriarches Bechara Raï, Grégoire Ghabroyan, Joseph Younan, au Liban, le Patriarche Joseph Absi à Damas, et enfin le Patriarche Ibrahim Sidrak en Egypte.

Oui les chrétiens d’Orient vivent parfois la béatitude des persécutés, mais aussi celle des doux. Je n’ai jamais entendu chez eux d’appels à la vengeance ; ils n’aspirent qu’à être libres et en paix avec leurs voisins dans leurs propres pays.

Leur exemple pourrait nous inspirer dans notre vie sociale, mais aussi dans nos familles, nos voisinages, nos communautés chrétiennes, entre prêtres aussi, savons-nous être doux et respectueux ? Avons-nous cette force ?

En tout cas l’Eglise qui chemine au milieu des peuples doit demander à l’Esprit Saint cette force, cette douceur, ce respect. Elle témoigne de son espérance en regardant le Christ, ou plutôt en se laissant regardée par Lui, et, comme Lui, en se mettant au service des hommes.

 

Mgr Pascal Gollnisch

Vicaire Général des Catholiques Orientaux en France

 

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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 07:04
Homélie du dimanche 17 mai 2020

Evangile Jean 14, 15-21)

« En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : l’Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous.

D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous. Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui. »

 

Homélie

 

Grâce à la foi nous passons de la mort à la Vie !

La mort du Christ nous laisse orphelins.

Le don de l’Esprit fait de nous des héritiers.

La foi n’est pas une doctrine, une morale ou un code de bonne conduite.

La foi consiste à Aimer : Aimer Dieu et Aimer son prochain.

C’est l’Amour qui atteste que nous « gardons les commandements » et que l’Esprit « repose en nous » ! C’est l’Esprit qui nous donne « d’aimer en vérité » car Aimer c’est Vivre !

Aimer c’est voir nos frères avec le regard du Christ : un regard qui ne s’arrête pas à l’extérieur, aux apparences, un regard du cœur qui découvre ce « qui est invisible pour les yeux » !

Et si vivre c’était déjà cela : accueillir, écouter, voir … aimer !

Mourir c’est « s’enfermer » … c’est-à-dire : « vivre en enfer » !

Vivre c’est « ouvrir » … ouvrir un chemin de foi, de confiance, c’est prendre le risque d’aller vers les autres.

« Je suis en mon Père, vous êtes en moi et moi en vous »

« Ce n’est plus moi qui vis… c’est le Christ qui vit en moi » (Epitre aux Galates 2,20)

Ce n’est pas une dépossession, mais une « visitation » : nous sommes « habités » !

 

Denis CHAUTARD

Prêtre de la Mission de France à Vernon (Diocèse d’Evreux)

 

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 07:02
Homélie du dimanche 10 mai 2020

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 14, 1-12. 

« En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi.
Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : “Je pars vous préparer une place” ?
Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi.
Pour aller où je vais, vous savez le chemin. »
Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ? »
Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. »
Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l’avez vu. »
Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. »
Jésus lui répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : “Montre-nous le Père” ?
Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ! Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres.
Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi ; si vous ne me croyez pas, croyez du moins à cause des œuvres elles-mêmes.
Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père. »

 

Homélie

“Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi… Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie.” Sans doute quelqu’un qui est amoureux (ou qui l’a été) peut entendre que l’autre puisse être chemin pour lui. Mais on imagine plutôt qu’autour de Jésus beaucoup ont dû penser : Mais pour qui il se prend, celui-là ? Car ceux qui l’entendaient ne voyaient qu’un homme. D’ailleurs, deux mille ans après, beaucoup ne voient toujours en lui qu’un homme. Qui eut une vie longtemps cachée, un peu publique ; qui fut suivi par quelques foules, puis abandonné par presque tous, sauf quelques amis qui se sont levés pour dire : “Il est vivant, nous en sommes témoins.” Et qui ont dit qu’il était Fils de Dieu et que la mort elle-même n’a pas eu de pouvoir sur lui qui a donné sa vie par amour. Pourquoi j’insiste ? Parce que c’est là, je crois, que se trouve l’espérance que nous avons célébrée à Pâques : la mort n’a pas de pouvoir sur tout ce qui est partagé par amour dans une vie.

“Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie.” Jean Debruynne a écrit très joliment : “Jésus vient bouleverser nos habitudes de voyageurs”. Quand on doit voyager, on se dit d’abord : « Où va-t-on aller ? » puis « Comment ? Par où ? » Jésus, lui, dit que l’Evangile est un chemin. Le plus pressé alors n’est pas de savoir où il faut aller, mais de se mettre en marche. Où vont les chrétiens ? Ils vont. Toutes et tous sont en chemin. Chacun avec son pas, son histoire, ses doutes et ses questions.” Le Père Rouet, ancien évêque de Poitiers le disait aussi : “La foi chrétienne commence par les pieds, parce qu’il faut y aller.”

Un chemin n’est pas fait pour être regardé mais pour être emprunté. Thomas est désorienté : “Nous ne savons même pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ?” Et il y a toujours eu des chrétiens comme ça pour réclamer : Donnez-nous des consignes, nous obéirons, nous suivrons. Ça nous évitera d’avoir à nous prendre la tête en nous risquant à inventer nos chemins !” Eh bien, on ne sait pas le chemin d’avance, c’est en marchant qu’on le découvre. Et heureusement car les chemins écrits d’avance deviennent vite des prisons : ce sont les fanatismes et les doctrines de toutes sortes. Pour l’Evangile, le chemin n’est pas une doctrine, c’est quelqu’un, c’est Jésus lui-même. Il dit : “Viens, suis-moi”, mais il ne dit pas où, et c’est pour ça que la foi ne peut être qu’un chemin de confiance. Péguy le disait à sa façon : “Ce qui fait le chrétien, ce n’est pas le niveau de sa vie morale, ce qui fait le chrétien, c’est qu’il donne la main, comme un petit enfant.”

“Moi je suis le Chemin, la Vérité et la Vie.” Une phrase programme : en prenant ce chemin, vous connaîtrez la vérité et vous trouverez la vieAh la Vérité ! On voudrait bien pouvoir l’écrire une bonne fois. On voudrait bien une définition de Dieu, ou mieux une photo. Ah ! Ce rêve d’aller à Dieu en direct, sans intermédiaires, sans médiations ! “Montre-nous le Père, cela nous suffit.” dit Philippe. Il voudrait une photo du Père. Il voudrait déjà être avec le Père, au risque de court-circuiter tous les cheminements et la tâche progressive de devenir humain. Jésus répond : “Celui qui m’a vu a vu le Père.”  Quand on sait que Jésus s’identifie aux plus petits d’entre les hommes (Mt 25), voyez un peu la taille de l’album photo qu’il nous faudrait pour  Dieu.

“Celui qui m’a vu a vu le Père.” Dieu Père a le visage de Jésus. Voilà la photo réclamée par Philippe. Pour nous, ce visage se profile à travers le visage des autres : “Ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi.” (Mt 25) Une phrase qui dit très fort en même temps que la foi ne se réduit pas à un sentiment religieux individuel, mais qu’elle se vérifie dans les actes.

“Qui me voit voit le Père ! Je suis le Chemin.” C’était tout à fait comme ça pour cette personne toute simple que décrit magnifiquement Gérard Bessière : “On m’avait dit qu’elle était mourante. Je suis allé aussitôt. J’ai frappé contre la porte entrouverte et je me suis approché. La respiration lui échappait comme un mince filet d’eau que l’on voit disparaître dans le sable. J’ose lui demander : ‘comment allez-vous ?’ Elle sursauta à peine, puis, de sa voix de petite fille, elle articula : ‘Je vais aller chez Dieu, sans doute, et si je vais mieux, j’irai chez mon fils à Agen.’ Chez son fils ou chez Dieu… C’était toujours la famille, c’était de plain-pied. C’est le même chemin… Jésus, le chemin !”

 

Robert Tireau

Prêtre du Diocèse de Rennes

 

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27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 08:51
Homélie du dimanche 3 mai 2020

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 10, 1-10. 

 « En ce temps-là, Jésus déclara : « Amen, amen, je vous le dis : celui qui entre dans l’enclos des brebis sans passer par la porte, mais qui escalade par un autre endroit, celui-là est un voleur et un bandit.

Celui qui entre par la porte, c’est le pasteur, le berger des brebis.
Le portier lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix. Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir.
Quand il a poussé dehors toutes les siennes, il marche à leur tête, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix.
Jamais elles ne suivront un étranger, mais elles s’enfuiront loin de lui, car elles ne connaissent pas la voix des étrangers. »
Jésus employa cette image pour s’adresser à eux, mais eux ne comprirent pas de quoi il leur parlait.
C’est pourquoi Jésus reprit la parole : « Amen, amen, je vous le dis : Moi, je suis la porte des brebis.
Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des bandits ; mais les brebis ne les ont pas écoutés.
Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage.
Le voleur ne vient que pour voler, égorger, faire périr. Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance. »

 Homélie

Pourquoi proposer le discours de Jésus sur le «bon pasteur» pour nous faire entrer dans le mystère de Pâques ? À première vue, cette opposition des mauvais ou des faux bergers, avec l'unique vrai pasteur n'a pas grand-chose à voir avec la mort et la résurrection de Jésus. L'objection n'est pas sans pertinence si nous nous contentons de voir le Pasteur comme un gourou, un maître de morale qui enseigne ce qu'il faut faire et ne pas faire. L'expression «suivre le Christ», suivre le Berger, peut nous entretenir dans cette interprétation insuffisante. Certes, nous avons à prendre le Christ pour modèle, mais plus encore nous devons le considérer comme celui qui ouvre une route. Les images  entrer et sortir» vont dans ce sens. À force de concentrer notre attention sur ce qui arrive à Jésus en cette Pâque, nous risquons de perdre de vue le fait qu'il n'est pas obligé d'en passer par là : s'il le fait, c'est d'une part parce que c'est le destin que nous lui réservons, d'autre part pour nous ouvrir une route vers la Vie. Il entre dans notre «bergerie» en devenant homme. Il y entre comme chez lui, sans effraction : «Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas reçu», écrit Jean en 1,11. Mais s'il vient dans notre bergerie, c'est pour ouvrir les portes et nous faire sortir (10,3). Les portes de la mort. Derrière ces images, le récit de l'Exode d'Israël, qui trouve son accomplissement dans le «passage» du Christ.

Quel berger ?

La voix du pasteur

Une voix qui nous appelle chacun par notre nom (verset 3). Voilà qui nous prémunit contre l'idée d'un «salut» abstrait donné à un «genre humain» qui ne l'est pas moins. En Dieu, on l'a répété, le particulier (moi) et l'universel (tous pris globalement) ne sont pas contradictoires. Ce que l'Évangile appelle «Royaume de Dieu», c'est le corps total de l'humanité constitué par l'apport de chacun des membres appelé «par son nom» et nécessaire à l'intégrité du corps unique. Mais l'individu tire sa subsistance et sa valeur de l'ensemble du corps. La voix qui nous appelle, nous la reconnaissons, dit le verset 4. C'est que cette voix est en nous plus qu'ancienne. Elle est la Parole du commencement, celle qui nous a donné l'existence et la vie, celle qui nous maintient dans l'être. Non pas une voix étrangère, mais plus intime en nous que notre intimité, selon les mots de saint Augustin. Nous avons du mal à croire que cette voix nous ouvre la porte, qu'elle nous fait sortir de l'enclos de la mort ; c'est pourquoi l'évangéliste note que les auditeurs de Jésus ne comprennent pas le sens de la parabole du berger. Cependant Jésus annonce la réussite de l'entreprise : en fin de compte les brebis reconnaîtront le vrai pasteur et, dit la suite du texte (verset 16, hors lecture), il n'y aura qu'un seul troupeau, qu'un seul berger. La vie, celle de la renaissance dans la résurrection, sera donnée en abondance (verset 10).

Vrai pasteur, faux pasteurs

N'OUBLIONS PAS que nous sommes dans une parabole : les détails ne sont pas toujours à prendre au pied de la lettre. Quel bon pasteur nous décrit Jésus ? Un pasteur qui n'existe pas dans la réalité de l'élevage. Quel pasteur ne vit pas de l'exercice de son métier, donc de la chair et du sang de son troupeau ? Déjà Ézéchiel 34, dont notre parabole s'inspire et qu'elle accomplit, mettait en scène des bergers irréels qui ne vivaient pas de leur troupeau. C'est que le pasteur dont parle le Christ et qu'Ézéchiel pressentait est un pasteur qui, loin de se nourrir de ses brebis, donne sa vie pour elles (verset 15, hors lecture). Le troupeau vit de la chair et du sang du berger. Comme toujours, l'Évangile opère une subversion, un renversement de nos catégories. Ainsi celui qui est le Seigneur se fait serviteur et c'est en se faisant serviteur qu'il devient vraiment seigneur, mais seigneur au-dessus et au-delà de toute seigneurie. C'est pourquoi il n'y a qu'un seul bon berger ; il est berger d'une manière inouïe, unique. Mais que penser de la condamnation des pasteurs venus avant le Christ (verset 8) ? Je pense que Jésus veut parler de tous ceux qui ont essayé de mettre la main sur le troupeau, de réduire les hommes au statut d'objets utilisables : «force de travail», « gent de production», etc. Le vrai pasteur conduit son troupeau vers les eaux du repos et les verts pâturages. Le repos du septième jour dans l'univers de la résurrection.

Marcel Domergue, jésuite

 

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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 06:52
Arcabas, Emmaüs

Arcabas, Emmaüs

Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 24, 13-35.

« Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine), deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem,
et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux.
Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes.
L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. »
Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple :
comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié.
Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé.
À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau,
elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant.
Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit !
Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? »
Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.
Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin.
Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux.
Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna.
Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards.
Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? »
À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent :
« Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. »
À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain. »

 

Homélie

“Il leur expliqua dans toute l’Écriture ce qui le concernait.” Jésus les invita à relire dans la bible ce qu’ils avaient vécu avec lui. M’apercevoir que l’évangile et ma vie pourraient bien être une même histoire d’amour. Et ça fait tilt, comme dans une relation forte quand on reconnaît le meilleur de soi en l’autre et le meilleur de l’autre en soi. Alors c’est la fameuse phrase : Notre cœur n’était-il pas brûlant tandis qu’il nous parlait sur la route ?” En fait, c’est là que commence la foi chrétienne, quand on sort de la simple croyance en un Dieu lointain et qu’on reconnaît Dieu amour dans sa vie et le ressuscité dans son quotidien.

Avez-vous remarqué les moments où le cœur est brûlant ? C’est quand plusieurs sont rassemblés. Dans les débuts du christianisme, on a pu lire : “Le chrétiens ne se distinguent ni par le langage, ni par les vêtements. Leur genre de vie n’a rien de singulier. Mais ils ne peuvent vivre sans se rassembler. Ne déchirez pas l’Eglise en ne vous rassemblant pas.” Le cœur est brûlant quand on se rassemble. Car le Christ est là au milieu de nous, comme il l’avait dit : “Là ou 2 ou 3 sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux.” Et on mesure ici combien le confinement actuel nous prive de ces moments de communion.

Les disciples d’Emmaüs sont déçus. Mais ils marchent et ils parlent. Donc ils ne sont pas anéantis. Alors le ressuscité est là, et ça brûle dans les cœurs. Ils veulent donc le garder avec eux. C’est humain : on veut fêter ça, on veut arroser ça.Il entre chez eux. Et c’est un partage qui remet en marche. La présence et les paroles, ça peut aider, mais c’est le partage qui fait resurgir le goût de vivre. Partager un pain, ça ne peut pas laisser tranquille. Il y a tellement d’endroits où le pain a besoin d’être partagé. Les disciples donnent à manger à leur invité, et Dieu, qu’ils n’ont pas reconnu dans la méditation, ils le découvrent dans la fraction du pain. Ils ne furent pas éclairés totalement en écoutant la Parole, ils le sont en l’accomplissant. Ailleurs Jésus a dit que ce geste le rejoint quand on le fait vers tout être en détresse : “J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger.” Quand nous partageons, c’est à lui que nous donnons. A jamais, Jésus habite le don.

Pour les disciples le pain partagé s’est fait Parole. C’est à ce geste qu’ils l’ont reconnu. Et lui a disparu. Au moment où ils sont tentés de le garder, il disparaît. Chaque fois, il envoie vers d’autres frères : c’est ça le temps de l’Église. Les disciples l’ont compris. Ils ne se sont pas lancés dans une entreprise de reliques et de pèlerinages. Certains regrettent sûrement qu’on ait perdu la chaise et la table de ce soir-là. En fait on ne sait même plus trop où est Emmaüs : au moins 4 lieux du même nom peuvent correspondre et les manuscrits font varier entre “60 et 160 stades” la distance avec Jérusalem. Imprécision salutaire : Emmaüs, c’est partout où un homme marche avec Jésus sans le savoir, partout où se vit la rencontre avec lui. On ne sait plus trop où est Emmaüs, mais on se souvient que la nouvelle de la résurrection est arrivée bien vivante à Jérusalem.

Jean-Paul II a écrit en 2004 : « Il est significatif que les disciples d’Emmaüs, bien préparés par les paroles du Seigneur, l’aient reconnu au moment du geste simple de la “fraction du pain”. Lorsque les esprits sont éclairés et que les cœurs sont ardents, les signes “parlent”. Après avoir reconnu le Seigneur, les disciples d’Emmaüs “se levèrent à l’instant même” pour communiquer ce qu’ils avaient vu et entendu. C’est une expérience qu’on ne peut garder pour soi. »

Et un poète inconnu : “Sur la route d’Emmaüs, ils étaient deux. Les voici trois. Jésus est avec eux qu’ils ne savent pas. Dieu, ton rendez-vous sera-t-il donc toujours en chemin ? Tu n’es pas un Dieu de tout repos, un dieu de trône et de maître-autel. Tu n’es donc toujours qu’un Dieu vagabond, un Dieu d’Exode et sans domicile fixe. Et il suffira que ces deux-là, sur la route d’Emmaüs, veuillent t’installer, même provisoirement, pour que tu t’effaces de leurs yeux. Sur la route, ils étaient deux. Ils se parlaient. Ils partageaient les mots de leur tristesse, le choc de cette mort en croix qui ressemblait trop à un assassinat. Ils étaient deux sur la route, à se parler, les voici trois. Jésus est avec eux, qu’ils ne reconnaissent pas. Dieu, c’est donc quand nous commençons d’oser nous parler, lorsque nous prenons le risque de l’échange, que tu es là au milieu de nous ? Dieu, c’est donc lorsque nous acceptons d’être deux que nous devenons trois.”

Robert Tireau

Prêtre du Diocèse de Rennes

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15 avril 2020 3 15 /04 /avril /2020 05:11
Homélie du dimanche 19 avril 2020

On peut établir un lien entre la résurrection du Christ et celle de l’Église, bien qu’elles ne soient pas de même nature. L’image du sang et de l’eau qui coulent du côté ouvert du Christ en croix symbolise la naissance de l’Église. Elle naît du côté ouvert de Jésus qui « remet l’esprit » (Jn 19, 30) entre les mains de son Père et en même temps entre celles de ses disciples et de son Église. C’est sa mort, son amour radical allant jusqu’au don de lui-même qui est le fondement de la vie de son Église. Deux des textes de ce dimanche évoquent la naissance de l’Église primitive et en font un portrait contrasté.

Dans l’Évangile, saint Jean montre les disciples – dispersés au moment de la Passion –, de nouveau rassemblés au soir de la Résurrection.

« C’était après la mort de Jésus, le soir du premier jour de la semaine.
Les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient,
car ils avaient peur des Juifs. Jésus vint, et il était là au milieu d’eux.
Il leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté.
Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.
Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous !
De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »
Ayant ainsi parlé, il répandit sur eux son souffle et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint.
Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ;
tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus. »

Cette première communauté est encore sous le coup du traumatisme de la mort de Jésus. C’est une communauté brisée par ses doutes et ses dispersions et ses reniements. Judas a trahi, Thomas est absent, Pierre a renié, d’autres ont fui. Ce qui rassemble les disciples c’est la peur de subir le même sort que celui de leur maître et ami. Leurs portes sont verrouillées. Et c’est au cœur de cette peur, de ce repli cadenassé que se manifeste Jésus, le ressuscité « au milieu d’eux », comme si au milieu de leur assemblée s’allumait le feu de l’Esprit. Jésus leur adresse deux messages.

Tout d’abord il leur souhaite la paix. Comment avoir le cœur en paix quand on a honte et qu’on a peur ? Jésus vient partager avec eux l’expérience de sa paix, après l’immense peur qu’il vient de traverser. L’expérience de sa confiance absolue en son Père, dans la nuit la plus noire de sa mort sur la Croix. Il a éprouvé sa solitude comme un abandon du Père, et il vient témoigner que Dieu vivait avec lui son abandon, que le Père s’abandonnait lui-même, lui le maître et la source de la vie, le maître et la source de l’amour, qu’aucune haine, ni violence ni mort ne sauraient empêcher d’aimer et de faire vivre. La paix intérieure, voilà l’héritage que le Christ laisse à son Église de tous les temps.

Après le don de la paix, vient l’envoi en mission qui lui aussi est un don du Ressuscité et un témoignage à rendre à sa résurrection. Le rencontrer et le reconnaître c’est poursuivre son œuvre, ne pas la laisser mourir. Comme le Père l’a envoyé, il les envoie affronter, même si la peur les tenaille, le péché du monde, le mal à l’œuvre dans le monde. Faire front contre les esprits mauvais, comme il l’a fait lui-même dans son histoire humaine. Ainsi, croire en la résurrection ce n’est pas bénéficier d’une information ou adhérer à un dogme, c’est engager tout son être dans un combat pour la vie, contre le mal et la haine, contre tout ce qui rend l’homme esclave, dans son être, dans le monde où il vit, dans la religion qui est la sienne, dans son athéisme s’il est incroyant. C’est recevoir une puissance spirituelle de dénoncer le mal là où il règne. C’est de réconcilier ceux qui sont divisés là où ils nourrissent les guerres, de guérir ceux qu’accablent les souffrances du cœur et du corps.

Mais ils n’étaient que dix. Judas avait trahi, et Thomas était absent.

« Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! »
Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous,
si je ne mets pas mon doigt à l’endroit des clous,
si je ne mets la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison,
et Thomas était avec eux.
Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux.
Il dit : « La paix soit avec vous ! »
Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ;
avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. »
Thomas lui dit alors : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »
Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

En entendant Jésus l’inviter à toucher et regarder ses mains et son côté, Thomas découvre que ses plaies de crucifié sont les blessures d’un amour sans mesure. Il comprend « quel baptême l’a purifié, quel Esprit l’a fait renaître, quel sang l’a racheté » (oraison de la liturgie de ce dimanche). Regardant les plaies de son ami, il contemple la divine miséricorde du Père. Les plaies du crucifié deviennent aussi pour les apôtres le signe d’une miséricorde sans limites. Il ne vient pas jeter de l’huile sur le feu de leur remords, mais répandre sur eux son souffle, le souffle de sa puissance d’amour et de pardon. « Recevez l’Esprit Saint », leur-dit-il, allez vous aussi annoncer et exercer la miséricorde du Père en mon nom, à tous ses enfants. Saint Pierre sait plus que d’autres combien le Christ lui a fait miséricorde. Il écrit dans sa Lettre :

« Béni soit Dieu, le Père de Jésus Christ notre Seigneur :
dans sa grande miséricorde, il nous a fait renaître
grâce à la résurrection de Jésus Christ pour une vivante espérance,
pour l’héritage qui ne connaîtra ni destruction, ni souillure, ni vieillissement.
Cet héritage vous est réservé dans les cieux,
à vous que la puissance de Dieu garde par la foi,
en vue du salut qui est prêt à se manifester à la fin des temps.
Vous en tressaillez de joie, même s’il faut que vous soyez attristés,
pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves ;
elles vérifieront la qualité de votre foi qui est bien plus précieuse que l’or.
Tout cela doit donner à Dieu louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ,
lui que vous aimez sans l’avoir vu, en qui vous croyez sans le voir encore ;
et vous tressaillez d’une joie inexprimable qui vous transfigure,
car vous allez obtenir votre salut qui est l’aboutissement de votre foi. »

Dans le récit de Jean, résurrection et Pentecôte, don de l’Esprit, sont contemporains, vécus en même temps. Dans celui de Luc les deux sont associés autrement. Aussitôt après la Pentecôte, bien après le jour de Pâques, nous est montré comment les premières communautés chrétiennes rendent témoignage à la résurrection : elles inventent des nouvelles pratiques religieuses et sociales. C’est ce que nous révèle la première lecture.

« Dans les premiers jours de l’Église, les frères étaient fidèles
à écouter l’enseignement des Apôtres et à vivre en communion fraternelle,
à rompre le pain et à participer aux prières.
La crainte de Dieu était dans tous les cœurs ;
beaucoup de prodiges et de signes s’accomplissaient par les Apôtres.
Tous ceux qui étaient devenus croyants vivaient ensemble,
et ils mettaient tout en commun ; ils vendaient leurs propriétés et leurs biens,
pour en partager le prix entre tous selon les besoins de chacun.
Chaque jour, d’un seul cœur, ils allaient fidèlement au Temple,
ils rompaient le pain dans leurs maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité.
Ils louaient Dieu et trouvaient un bon accueil auprès de tout le peuple.
Tous les jours, le Seigneur faisait entrer dans la communauté ceux qui étaient appelés au salut. »

Beau programme pour les communautés de chrétiens d’aujourd’hui. Il est fini le temps des cathédrales et des églises pleines. Il est revenu le temps où être chrétien signifie de nouveau vivre une expérience communautaire évangélique, au milieu d’un monde éloigné de la foi au Christ ressuscité et qui pense qu’on peut très bien vivre sans Dieu et sans religion.

Pour témoigner réellement du Christ ressuscité deux aspects restent à cultiver dans les communautés d’aujourd’hui. D’abord la qualité de la vie communautaire : communion fraternelle, partage de la parole de Dieu, prière, fraction du pain, mise en commun des biens. Ensuite l’ouverture sur le monde, présence active au milieu du peuple où ils vivent, et accueil des personnes en recherche de pain, d’amitié, de justice et d’un sens à donner à leur vie.

Michel SCOUARNEC

Prêtre du Diocèse de Quimper et Léon

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 10:24
Homélie du Père Cantalamessa, vendredi Saint à Saint Pierre de Rome

« J’AI DES PENSÉES DE PAIX, ET NON DE MALHEUR »

Saint Grégoire le Grand disait que l’Écriture cum legentibus crescit, c’est-à-dire grandit avec ceux qui la lisent[1]. Elle continue de révéler de nouvelles significations à l’homme selon les questions qu’il porte dans son cœur quand il la lit. Et cette année, nous lisons le récit de la Passion avec une question – ou
plutôt avec un cri – dans le cœur, qui s’élève de partout sur la terre. Nous devons chercher à saisir la réponse que la parole de Dieu y apporte.

Ce que nous venons d’entendre est le récit du mal objectivement le plus grand jamais commis sur la terre. Et nous pouvons le regarder sous deux angles différents, soit en face, soit à l’arrière, c’est-à-dire sous l’angle de ses causes ou de ses effets. Si nous nous arrêtons aux causes historiques de la mort du Christ, nous sommes troublés et chacun serait tenté de dire comme Pilate : « Je suis innocent du sang de cet homme[2] ». On comprend mieux la croix à ses effets qu’à ses causes. Et quels ont été les effets de la mort du Christ ? Nous avons été justifiés par la foi en lui, réconciliés et en paix avec Dieu, remplis de l’espérance de la vie éternelle ! (cf. Rom 5,1-5)

Mais il y a un effet que la situation actuelle nous aide à saisir de manière particulière. La croix du Christ a donné un nouveau sens à la douleur et à la souffrance humaines. À toute souffrance, physique et morale. Ce n’est plus une punition, une malédiction. Car elle a été rachetée à la racine depuis que le Fils de Dieu l’a prise sur lui. Quelle est la preuve la plus sûre que la boisson que l’on te tend n’est pas empoisonnée ? Que l’on boit à la même coupe devant toi. Ainsi, sur la croix, Dieu a bu, aux yeux de tous, le calice de douleur jusqu’à la lie. Il a montré par là qu’il n’est pas empoisonné, mais qu’au fond, on y trouve une perle.

Et pas seulement la douleur de ceux qui ont la foi, mais toute douleur humaine. Il est mort pour tous. « Et moi, quand j’aurai été élevé de terre, avait-il dit, j’attirerai à moi tous les hommes[3]. » Tous les hommes, pas seulement quelques-uns ! « Souffrir – écrivait saint Jean-Paul II de son lit d’hôpital après son attentat – signifie devenir particulièrement réceptif, particulièrement ouvert à l’action des forces salvifiques de Dieu offertes à l’humanité dans le Christ[4]. » Grâce à la croix du Christ, la souffrance est devenue elle aussi, à sa manière, une sorte de « sacrement universel de salut » pour le genre humain.
* * *
Quelle lumière tout cela jette-t-il sur la situation dramatique que traverse l’humanité ? Ici encore, plutôt que les causes, il nous faut regarder les effets. Non seulement les effets négatifs, dont nous entendons chaque jour le triste bulletin, mais aussi les effets positifs que seule une observation plus attentive nous aide à saisir.
La pandémie du Coronavirus nous a brutalement fait prendre conscience du danger le plus grand qui soit que les hommes et l’humanité ont toujours couru, celui de l’illusion de la toute-puissance. Nous avons l’occasion – a écrit un rabbin juif connu – de célébrer cette année un exode pascal très particulier, celui de « l’exil de la conscience » [5]. Il a suffi du plus petit et plus informe élément de la nature, un virus, pour nous rappeler que nous sommes mortels, que la puissance militaire et la technologie ne peuvent suffire à nous sauver. « L’homme comblé qui n’est pas clairvoyant – dit un psaume de la Bible – ressemble au bétail qu’on abat[6]. » C’est vrai : l’homme dans la prospérité ne comprend pas.

Alors qu’il peignait les fresques de la cathédrale Saint-Paul à Londres, le peintre James Thornhill était si enthousiasmé par son travail que, revenant à un moment donné sur ses pas pour mieux admirer sa fresque, il ne remarqua pas qu’il était sur le point de tomber de l’échafaudage dans le vide. Un de ses assistants, terrifié, comprit que s’il criait, il ne ferait qu’accélérer la catastrophe. Sans y réfléchir à deux fois, il trempa un pinceau dans la couleur et le balança en plein sur la fresque. Le maître, sidéré, bondit en avant. Son travail était compromis, mais il était sauvé.
C’est ainsi parfois que Dieu fait avec nous, il bouleverse nos plans et notre tranquillité, pour nous sauver de l’abîme que nous ne voyons pas. Mais ne soyons pas dupes. Ce n’est pas Dieu qui a balancé le pinceau en plein sur le fresque éblouissant de notre civilisation technologique. Dieu est notre allié, pas celui du virus ! « Je forme à votre sujet des pensées de paix, et non de malheur », dit-il lui-même dans la Bible[7]. Si ces fléaux étaient des châtiments de Dieu, il ne serait pas expliqué pourquoi ils frappent également justes et pécheurs, et pourquoi les pauvres sont ceux qui en supportent les pires conséquences. Sont-ils plus pécheurs que les autres?
Non ! Celui qui a un jour pleuré la mort de Lazare pleure aujourd’hui le fléau qui est tombé sur l’humanité. Oui, Dieu « souffre », comme chaque père et chaque mère. Quand nous le découvrirons un jour, nous aurons honte de toutes les accusations que nous avons portées contre lui dans la vie. Dieu participe à notre douleur pour la surmonter. « Dieu – écrit saint Augustin – étant suprêmement bon, ne laisserait aucun mal exister dans ses œuvres, s’il n’était pas assez puissant et bon, pour tirer le bien du mal lui-même[8] ».

Dieu le Père a-t-il voulu lui-même la mort de son Fils, pour en tirer un bien ? Non, il a simplement laissé la liberté humaine suivre son cours, en lui faisant servir son plan, pas celui des hommes. Ceci s’applique également aux maux naturels, comme les tremblements de terre et les pestes. Ce n’est pas lui qui les suscite. Il a donné aussi à la nature une sorte de liberté, qualitativement différente certes de la liberté morale de l’homme, mais toujours une forme de liberté. Liberté d’évoluer selon ses lois de développement. Il n’a pas créé le monde comme une horloge programmée à l’avance dans son moindre mouvement. C’est ce que certains appellent le hasard, et que la Bible appelle plutôt « la sagesse de Dieu ».
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L’autre fruit positif de cette crise sanitaire est le sentiment de solidarité. Quand, de mémoire d’homme, les gens de toutes les nations se sont-ils sentis aussi unis, aussi égaux, aussi peu querelleurs, qu’en ce moment de douleur ? Jamais comme aujourd’hui nous ne saisissons la vérité de ces mots d’un de nos grands poètes : « Hommes, paix ! Sur la terre écrasée le mystère est trop grand[9] ». Nous avons oublié les murs que nous voulions construire. Le virus ne connaît pas de frontières. En un instant, il a brisé toutes les barrières et distinctions : de race, de religion, de richesse, de pouvoir. Nous ne devrons pas revenir en arrière lorsque ce moment sera passé. Comme le Saint-Père nous y a exhortés, ne laissons pas passer en vain cette occasion. Ne permettons pas que toute cette souffrance, tous ces morts, tout cet engagement héroïque du personnel médical aient été vains. C’est la « récession » que nous devons
craindre le plus.

« De leurs épées, ils forgeront des socs,
et de leurs lances, des faucilles.
Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ;
ils n’apprendront plus la guerre[10]. »

Il est temps de réaliser quelque chose de cette prophétie d’Isaïe dont l’humanité attend depuis toujours l’accomplissement. Disons : assez ! à la tragique course aux armements. Dites-le de toutes vos forces, vous les jeunes, car c’est avant tout votre destin qui est en jeu. Attribuons les ressources illimitées utilisées pour les armements aux fins dont, dans ces situations, nous voyons le besoin et l’urgence : la santé, l’hygiène, l’alimentation, la lutte contre la pauvreté, le soin de la création. Laissons à la génération qui viendra un monde plus pauvre en choses et en argent, au besoin, mais plus riche en humanité.
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La parole de Dieu nous dit quelle est la première chose que nous devons faire dans des moments comme ceux-ci : crier vers Dieu, car c’est lui-même qui met sur les lèvres des hommes les mots qu’ils lui adressent, parfois même des mots durs, de lamentation et presque d’accusation. « Debout ! Viens à notre aide ! Rachète-nous, au nom de ton amour. […] Ne nous rejette pas pour toujours[11]. » « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien[12] ? »

Peut-être Dieu aime-t-il se faire prier pour accorder ses bienfaits ? Peut-être notre prière peut-elle amener Dieu à changer ses plans ? Non, mais il y a des choses que Dieu a décidé de nous accorder comme fruit à la fois de sa grâce et de notre prière, comme pour partager avec ses créatures le mérite du bienfait reçu[13]. C’est lui qui nous exhorte à le faire : « Demandez, on vous donnera ; dit Jésus ; frappez, on vous ouvrira[14] ».

Lorsque, dans le désert, les Juifs étaient mordus par des serpents venimeux, Dieu ordonna à Moïse d’élever un serpent de bronze sur un poteau, et ceux qui le regardaient ne mouraient pas. Jésus s’est approprié ce symbole. « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, dit-il à Nicodème, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle[15] ». Nous aussi, en ce moment, nous sommes mordus par un « serpent » venimeux invisible.

Regardons celui qui a été « élevé » pour nous sur la croix. Adorons-le pour nous et pour toute l’humanité. Qui le regarde avec foi ne meurt pas. Et s’il meurt, ce sera pour entrer dans une vie éternelle. « Après trois jours, je me lèverai », avait prédit Jésus.[16] Nous aussi, après ces jours que nous espérons courts, nous nous lèverons et sortirons des tombeaux que sont devenu nos maisons. Non pas pour revenir à l’ancienne vie comme Lazare, mais à une nouvelle vie, comme Jésus. Une vie plus fraternelle, plus humaine. Plus chrétienne!
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[1] Moralia in Job, XX,1.
[2] Mt 27, 24.
[3] Jn 12, 32.
[4] Salvifici doloris, n. 23
[5] https://blogs.timesofisrael.com/coronavirus-a-spiritual-message-from-brooklyn (Yaakov Yitzhak Biderman).
[6] Ps 48, 21.
[7] Jr 29, 11.
[8] Enchiridion, 11, 3 : PL 40, 236.
[9] G. Pascoli, I due fanciulli (Les deux enfants).
[10] Is 2, 4.
[11] Ps 43, 24.27.
[12] Mc 4, 38.
[13] Cf. S. Thomas d’Aquin, S.Th. II-IIae, q.83, a.2.
[14] Mt 7, 7.
[15] Jn 3, 14-15.
[16] Mt 9,31.

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