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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Secrétaire de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier Catholique des personnels de la Préfecture de Police de Paris
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12 juin 2020 5 12 /06 /juin /2020 09:40

Pour sa première édition, le prix Photo Sociale créé par le Réseau Caritas France et présidé par Agnès b. récompense la photographe Aglaé Bory, pour son projet « Odyssées ».

Cette série photographique met en lumière l'expérience de l'exil, à travers des portraits d'exilés réalisés lors d'une résidence au Havre, dans un dialogue entre paysages et intériorités. 

Les travaux sur la précarité et l'exclusion de deux finalistes - Myr Muratet et Julie Joubert - sont également salués, et une mention d'honneur décernée au photographe Pierre Faure. 

« Odyssées », par Aglaé Bory

« Redonner aux personnes migrantes leur puissance »

« Je ne suis pas photoreporter à proprement parler. Ce travail sur l’exil est donc venu un peu comme ça. En 2016, j’avais eu l’occasion de travailler à Calais sur une carte blanche photographique, qui m’a amenée vers d’autres projets, dans lesquels je m’attachais déjà à faire converser paysages et intériorités. Puis, en 2018, j’ai été invitée au Havre par le Festival Le Goût des autres pour une résidence de plusieurs mois, afin de réaliser un film photographique, qui a donné lieu, dans un deuxième temps, à « Odyssées », ce corpus d’images fixes, correspondant à ma préoccupation centrale : photographier l’exil intérieur. J’ai élaboré à ce moment-là des diptyques, dialogue entre les personnages et les lieux ou paysages qu’ils aiment dans la ville.

Mon travail vise à mettre les personnes migrantes dans la lumière, à rendre hommage à leur puissance, malgré leur vulnérabilité, à la légitimité intrinsèque de leur existence, de leur présence sur notre territoire, sans cesse remise en cause, contrôlée, vérifiée, menacée… C’est un processus de narcissisation, dans le sens positif du terme : je souhaite les valoriser, les rendre, par la permanence de l’image fixe, à nouveau visibles, et donner à comprendre ce qui se passe dans leur fort intérieur. Ils ont, comme tout être humain, un monde intérieur qui est vaste, libre et inaliénable ».

 

PRIX CARITAS PHOTO SOCIALE : « ODYSSEES », UN REGARD SUR L'EXIL

« Mohamed, venu de Guinée, a une histoire familiale dramatique, sur laquelle il est très pudique. C’est aussi un homme d’une gentillesse absolue. Dans le cadre, il s’est révélé d’une présence intense, ayant très vite compris que je cherchais quelque chose de solennel, de sacré. Il a voulu être photographié dans une piscine. Les lieux qu'ont choisis les participants sont des endroits qui les reconnectent à eux-mêmes. Ce sont des espaces de liberté, qui les sortent de leur condition d’exil et de précarité. Les y photographier est une façon de rendre hommage à leur courage. On les représente souvent comme affaiblis, dans le besoin. Or, ils ont de grandes ressources puisées dans leurs malheurs. J’ai aussi photographié Mohamed dans l’eau. À chaque fois, j’ai construit ces moments avec lui : il avait des idées, j’avais les miennes, nous en discutions.

Le cliché de l’épave de bateau est pris depuis la falaise d'Octoville-sur-Mer (N.D.R.L : dans la banlieue ouest du Havre). Cette épave est très connue des Havrais. C’est un autre participant qui me l’avait fait découvrir, lors d’une des déambulations que je faisais avec eux. Le naufrage est une évocation métaphorique des difficultés rencontrées par Mohamed, qui a du mal à obtenir un statut. Il fait preuve d’une grande résilience, mais il encaisse aussi beaucoup de choses. Je continue à le photographier depuis, pour un travail centré cette fois sur l’attente et le poids de l’instance administrative. »

PRIX CARITAS PHOTO SOCIALE : « ODYSSEES », UN REGARD SUR L'EXIL

« Hiba, je l’aime beaucoup. C’est une femme très courageuse. J’ai traversé avec elle et son fils Omar de longs mois d’angoisse, de tristesse et de larmes, car elle venait de se voir refuser par l’Ofpra le statut de réfugié. Elle en était très meurtrie. C’est comme si on n'avait pas cru à son histoire. Hiba avait très peur d’être renvoyée au Soudan, où elle avait fui une persécution familiale très dangereuse. Elle était partie seule avec son fils, passant par la Libye et traversant la Méditerranée. Elle était très attachée à son pays, mais aspirait à la liberté, hors du joug patriarcal. Il y a quelques mois, elle a enfin obtenu le statut. Ça a été pour elle une libération et la reconnaissance de la véracité de son récit. C'est venu guérir la blessure qui s’était ajoutée à celle de son passé difficile.

Je l’ai photographiée avec son fils dans la chambre de leur foyer d’hébergement. Je commençais toujours par me rendre chez eux, on passait un moment là, puis, souvent, je les emmenais en promenade en voiture avec moi. Depuis janvier, Hiba a quitté ce centre pour un logement social. Elle aimait beaucoup son travail de réceptionniste dans un hôtel à Khartoum. Aujourd’hui, elle suit une formation pour travailler comme hôtesse de caisse.

La photographie du beffroi de l’hôtel de ville représente la foi de Hiba dans les institutions et dans la devise « liberté, égalité, fraternité », quand elle est arrivée en France. Le refus de l’Ofpra a instillé un doute : elle a découvert un aspect du pays qu’elle n’avait pas envisagé. Ce drapeau qu’elle regarde au loin, tout petit dans l’image, exprime ce doute et cette distance, soudain, avec le statut espéré. »

 

PRIX CARITAS PHOTO SOCIALE : « ODYSSEES », UN REGARD SUR L'EXIL

« Mustafa est afghan. Il a attendu très longtemps une réponse favorable de l’Ofpra. Il a fui à regret son pays et la guerre, y laissant sa femme et son jeune fils, qu’il voit grandir à distance. C’est douloureux pour lui, et source d’inquiétudes. Mustafa et sa famille font en effet partie de la minorité des Hazaras, persécutés en Afghanistan. Il y a chez lui beaucoup de nostalgie, de mélancolie, une solitude vertigineuse. Ce paysage flou qui lui est associé retranscrit l'inquiétude qui empêche tous ces gens de s’ancrer dans une réalité. Ils ont le vague à l’âme et l’angoisse liée aux incertitudes : comment vont-ils construire leur avenir ? Faire venir leurs enfants ? Leurs capacités d'apprentissage sont empêchées. Hiba m’a ainsi confiée qu’elle n’arrivait pas à apprendre le français à cause de ce stress permanent. Mustafa aussi a témoigné de cette difficulté, malgré son volontarisme. »

 

PRIX CARITAS PHOTO SOCIALE : « ODYSSEES », UN REGARD SUR L'EXIL

« Pour ce projet, la mairie du Havre a lancé un appel à volontaires. Pour pouvoir participer, il n’y avait pas de critère particulier, notamment de statut, si ce n’est celui de se trouver en situation d’exil. Trois volontaires ont ainsi un profil un peu différent des autres, dont Loan. Cette Vietnamienne a quitté mari et enfants déjà adolescents pour s’installer en France et épouser un Havrais. Elle est attirée par la culture française et possède une fibre artistique développée. Mais son mariage n’a pas fonctionné. Une procédure de divorce est en cours, son statut s'en trouve menacé. C’est pour elle un échec personnel dans sa relation, et c’est aussi une angoisse : retourner au Vietnam, qui est pourtant toute sa vie, est inenvisageable.

Loan habite un logement passerelle, sa situation financière est précaire. Elle vit un sentiment de déclassement. Pourtant, elle travaille comme Atsem dans une école, et y trouve de la satisfaction. La trace de l’avion laissée dans le ciel fait écho à ses trajets jusqu’au Vietnam qu’elle rejoint de temps à autre quand elle peut se payer un billet. Il y avait beaucoup de solitude chez Loan, et un grand désir de rencontrer des gens, de participer, aussi, à un projet artistique comme celui-ci. »

 

PRIX CARITAS PHOTO SOCIALE : « ODYSSEES », UN REGARD SUR L'EXIL

« Samo est un personnage très particulier. Il est français, d'origine mongole par sa mère. Il a grandi au Vietnam. Au décès de sa mère, il a été placé dans un orphelinat, où son père, franco-italien, l’a retrouvé, une fois adolescent. Samo a été naturalisé français. Il est exilé à lui-même. C’est un exil psychologique. Il est enfermé dans ses vieux albums photos. En précarité professionnelle, il vit du RSA, a des difficultés relationnelles avec son fils. Il n’a aucun ancrage. « Je suis enchaîné à mon passé », m’a-t-il confié. C’est un être très étrange, connu de beaucoup de gens au Havre. Il se promène dans la ville avec ses perruches. Ces oiseaux sont en permanence attachés à sa salopette… par un fil. Tout un symbole. »

 

PRIX CARITAS PHOTO SOCIALE : « ODYSSEES », UN REGARD SUR L'EXIL

« Abdelrazik m’a beaucoup touchée. Il vient du Soudan. Quand je l’ai rencontré, il était désespéré. « Toutes les portes que j’ouvre se referment », disait-il en soupirant. Il soupirait beaucoup. Abdelrazik fait partie d’une minorité du Darfour. Il a un parcours traumatisant, à travers la Libye, puis la Méditerranée. J’ai appris en octobre dernier qu’après des années d’attente, il avait enfin obtenu le statut de réfugié. Mais il souffre beaucoup de solitude, une souffrance dissimulée mais grande.

Je l’ai photographié dans son centre d’hébergement, et puis, là, minuscule silhouette perchée sur la falaise, à un endroit que l’on appelle "Le bout du monde". Malgré les difficultés, Abdelrazik, comme beaucoup d’autres, s’investit dans des associations. Un fait dont on ne parle pas assez : les demandeurs d’asile sont nombreux à s’engager. On les présente à tort comme des gens qui viennent prendre les allocations ou le travail des autres, alors qu’ils aspirent à l’autonomie, qu’ils s’engagent pour redonner ce qu’ils reçoivent. Il y a chez eux un grand altruisme, une grande générosité. »

 

Diaporama : les finalistes et la mention d'honneur

Le jury de cette première édition salue également le travail de trois autres photographes :

« Chapelle », par Myr Muratet. Depuis plus d’une quinzaine d’années, Myr Muratet, circonscrit sa recherche photographique à un territoire bien défini, partant de la gare du Nord jusqu’à la banlieue, de la porte de la Chapelle à celle des Poissonniers et ses marchés informels. C’est dans ce triangle du nord de Paris que les flux migratoires – sans-papiers, réfugiés, sans-abri, Roms, – convergent, rendus invisibles, dans le paysage urbain que fréquentent les Parisiens au quotidien.

« Mido », par Julie Joubert. Julie Joubert a rencontré Ahmed en 2017 dans un centre de réinsertion pour jeunes en difficulté. Via les réseaux sociaux, ils se sont retrouvés deux ans plus tard. Diminutif, surnom, pseudonyme: MIDO est un moyen de brouiller les pistes de sa trajectoire incertaine. Se présentant sous différentes identités au fil de ses rencontres, Ahmed se cache autant qu’il a l’envie d’être découvert. Touchée par sa grande fragilité, Julie Joubert décide alors de le suivre dans son quotidien dans le quartier de Marx Dormoy à Paris.

« France Périphérique », par Pierre Faure (mention d'honneur). Économiste de formation, Pierre Faure documente depuis 2015 la montée de la pauvreté en France. Le titre « France Périphérique » est emprunté à l’ouvrage éponyme du géographe Christophe Guilluy. Il s'intéresse à l'émergence d'une « France périphérique », qui rassemble désormais les trois quarts des nouvelles classes populaires, et qui s'étend des marges périurbaines les plus fragiles des grandes villes jusqu'aux espaces ruraux.

 

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 09:16
Des employés albanais cueillent des pêches dans un ferme de Panagiotis Gountis, près de Véria, le 8 mai 2020 en Grèce / AFP

Des employés albanais cueillent des pêches dans un ferme de Panagiotis Gountis, près de Véria, le 8 mai 2020 en Grèce / AFP

«Sans les Albanais, nous n'aurions pas un seul pêcher»: la récolte des fruits a commencé à Véria, dans le nord de la Grèce, mais les agriculteurs manquent cruellement de main-d'oeuvre cette saison, après la fermeture des frontières pour cause de coronavirus.

Dans la ferme de Panagiotis Gountis, près de Véria, six Albanais, juchés sur des échelles sous un soleil brûlant, ramassent les pêches.

«En temps normal, il y en a une vingtaine chaque année sur notre exploitation», explique l'exploitant à l'AFP.

La fermeture des frontières pour enrayer la propagation du nouveau coronavirus prive la Grèce de milliers de cueilleurs saisonniers qui viennent depuis trois décennies en majorité de l'Albanie voisine.

Les autorités grecques ne peuvent fournir de chiffre exact, précisant que la main-d'oeuvre étrangère entre souvent dans le pays avec un visa touristique et travaille illégalement dans les vergers.

Quelque 15.000 personnes, en majorité des Albanais, travaillent d'habitude dans les exploitations des départements de Pella et Imathia, selon Antonis Markovitis, dirigeant d'une fédération de 500 producteurs.

- «Danger imminent» -

En avril, en plein confinement, des députés de la majorité conservatrice du Premier ministre Kyriakos Mitsotakis ont alerté du «danger imminent» pour les récoltes.

Face à la pénurie de travailleurs saisonniers, le ministère grec de l'Agriculture a lancé le 1er mai «un plan» d'assouplissement des restrictions frontalières décidées pendant la pandémie, pour faciliter l'entrée en Grèce de main-d'oeuvre étrangère.

Quelque 90 Albanais ont traversé la frontière cette semaine, a rapporté Christos Yannakakis, président de la fédération des producteurs de poires et de fruits à noyaux (abricots, cerises, prunes et pêches).

A Tirana, on estime qu'entre 7.000 et 10.000 travailleurs pourraient participer au plan grec.

Selon les nouvelles règles, les producteurs grecs peuvent faire appel à la main-d'oeuvre des pays voisins à condition de prévoir une quarantaine de deux semaines et de dépister les arrivants au coronavirus.

Pavlos Satolias, patron de la confédération des agriculteurs (Paseges), souligne «la nécessité urgente» de renforts pour sauvegarder fruitiers, vignobles et champs de légumes. Une bonne partie de la production d'asperges de cette année a déjà été perdue, souligne-t-il.

«Il est difficile de croire qu'avec un taux de chômage à 20% dans notre région, on piusse manquer de main-d'oeuvre», relève Antonis Markovitis.

La Grèce enregistre le plus haut taux de chômage de la zone euro (16%) mais peu de Grecs travaillent dans les fermes. Selon des chiffres officiels, environ 8.400 chômeurs grecs se sont portés candidats pour un travail agricole en mars contre plus de 9.500 pour la même période l'année dernière.

- Sans papiers -

Face à la pénurie, peu ont pensé à recourir aux quelque 120.000 demandeurs d'asile vivant dans des conditions misérables à travers le pays.

Philippe Leclerc, représentant en Grèce du Haut commissariat aux réfugiés (HCR), a pourtant appelé le gouvernement à réfléchir «à leur intégration» et à «la possibilité qu'ils gagnent leur vie».

Interrogé sur le sujet, le ministère grec de l'Agriculture s'est montré réticent à faire travailler des sans-papiers. Selon une source ministérielle, la majorité des migrants régularisés «ne conviennent pas» à ce type de travail et «n'ont pas exprimé d'intérêt particulier».

Depuis des années, les producteurs «ne cessent de demander des permis temporaires de travail (...) comme çà (les migrants) ne seraient pas illégaux, mais rien n'y fait», a fustigé Pavlos Satolias.

«Apprendre à ramasser la laitue ne prend que deux jours, ce n'est pas comme le pilotage d'un avion», assène ce syndicaliste.

Mais les travailleurs clandestins, particulièrement les migrants, peuvent être victimes d'exploitation et de xénophobie en Grèce.

En 2017, la Cour européenne des droits de l'homme a condamné la Grèce dans l'affaire dite «des fraises sanglantes de Manolada»: des dizaines de Bangladais avaient été blessés en 2013 par des coups de fusil tirés par leurs chefs, sur une exploitation de fraises du Péloponnèse. Ils réclamaient d'être payés.

 

AFP

 

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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 05:30
Ce que l’Église continue à faire pendant le confinement pour les personnes migrantes

Comment imaginer une pastorale de la mobilité humaine dans une situation d’immobilité générale ? Comme tous les services d’Eglise, la pastorale des migrants a dû trouver de nouvelles voies pour poursuivre sa mission et mettre en œuvre, dans un contexte d’épidémie et de confinement, les quatre verbes clés de son action en faveur des migrants, proposés par le pape François en 2018 : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. Un défi particulièrement difficile pour une pastorale qui compensait régulièrement les difficultés de communication (conséquence des barrières linguistiques) par des actions fraternelles concrètes, par le langage des gestes et par les signes presque universels des sourires ou des embrassades.

En premier lieu, il a fallu repenser le service de la solidarité. Comme beaucoup d’autres institutions et associations, les équipes diocésaines et paroissiales chargées de la pastorale des migrants dépendent, dans une large mesure, de la générosité de bénévoles retraités, dont l’âge ne leur permet pas d’apporter leur contribution habituelle, en raison des mesures imposées par le confinement. En particulier, pendant la première semaine, plusieurs projets d’aide aux migrants et aux réfugiés ont dû réduire leur voilure ou se sont arrêtés.

Heureusement, de nombreux jeunes ont répondu aux appels de l’Église et se sont rendus disponibles pour servir les plus fragiles. Un grand nombre d’initiatives caritatives a rapidement repris et de nouveaux projets de solidarité spécifiques ont été développés, en réponse à cette période d’épidémie. C’est le cas, par exemple, des 28 paroisses du diocèse de Paris, qui sont devenues des centres de distribution alimentaire ou du nouveau centre d’accueil pour migrants et personnes de la rue atteints du coronavirus, sans besoin d’hospitalisation, ouvert dans le diocèse de Nantes.

Mais même pour ceux qui ne peuvent pas quitter leur domicile, la pastorale des migrants ne s’arrête pas ! « Chacun chez soi, mais pas chacun pour soi ! » En dehors de tout le bien que nous pouvons faire, par exemple en contactant par téléphone les migrants que nous connaissons (et ces contacts sont précieux pour les personnes qui vivaient déjà le drame de l’exclusion et de l’isolement), le confinement ne nous empêche pas de développer une activité de plaidoyer.

Le confinement impacte le droit des étrangers en France et le nombre d’initiatives et de campagnes qui tentent de donner une visibilité aux problèmes des migrants et de proposer des solutions s’est multiplié depuis le début de l’épidémie de COVID-19. Pour toutes les équipes de la pastorale des migrants, le confinement est l’occasion de renforcer la collaboration avec les partenaires associatifs et de soutenir les campagnes qui proposent une logique de solidarité dans la gestion des flux migratoires. Comme « I Welcome » d’Amnesty International, qui vise à obtenir une vraie solidarité entre les États pour mieux protéger et accueillir les réfugiés. Ou les efforts de La Cimade pour que toutes les personnes exilées à Calais et à Grande-Synthe soient mises à l’abri. Ou encore le mouvement mondial, auquel le CCFD-Terre Solidaire a déjà adhéré, qui demande l’annulation de la dette des pays du Sud et le déblocage des fonds d’urgence pour faire face à la crise sanitaire.

L’accompagnement spirituel des migrants

Au-delà des efforts de solidarité et de plaidoyer, il existe une troisième dimension qui ne pourra jamais être oubliée; une dimension qui distingue la pastorale des migrants de tant d’autres démarches; qui exige de la créativité et de nouveaux moyens pendant cette période de confinement : c’est l’accompagnement spirituel des migrants. En dehors des contacts téléphoniques que les agents pastoraux entretiennent régulièrement avec les migrants, où la dimension spirituelle n’est jamais marginale, de nombreux aumôniers de migrants ont adopté la même logique que tant de curés et ont commencé à partager sur les réseaux sociaux les vidéos des célébrations liturgiques dans la langue maternelle des fidèles issus de l’immigration. Ils envoient également par courrier électronique tout le matériel nécessaire à la poursuite des parcours catéchétiques dans les familles et/ou organisent des cours de catéchèse par vidéoconférence.

Il est à noter que certaines communautés catholiques de migrants étaient mieux préparées à faire face au confinement que certaines paroisses. Dans le cadre de la pastorale des migrants, le critère territorial a toujours été secondaire. Les migrants recherchent l’église où on célèbre la liturgie dans leur propre langue et non la plus proche de chez eux. De nombreux migrants cultivent depuis plusieurs années le sentiment d’appartenance à une communauté, aidés par toutes les technologies de communication : groupes de prière Whatsapp, transmission radiophonique de la Sainte Messe, conférences et catéchèses en streaming, etc. Tous ces moyens étaient déjà utilisés par plusieurs aumôneries catholiques de la migration, bien avant le début de cette épidémie. En outre, ce n’est pas un secret : la nécessité de créer des relations et d’établir des réseaux est une réalité très forte dans le contexte de la migration. Grâce à la pandémie, chacun d’entre nous a commencé à comprendre pourquoi un téléphone portable et une bonne connexion Internet sont si importants pour les migrants et les réfugiés…

Il est difficile d’imaginer l’évolution de la pastorale des migrants dans les semaines et les mois à venir. Nous naviguons à vue… Chaque jour, de nouvelles informations arrivent sur la gestion de l’épidémie. Il est temps de cultiver dans nos cœurs cette vertu fondamentale qui anime les pas de tous les migrants : l’espérance!

L’espérance que les difficultés que nous connaissons aujourd’hui ne dureront pas éternellement.

L’espérance qu’à l’horizon, des thérapies et des vaccins efficaces seront mis au point.

L’espérance que, même dans les moments les plus difficiles, Dieu marche toujours avec son peuple.

Carlos Caetano, cs

Directeur du Service national de la pastorale des migrants et des personnes itinérantes (SNPMPI)

Directeur du Service national de la mission universelle de l’Église (SNMUE)

 

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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 22:08

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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 08:35
ERIC FEFERBERG / AFP | Le Défenseur des droits Jacques Toubon.

ERIC FEFERBERG / AFP | Le Défenseur des droits Jacques Toubon.

Le Défenseur des droits, dont les avis ne sont que consultatifs, a de nouveau réclamé, samedi 18 avril, la fermeture des centres de rétention administrative où sont détenus les étrangers en procédure d'expulsion. Pour Jacques Toubon, le risque de contamination au Covid-19 y est « indéniable ».

À plusieurs reprises, en mars dernier, Jacques Toubon avait demandé la fermeture des centres de rétention administrative (CRA). La promiscuité empêche d'y mettre pleinement en œuvre les mesures barrières, faisant courir « un risque sanitaire particulièrement élevé aux retenus et au personnel », remarquait-il déjà.

Une position réitérée en vain devant le Conseil d'État, qui rejetait le 27 mars la demande de fermeture, assurant que les centres de rétention administrative ne constituaient pas « un facteur d'évolution de l'épidémie », notamment parce que les nouveaux placements en rétention devaient devenir « marginaux » et que « la carence dans l'accès aux soins ou dans la mise à disposition de produits d'hygiène » n'était « pas avérée ».

Une situation sanitaire qui « se dégrade »

Pourtant, depuis, a pointé samedi Jacques Toubon, non seulement les placements se sont poursuivis « dans des proportions non-marginales », mais « la situation sanitaire n'a cessé de se dégrader et plusieurs étrangers et personnels du CRA de Paris, dans le bois de Vincennes, ont été testés positifs au Covid-19 ». Le tribunal administratif de Paris a d'ailleurs ordonné jeudi qu'aucun nouveau placement n'ait lieu dans ce centre.

Le risque de contamination est donc « indéniable » et « porte une atteinte disproportionnée au droit à la vie et à la protection de la santé, alors même qu'il n'existe pratiquement aucune perspective d'éloignement à bref délai », dénonce Jacques Toubon. Il réitère son appel à fermer tous les CRA et à libérer les personnes retenues, ou réclame à défaut « l'arrêt immédiat » des placements et la distribution « en quantité suffisante » de matériel pour protéger étrangers et personnel.

Texte initialement publié sur : RFI

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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 14:09
Des migrants dans un gymnase à Châtillon, en banlieue parisienne, fin janvier 2020 après l'évacuation des campements des portes d’Aubervilliers et de la Villette (archive). Crédit : InfoMigrants

Des migrants dans un gymnase à Châtillon, en banlieue parisienne, fin janvier 2020 après l'évacuation des campements des portes d’Aubervilliers et de la Villette (archive). Crédit : InfoMigrants

Face à la pandémie de coronavirus, Medecins sans frontières a déployé un nouveau dispositif en Ile-de-France pour venir en aide aux plus vulnérables. En une semaine, huit cas de contamination ont été confirmés parmi les migrants évacués du camp d'Aubervilliers. La majorité de ces cas est toujours logée dans des centres d'hébergement collectif. Entretien.

En région parisienne, des dizaines de migrants se trouvent toujours à la rue. De nombreux autres sont confinés dans des gymnases, parfois sans accès à des conditions hygiéniques suffisantes, suite à l'évacuation du campement d'Aubervilliers. En raison de l'épidémie de coronavirus et du confinement, l'accès aux soins pour ces personnes s'est raréfié, en même temps que les associations sur le terrain.

Pour Médecins sans frontières (MSF), qui intervient toujours auprès des personnes à la rue et auprès de celles en centre d'hébergement, l'accompagnement médical des migrants est pourtant une priorité en "cette période d'incertitude".

Entretien avec Anneliese Coury, coordinatrice du projet Urgence Covid-19 pour l'Ile de France chez MSF.

InfoMigrants : MSF est l'une des rares organisations présentes sur le terrain en cette période de confinement. Comment vous organisez-vous pour poursuivre le travail ?

Anneliese Coury : Nous avons été touchés comme tout le monde par des problèmes d'effectifs : certains de nos collègues soignants ont été déployés dans les hôpitaux; d'autres, pour des raisons diverses, ne peuvent pas être sur le terrain. Mais, face à la situation, MSF a décidé de développer de nouvelles activités en France, et plus particulièrement en Ile-de-France [région la plus touchée du pays par la pandémie de Covid-19, NDLR]. L'idée est de soutenir les efforts des soignants, et non pas de se substituer au système de santé. Nous nous concentrons sur les personnes vulnérables et précaires : les migrants, les sans-abris, les mineurs non accompagnés.

Nous avons constitué une nouvelle équipe avec des recrues supplémentaires, dont des médecins, des infirmiers, des logisticiens et des coordinateurs de projets. Nous prévoyons également d'embaucher des travailleurs sociaux. Au total, depuis une semaine, nous avons recruté une quinzaine de personnes [sur une équipe qui compte en temps normal une trentaine d'employés, NDLR].

Depuis le 31 mars, nous avons également réactivé nos maraudes de cliniques mobiles, alors que nous n'en faisions plus.

IM : Vous intervenez notamment dans les centres d'hébergement réquisitionnés après l'évacuation du camp de migrants d'Aubervilliers le 24 mars. Certains de ces centres sont des gymnases. Les mesures sanitaires y sont-elles suffisantes ?

AC : Malheureusement les gymnases ne sont pas la meilleure des solutions. Par définition, dans ce type d'établissement, il n'y a pas d'espace séparé. C'est parfois impossible d'isoler des personnes qui sont soupçonnées d'être infectées par le coronavirus. Elles devraient être dans des lieux de vie avec des chambres individuelles, qui permettent une distanciation sociale.

Au total, nous intervenons sur neuf sites d'hébergement en Seine-et-Marne, dans le Val d'Oise et à Paris, que cela soit des hôtels ou des gymnases. Nous essayons dans chaque lieu de mettre en place des règles sanitaires simples pour prendre soin des hébergés et du personnel qui travaille dans ces centres.

IM : Comme quoi par exemple ?

AC : Certaines recommandations sont très simples comme le lavage de main régulier. Nous préconisons de ne pas porter de bijoux et de garder les ongles courts, ce qui facilite le nettoyage et donc protège contre le virus.

Nous travaillons également sur la gestion du linge sale. Le moment du déshabillage du lit peut être propice à une contamination. Nous recommandons que l'hébergé défasse lui-même les draps de son lit et qu'il les mette tout de suite dans un sac à linge sale, sans les transporter contre lui, puis de les laver à 60 degrés. Pareil pour les vêtements.

Bien-sur, certains lieux, comme les gymnases, ne permettent pas toujours d'avoir accès à des machines à laver. Dans ce cas, nous pouvons recommander des lessives à la main en favorisant un séchage à l'air libre. Mais, là encore, ce n'est pas toujours possible : dans les gymnases, les sanitaires sont collectifs.... Tout cela représente des défis.

IM : Combien avez-vous détecté de cas de coronavirus parmi les migrants ?

AC : L'accès aux tests est difficile. Depuis la semaine dernière, nous avons pu en réaliser 26. Seize d'entre eux se sont révélés positifs. Nous attendons encore les résultats de quatre d'entre eux, trois ont été illisibles et trois autres ont été négatifs.

Sur ces 16 personnes contaminées, huit sont des mineurs non-accompagnés dont nous assurons le suivi et qui n'étaient pas concernés par l'évacuation du camp d'Aubervilliers. Ils sont hébergés dans des hôtels. Quatre d'entre eux ont été transférés dans un centre Covid-19 [un centre de ''desserrement'' à destination des sans-abris contaminés par le coronavirus mais dont l’état ne nécessite pas une hospitalisation, NDLR].

Les huit autres contaminés font partie des personnes mises à l'abri par les autorités le 24 mars. Trois sont dans des hôtels et cinq sont hébergés dans quatre gymnases différents. Un seul a été transféré dans un centre Covid-19 car il était logé dans un gymnase de Seine-Saint-Denis particulièrement inadapté à l'isolement : il n'y a ni étage, ni pièce séparée.

IM : Les sept autres contaminés ont donc été placés à l'isolement à l'intérieur des centres d'hébergement où ils se trouvaient déjà ?

AC : Oui du mieux que possible, mais ces personnes ont parfois du mal à respecter les règles d'isolement, notamment si il n'y a pas de sanitaires séparés ou si les espaces de restauration sont collectifs. Forcément, dans ces cas-là, le virus se diffuse… Dans ce genre de structures d'hébergement collectif et dans les chambres d'hôtel où les personnes vivent à plusieurs, la propagation est presque inévitable.

Pour un certain nombre de personnes, il n'y aura pas forcément de conséquences dramatiques en cas de contamination. II faut surtout s'assurer que les personnes les plus à risque ne soient pas exposées.

IM : À part éventuellement des symptômes du coronavirus, de quoi souffre la population migrante qui s'adresse à vous, qu'elle soit dans les centres d'hébergement ou bien à la rue ?

AC : Les migrants viennent nous voir pour des problématiques qui ne sont pas forcément liées au Covid-19, en effet, car les structures de soins qui les accueillent habituellement ne sont plus disponibles. Ils peuvent souffrir de problèmes dentaires, dermatologiques, ou encore de petites plaies, ce qu'il ne faut pas minimiser car cela peut prendre une grande importance lorsque l'on vit à la rue et que l'on a pas accès à l'hygiène. La problématique de la gale est également présente, surtout dans les centres d'hébergement collectifs où cela peut se répandre.

Il y a aussi un besoin de prise en charge en terme de santé mentale. Nous sommes en train de recruter un psychologue qui devrait rejoindre l'équipe la semaine prochaine. Pour beaucoup de personnes qui ont vécu le parcours de la migration et des traumatismes, cette situation de confinement et d'épidémie peut renforcer leur anxiété.

En plus de ça, un certain nombre de démarches sont actuellement suspendues, comme les demandes d'asile ou les recours, on peut comprendre que cela ait un impact négatif sur leur situation psychique et psychologique. Certains n'ont par ailleurs plus de moyen de subsistance.

Tout cela contribue à déstabiliser davantage ces personnes. Ce confinement et le fait que l'accès aux soins soit réduit ne seront pas sans impact sur la santé mentale des migrants, cela va rendre encore plus visible leurs problèmes.

Charlotte Oberti

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2 mars 2020 1 02 /03 /mars /2020 20:23
Des migrants près du fleuve Evros, qui marque la frontière entre la Turquie et la Grèce, le 2 mars. Photo: REUTERS

Des migrants près du fleuve Evros, qui marque la frontière entre la Turquie et la Grèce, le 2 mars. Photo: REUTERS

Depuis l’annonce d’Ankara de ne plus bloquer le passage des migrants vers l’Europe, plus de 10 000 personnes ont convergé vers la Grèce ce week-end. À la frontière, la police grecque empêche le passage, faisant parfois usage de grenades lacrymogènes et de canons à eau.

La tension est vive à la frontière entre la Turquie et la Grèce. À la suite de la décision d’Ankara de ne plus bloquer le passage des migrants vers l’Europe, plus de 10 000 personnes ont convergé vers cette zone entre les deux pays depuis le 28 février, selon les autorités grecques. Samedi soir, environ 13 000 migrants étaient amassés au niveau des points de passage de Pazarkule et Ipsala, côté turc, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), dans l’espoir de passer côté grec.

En réaction à cet afflux de migrants, la Grèce a annoncé avoir placé ses frontières en état de sécurité maximale dimanche et a prévenu qu’elle entendait renforcer encore les patrouilles aux frontières maritimes et terrestres du nord-est. Athènes a par ailleurs demandé l'aide de Frontex, l'agence européenne de contrôle aux frontières. La Bulgarie a, elle aussi, renforcé la sécurité à ses frontières, où aucun mouvement comparable à ceux observés aux point d’entrée en Grèce n’a été remarqué.

"Beaucoup de familles et d’enfants" bloqués à la frontière

À la frontière turco-grecque, face aux milliers de migrants massés derrière les grillages, dont certains lançaient des projectiles, la police grecque a fait usage dimanche de grenades lacrymogènes et canons à eau pour empêcher les entrées sur leur territoire, ont constaté des journalistes de l'AFP.

En 24 heures, les autorités grecques ont ainsi bloqué "l'entrée illégale" de 15 500 migrants le long du fleuve Evros, a déclaré une source gouvernementale. Près de 200 migrants ont par ailleurs été arrêtés pendant le week-end dans cette région, a encore ajouté cette source.

Le gouvernement grec a également mis en place un système d'envoi automatique de textos aux téléphones mobiles étrangers approchant la frontière, avec le message suivant : "Personne ne peut traverser les frontières grecques. Ceux qui tentent d'entrer illégalement seront bloqués". Au niveau du poste-frontière à proximité de la ville grecque de Kastanies, des Grecs ont crié à l'aide de haut-parleurs : "Les frontières sont fermées", en anglais et en arabe, à l'adresse des migrants regroupés de l'autre côté, a par ailleurs rapporté Reuters.

Selon un journaliste indépendant présent sur place, Hosam Salem, contacté par InfoMigrants, des familles ont franchi la rivière Evros, fleuve qui marque la frontière entre les deux pays, avant d’être bloquées par les forces de l’ordre grecques. "Plusieurs personnes ont dû revenir en Turquie", précise-t-il. "La situation est catastrophique, beaucoup de familles et d’enfants ont pris refuge dans les forêts aux alentours."

Toujours selon ce journaliste, des bus transportant des migrants continuaient d’arriver dans la zone lundi. Samedi soir, l’OIM avait affirmé que des autocars chargeaient des migrants dans plusieurs villes turques pour les conduire vers la zone frontalière.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a sommé lundi l'Europe de "prendre sa part du fardeau" dans l'accueil de migrants. "Après que nous avons ouvert les portes, les coups de téléphone se sont multipliés, ils nous disent 'fermez les portes'. Je leur ai dit : 'C'est fait, c'est fini. Les portes sont désormais ouvertes.'", a-t-il affirmé. Le chef d’État turc reproche à l'Europe de tarder à verser les fonds promis à la Turquie pour l'aider à prendre en charge 3,7 millions de réfugiés syriens sur son territoire. Par ailleurs, cette décision est survenu au lendemain de la mort jeudi 27 février, d’au moins 33 militaires turcs, tués dans des frappes aériennes du régime syrien dans la région d'Idleb, au nord-ouest de la Syrie.

 

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14 février 2020 5 14 /02 /février /2020 07:58
"C’EST LA PREMIERE FOIS QUE JE LA VOYAIS A LA LUMIERE DU JOUR"

"C’EST LA PREMIERE FOIS QUE JE LA VOYAIS A LA LUMIERE DU JOUR"

Ils viennent des quatre coins du monde et ont récemment rejoint l’Europe en quête d’une vie meilleure. Sur le chemin de l’exil, quelques-uns ont trouvé l’amour, d’autres l’ont manqué de peu. Certains racontent avoir pu surmonter, grâce à l’être aimé, un quotidien fait de faim, de coups et d’humiliations. D’autres ont découvert, au contraire, que leur relation amoureuse était une souffrance supplémentaire à l’éloignement de leur pays d’origine. InfoMigrants a rencontré certains d’entre eux. Voici l’histoire de Jalal, un migrant somalien enlevé par des trafiquants dans le sud de la Libye. Le jeune homme de 24 ans va rester plusieurs mois prisonnier dans des geôles construites plusieurs mètres sous terre. C’est là, dans cet enfer privé de la lumière du jour, qu’il rencontrera Leila, la femme de sa vie.

Je m’appelle Jalal. J’ai 24 ans. Je suis arrivé en Libye en 2017 grâce à des passeurs. J’ai d'abord été envoyé dans la ville d’Al-Koufrah, au sud-est du pays, puis dans un village, Tazirbu.

Là-bas, j’ai été enlevé et enfermé dans une prison. Sous terre.

Il y avait trois autres personnes avec moi. Je n’avais aucune idée du temps que nous allions passer ici. Au début, je ne parlais à personne. Je restais dans mon coin, il faisait sombre, nous étions coupés du monde, jamais nous ne voyions la lumière du jour. Leila était là, mais je ne l’ai pas tout de suite remarquée. Peu à peu, la prison souterraine s’est remplie. En quelques jours, le nombre de détenus a grimpé à plus de 100 personnes, il y avait des hommes et des femmes.

Nous avions du mal à respirer. L’atmosphère était étouffante. Jamais nous n’avons été autorisés à remonter à la surface, à sortir de terre.

Nous perdions un peu la notion du temps. Heureusement, certains d’entre nous avaient des téléphones portables, avec un peu de batterie, on pouvait se raccrocher à l’heure. Nous savions juste qu’au-dessus de nos têtes, il y avait trois ou quatre gardes. Nous ne remontions jamais, mais eux descendaient nous voir. Ils nous frappaient, ils ont violé certaines femmes, ils passaient leur temps à nous insulter. Nous ne savions pas pourquoi ils nous gardaient là.

Pendant six mois nous avons mangé la même chose, des pâtes. Jamais nous n’avons eu autre chose. Les gens ont commencé à mourir. Vingt personnes, je crois, sont mortes là-bas.

Nous n’avions pas d'autre choix que de nous adapter pour survivre. On cherchait tous une raison de s’accrocher à la vie. Mais nous nous affaiblissions de jour en jour.

Leila, elle, semblait intouchable.

Je l’ai repérée parce que personne ne pouvait l’approcher, ni les passeurs, ni les gardiens. C’est comme si elle les impressionnait. D’où tirait-elle cette force ? Nous ne le savions pas. Elle était très pieuse, elle jeûnait, malgré le peu de nourriture que nous avions. Elle réussissait à rester positive. Pourtant, la mort nous entourait.

J’aimais l’énergie qu’elle dégageait dans cet enfer. J’ai voulu mieux la connaître. Alors j’ai commencé à lui parler. Elle était Somalienne, elle aussi.

Elle était différente des autres. Elle me faisait du bien. Elle me parlait de ses rêves, de sa vie d’avant. Elle disait qu’elle était sûre qu’on sortirait d’ici. J’essayais de la croire. Je suis tombé amoureux. J’avais l’impression d’être ailleurs. Elle m’empêchait de sombrer.

Au bout de deux mois sous terre, à ses côtés, je lui ai parlé de mariage.

Je lui ai dit que je voulais passer ma vie avec elle. Elle a accepté de m’épouser. Nous avions deux problèmes à résoudre : comment sceller une union sous terre ? Comment prévenir ses parents ?

Notre mariage a occupé l’esprit des autres détenus. On ne parlait que de ça. C’était comme si on représentait un espoir pour tout le monde. Avec un téléphone d'un autre détenu, on a finalement réussi à trouver un réseau et à joindre sa mère.

Il fallait désormais identifier quelqu’un capable de nous marier. Parmi les détenus se trouvait un religieux musulman, un cheikh. Je lui ai demandé de nous unir. C’était une demande surréaliste. Mais il a accepté, nous nous sommes donc mariés sous terre.

Les jours qui ont suivi, on a parlé de ce qu’on ferait une fois dehors, de nos projets d’avenir. Elle voulait être infirmière, je voulais finir mes études d’ingénierie. On s’est dit qu’on aurait des enfants et une maison à nous. Je n’avais pas besoin du soleil, j’en avais un près de moi.

Quelques semaines plus tard, un groupe de trafiquants est venu. Ils ont embarqué plusieurs personnes. Ils ont battu ceux qui résistaient, ils m’ont frappé avec une barre de fer, je me suis écroulé.

Ils ont pris Leila avec eux.
 

Après s'être enfui, le couple a pu rejoindre Tripoli et être pris en charge par le HCR.

J’ai mis dix jours pour m’en remettre. Il fallait que je m’enfuie, que je retrouve Leila. J’ai dit aux autres prisonniers qu’il fallait se rebeller. La plupart des hommes ont accepté de me suivre. On avait un plan pour s’échapper, c’était assez simple, mais on avait peur : on devait tous ensemble s’en prendre en même temps à tous les gardes pour les neutraliser et s’échapper. Ça a fonctionné.

Nous sommes sortis de terre comme des zombies. Nous avons marché et nous sommes tombés sur un village. Là, la population et les autorités locales nous ont aidés.

On nous a envoyés à Tripoli. Dans la capitale, nous avons été pris en charge par le Haut-commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR). Nous avons reçu le statut de réfugié. Derrière le centre où je me trouvais se tenait un autre bâtiment, un lieu réservé aux femmes.

Elle était assise là, comme si elle m’attendait. C’est la première fois que je voyais Leila à la lumière du jour, hors de terre. On a couru l’un vers l’autre. Je l’avais retrouvée.

Elle avait pu s’échapper. Il y avait eu un problème avec les camions des trafiquants. Ils s’étaient arrêtés, elle avait pu fuir. Grâce à l’aide de la population, elle avait pu rejoindre Tripoli et le centre du HCR. Elle avait mis mon nom sur une liste de "disparus".

Nous sommes restés quelque temps en Libye. Nous ne nous voyions que deux fois par semaine, elle était dans le centre de Tarik al-Sika, où il y avait un bâtiment pour femmes. Nous allions bien. Comme nous étions mariés, nous avons été envoyés ensemble au Niger, et puis en France – via le programme de réinstallation de l’ONU.

Nous sommes depuis trois mois dans un centre d’accueil en Alsace. Notre vie commence plutôt bien. Nous avons des projets, il nous reste à les réaliser. Le plus beau arrive dans six mois… Leila est enceinte.

Kinda youssef

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29 janvier 2020 3 29 /01 /janvier /2020 20:17
Réfugiés, Mossoul (Irak) @ wikimedia commons / Mstyslav Chernov

Réfugiés, Mossoul (Irak) @ wikimedia commons / Mstyslav Chernov

« Le cri des migrants est celui de notre humanité »

Pendant tout le mois de février 2020 le pape François invite les catholiques à prier avec lui :«  Pour que le cri de tant de migrants victimes de trafics criminels soit entendu et pris en compte. »

Le père Daniel Régent S.J., directeur national du Réseau de prière du pape François, écrit dans son édito: « Ce mois-ci, le pape porte notre attention vers des hommes, des femmes et des enfants qui ont double peine : ils sont migrants et victimes de trafics criminels. Leur cri est silencieux. Certains se noient en mer, d’autres sont victimes au cours du voyage ; tous se font discrets pour arriver au but. Leur cri cependant monte des entrailles de la terre. Un cri qui terrorise et paralyse autant qu’il interpelle la conscience. … »

 « Prions pour que le cri de tant de migrants victimes de trafics criminels soit entendu et pris en compte.»

Exercer une mission de compassion pour le monde, telle est la vocation du Réseau Mondial de Prière du Pape. Ce mois-ci, le pape porte notre attention vers des hommes, des femmes et des enfants qui ont double peine : ils sont migrants et victimes de trafics criminels. Leur cri est silencieux. Certains se noient en mer, d’autres sont victimes au cours du voyage ; tous se font discrets pour arriver au but. Leur cri cependant monte des entrailles de la terre. Un cri qui terrorise et paralyse autant qu’il interpelle la conscience.

J’ouvre l’Évangile. Jésus n’a pas une pierre où reposer sa tête (Mt 8,20). Comme eux, il est en route et il m’appelle. Autant marcher sur la mer ! « Les disciples, le voyant marcher sur la mer, crurent que c’était un fantôme et poussèrent des cris » (Mc 6,49).  Ils sont autant paniqués par la tempête que par sa venue sur l’eau. Eux aussi, ils crient. Ici et là, c’est le cri de l’humanité en détresse. Il les rassure : « Ayez confiance, c’est moi, soyez sans crainte » (Mc 6,50).

La première étape est d’accepter d’entendre ce cri et d’en être touché. C’est un travail sur soi, qui peut apparaître au-delà de nos faibles forces. La prière y a toute sa place. Prier pour les migrants commence à cet endroit de notre conversion personnelle. « Mon Dieu, ne permets pas que je m’enferme et me noie dans la peur ! » L’Écriture Sainte ne cesse de répéter que l’homme est un voyageur, en marche vers « une terre qui ruisselle de lait et de miel », vers une vie en plénitude. Les migrants, et particulièrement les plus éprouvés, me rappellent que je le suis comme eux, ou que comme eux j’aurai à faire un jour une migration, d’autant plus redoutable que je me serai accroché à toutes les sécurités possibles. Ils sont mes frères et sœurs en humanité et ont bien des choses à m’apprendre.

Certes, chacun n’est pas appelé à secourir les migrants. Nous n’avons pas tous le même charisme. Il y a une affirmation que nous devons cependant graver dans nos cœurs : ils sont nos frères et sœurs en humanité. Il en va de leur existence, mais aussi de la nôtre pour ne pas perdre notre âme. À leurs cris, n’opposons pas les nôtres pour les rejeter.

 P. Daniel Régent sj, directeur national

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24 janvier 2020 5 24 /01 /janvier /2020 23:41
Parwana a passé plus de trois mois avec sa famille dans le camp de Moria, en Grèce. Elle a raconté son quotidien dans des "lettres au monde" publiées sur internet et bientôt dans un livre. Crédit : Judith Büthe

Parwana a passé plus de trois mois avec sa famille dans le camp de Moria, en Grèce. Elle a raconté son quotidien dans des "lettres au monde" publiées sur internet et bientôt dans un livre. Crédit : Judith Büthe

Parwana Amiri, 16 ans, vit aujourd'hui dans le camp de Ritsona, au nord d’Athènes, avec sa famille. Arrivés en Grèce en septembre 2019, ils ont vécu pendant plusieurs mois dans le camp surpeuplé de Moria. Révoltée par les conditions de vie qui y régnaient, l’adolescente a raconté son quotidien dans des "lettres au monde", aujourd’hui publiées sur internet.

À quoi ressemble la vie dans le camp de migrants surpeuplé de Moria, sur l’île grecque de Lesbos, vue par les yeux d’une jeune fille de 16 ans ? C'est la question à laquelle répond Parwana Amiri, qui y a passé trois mois et demi avec sa famille.

À son arrivée le 19 septembre, la jeune fille est extrêmement choquée par les conditions de vie des migrants. Les lieux, prévus pour 3 000 personnes, en accueillent à ce moment-là plus de 10 000. Le sol est jonché de déchets. Partout, il faut faire la queue : pour avoir à manger, pour voir un médecin, pour obtenir des informations.

Dans le camp, Parwana voit défiler les journalistes mais il lui semble que personne ne parvient à raconter la façon dont les habitants vivent au quotidien. Elle s'indigne de la situation dans laquelle des milliers de personnes sont contraintes de vivre. Deux semaines après son arrivée, elle prend la plume et rédige sa première "lettre au monde".

"La plupart des gens qui viennent à Moria voient que beaucoup de choses ne vont pas mais certains de nos problèmes restent cachés, comme la violence. Je voulais écrire sur ces problèmes cachés. Je crois au pouvoir des mots et je sais que mes articles sont un moyen de donner une voix aux réfugiés", explique Parwana à InfoMigrants.

"Nous risquons nos vies pour survivre"

La jeune fille écrit d’abord ses textes en persan mais réalise rapidement que l’anglais serait lu par davantage de personnes. La plateforme Infomobile, gérée par l’ONG Welcome to Europe, propose à Parwana de l’aider à traduire ses textes et de les publier.

Dans sa deuxième lettre, elle évoque le choix difficile de quitter son pays lorsqu’on y est menacés. "Quand nous sommes obligés de partir et que nous choisissons cette voie, nous risquons nos vies pour survivre. Même après avoir pris en compte tous les dangers et la probabilité de mourir, cela reste le meilleur choix parmi des options qui sont toutes mauvaises", écrit-elle.

Les textes de Parwana sont parfois très personnels, d'autres sont plus journalistiques ou sont écrits sous la forme de témoignages d’autres migrants. La jeune fille raconte la vie autour du four à pain construit par des femmes, le harcèlement, les enfants privés d’éducation, la fatigue de devoir toujours prouver que l’on a besoin d’une protection humanitaire. Et la violence, omniprésente.

"Je me sens impuissante face à cette violence. J’ai l’impression qu’elle coule dans nos veines. Je ne veux pas faire partie de tout cela. J’ai honte quand je sens que de la violence monte entre deux personnes qui souffrent pour les mêmes raisons. Et j’ai honte quand je sens la violence qui monte en moi", confie la jeune femme dans sa "lettre au monde" numéro 10.

Un livre en 2020

Originaire de Herat, dans l'ouest de l'Afghanistan, Parwana affirme qu'elle écrit depuis qu’elle a 13 ans. Quand elle était encore en Afghanistan, la jeune fille a commencé par imaginer des histoires pour enfants et de petits poèmes. "C’est presque interdit en Afghanistan pour les femmes d’écrire sur ce dont elles ont peur et ce qu’elles veulent", assure la jeune fille.

Aujourd’hui, Parwana et sa famille vivent dans le camp de Ritsona, au nord d'Athènes. L'adolescente voudrait continuer à écrire sur son quotidien dans ce nouveau camp. Elle espère aussi inspirer d’autres migrants afin qu’ils écrivent à leur tour leur histoire.

Après avoir été publiées sur internet, les lettres de Parwana doivent être rassemblées dans un livre dont la publication est prévue en 2020. Pour la jeune fille, ce livre est un moyen de "montrer que ni les montagnes, ni les frontières ne sont une raison d’abandonner".

 Julia Dumont

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