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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Secrétaire de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier Catholique des personnels de la Préfecture de Police de Paris
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13 décembre 2019 5 13 /12 /décembre /2019 09:02
Le Congrès américain reconnaît le génocide arménien

La résolution adoptée par les deux chambres du Parlement américain « met en péril l’avenir des relations » entre la Turquie et les Etats-Unis, a mis en garde Ankara.

Après la Chambre des représentants, le Sénat américain a adopté à l’unanimité jeudi 12 décembre une résolution reconnaissant le génocide arménien. Appelant à « commémorer le génocide arménien » et à « rejeter les tentatives (…) d’associer le gouvernement américain à la négation du génocide arménien », ce texte non contraignant avait été auparavant bloqué à plusieurs reprises au Sénat par des alliés républicains du président Donald Trump.

Jeudi, personne ne s’est opposé à l’adoption de la résolution, proposée par le démocrate Bob Menendez. « Je suis heureux que cette résolution ait été adoptée à une époque où il y a encore des survivants du génocide qui pourront voir que le Sénat reconnaît ce qu’ils ont enduré », a déclaré le sénateur dans l’hémicycle, saisi par l’émotion.

Le génocide arménien est reconnu par une trentaine de pays et la communauté des historiens. Selon les estimations, entre 1,2 million et 1,5 million d’Arméniens ont été tués pendant la première guerre mondiale par les troupes de l’Empire ottoman, alors allié à Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. Mais la Turquie refuse l’utilisation du terme « génocide », évoquant des massacres réciproques sur fond de guerre civile et de famine ayant fait des centaines de milliers de morts dans les deux camps.

Une « insulte » pour Ankara

« Le comportement de certains membres du Congrès américain nuit aux relations turco-américaines, a d’ailleurs mis en garde Ankara jeudi soir. La résolution américaine qui est passée aujourd’hui au Sénat met en péril l’avenir de nos relations bilatérales. »

Au contraire, le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, a salué une « victoire de la justice et de la vérité ». « Au nom du peuple arménien, j’exprime notre gratitude au Congrès américain », a-t-il écrit sur Twitter, qualifiant le vote comme « un pas courageux vers la prévention des génocides à l’avenir ».

Le 30 octobre, l’adoption, par 405 voix sur 435, de cette résolution à la Chambre des représentants avait déjà provoqué l’ire d’Ankara, qui avait dénoncé une « insulte » et une mesure n’ayant « aucune valeur ». Un allié de Donald Trump au Sénat avait ensuite bloqué la première tentative de voter la résolution à la chambre haute, une heure environ à peine après avoir rencontré le président turc, Recep Tayyip Erdogan, à la Maison Blanche, le 14 novembre.

 

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26 novembre 2019 2 26 /11 /novembre /2019 07:40
La cheffe de l'exécutif de Hong Kong Carrie Lam lors de sa conférence de presse hebdomadaire, le 26 novembre 2019 à Hong Kong © AFP, Nicolas ASFOURI

La cheffe de l'exécutif de Hong Kong Carrie Lam lors de sa conférence de presse hebdomadaire, le 26 novembre 2019 à Hong Kong © AFP, Nicolas ASFOURI

L'écrasante défaite des candidats pro-Pékin lors des élections de dimanche à Hong Kong traduit le mécontentement de la population, a reconnu mardi la cheffe de l'exécutif hongkongais, Carrie Lam, qui n'a cependant fait aucune concession pour tenter d'enrayer la crise politique que traverse la mégapole depuis plus de cinq mois.

A Pékin, les médias ont passé sous silence la victoire de l'opposition pro-démocratie, préférant discréditer les conditions dans lesquelles le scrutin s'est tenu. 

La dirigeante hongkongaise, qui cristallise la colère des manifestants, s'est engagée mardi à "améliorer la gouvernance" de l'exécutif. 

Elle a reconnu que ces élections avaient révélé "les lacunes du gouvernement, notamment le mécontentement quant au temps mis pour gérer l'instabilité actuelle et, bien sûr, pour mettre fin à la violence".

Les candidats pro-démocratie ont raflé dimanche 388 des 452 sièges de conseillers de district lors des élections locales, un camouflet pour Mme Lam et pour les autorités chinoises. 

Les protestataires tiennent Mme Lam pour responsable de la crise politique sans précédent que connaît l'ex-colonie britannique depuis sa rétrocession à la Chine en 1997.

La radicalisation des manifestants et la violence croissante de leurs actions n'ont pas empêché les électeurs de sanctionner Mme Lam, qui avait affirmé à plusieurs reprises qu'une majorité silencieuse de Hongkongais soutenait son action.

Les résultats du vote aussitôt connus, les manifestants pro-démocratie ont invité Mme Lam à accéder à leurs cinq revendications, dont l'instauration du suffrage universel et une enquête sur ce qu'ils considèrent comme des violences policières.

- "Ni réflexion, ni réponse" -

Mme Lam a préféré éluder ces demandes, préférant dénoncer la violence des protestataires et réitérer son offre de dialogue entre toutes les parties. Une proposition rejetée par les opposants, qui la jugent trop tardive et insuffisante.

Le soutien de la population au mouvement en faveur de la démocratie, qui s'est exprimé à travers les urnes, semble avoir calmé Mme Lam et le gouvernement chinois qui, jusqu'à présent, soutenaient que seule une frange violente et radicale de la population étaient à l'origine des manifestations.

Selon Lam Cheuk-ting, député et figure de proue du Parti démocrate, le plus grand parti d'opposition, les déclarations de la cheffe de l'exécutif traduisent le fait qu'il n'y a "ni réflexion, ni réponse, ni résolution" concernant la crise actuelle.

"Alors que le camp pro-establishment a finalement été réveillé par les votes, Mme Lam choisit toujours de rester endormie, aussi profondément que dans le coma", a-t-il commenté.

Les médias d'Etat chinois, qui ont mis en doute la légitimité de ce scrutin, ont préféré souligner les actes violents qui ont entaché la campagne électorale.

Sans donner le résultat de la consultation, le Quotidien du peuple, le principal organe du Parti communiste au pouvoir, remarquait que les troubles avaient "gravement perturbé le processus électoral".

Dans un éditorial, le quotidien China Daily affirmait que le scrutin avait été "faussé par des manœuvres d'intimidation" et "des coups bas".

Ce revers a alimenté les spéculations selon lesquelles Mme Lam pourrait être poussée vers la sortie par les autorités chinoises. Pékin a cependant assuré lundi continuer à "résolument" la soutenir.

- Aucun message de Pékin -

Interrogée sur la question de savoir si les dirigeants chinois lui avaient demandé d'endosser la responsabilité de cet échec, Mme Lam a affirmé n'avoir reçu aucun message en ce sens de la part de Pékin. 

Elle a par ailleurs appelé à plusieurs reprises les protestataires radicaux retranchés depuis plus d'une semaine à l'Université polytechnique (PolyU) à se rendre de manière pacifique à la police.

La mobilisation a débuté en juin contre un projet de loi autorisant l'extradition vers la Chine continentale des ressortissants hongkongais. Le texte a été abandonné en septembre, mais depuis les revendications se sont élargies et les affrontements entre police et manifestants sont devenus de plus en plus violents.

L'élection des 452 conseillers de district, qui gèrent des questions comme les ordures ménagères ou les itinéraires des lignes de bus, suscite d'ordinaire peu d'intérêt. 

Dimanche, ce scrutin a pris une tout autre signification en raison du mouvement de contestation. Le taux de participation a atteint un chiffre record.

L'élection des conseillers de districts obéit au mode de scrutin qui, à Hong Kong, se rapproche le plus de la représentation directe.

AFP

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4 novembre 2019 1 04 /11 /novembre /2019 19:20
Après l’élection de Félix Tshisekedi à la tête de l’Etat congolais, le 24 janvier 2019. JOHN WESSELS / AFP

Après l’élection de Félix Tshisekedi à la tête de l’Etat congolais, le 24 janvier 2019. JOHN WESSELS / AFP

La société civile appelle à la mobilisation populaire lundi 21 octobre. Le président Félix Tshisekedi, malgré ses promesses, peine à convaincre.

C’est un nouveau combat qu’entame Isidore Ndaywel e Nziem, 75 ans, intellectuel respecté, à la tête du Comité laïc de coordination (CLC). Ce collectif proche de l’Eglise catholique congolaise s’est illustré par l’organisation de grandes manifestations pacifiques contre Joseph Kabila, violemment réprimées, fin 2018 et au début de l’année suivante. Désormais, le professeur Ndaywel e Nziem appelle les Congolais à se joindre, lundi 21 octobre, à la marche organisée par le CLC contre la corruption. « Tout en République démocratique du Congo (RDC) est exposé à la corruption et la situation ne fait qu’empirer, analyse l’historien. Il est urgent de se mobiliser pour que le pouvoir ne se limite plus à des annonces et à de la rhétorique servie depuis Mobutu. »

En RDC, promettre d’éradiquer la corruption et d’instaurer un Etat de droit figurent en effet dans les grands discours que se transmettent les dirigeants comme la recette magique pour séduire les institutions internationales, finalement peu regardantes sur les résultats.

La corruption est pourtant toujours ubiquiste. Elle peut prendre le visage d’un fonctionnaire tracassant, d’un militaire contraint à s’autorémunérer, d’un milicien inflexible, d’un opérateur économique incontournable, d’un élu orchestrant un réseau clientéliste, d’un conseiller du président prédateur.

Tourbillon de pratiques corruptives

Les anciens chefs d’Etat Mobutu Sese Seko et Joseph Kabila ne se sont-ils pas enrichis par milliards de dollars tout en recourant à la répression violente pour sécuriser leur mainmise économique ? A cela s’ajoutent des intermédiaires, hommes d’affaires occidentaux, asiatiques ou moyen-orientaux, et représentants de grands groupes si prompts à payer en liquide pour sécuriser leurs activités, dont les revenus s’évadent dans des circuits financiers offshore, au grand dam de l’Etat.

Selon un sondage mené par Transparency International, 80 % des Congolais ayant été en contact avec un service public ont eu à payer un pot-de-vin. Au sein de l’élite, les commissions se chiffrent parfois en millions de dollars. De quoi freiner l’enthousiasme d’investisseurs étrangers.

Face à un tel tourbillon d’acteurs et de pratiques corruptives tirant profit de la faiblesse des institutions et obérant l’économie, le président Félix Tshisekedi, investi le 24 janvier suite à une élection controversée, a appelé au « changement des mentalités ». Il a d’abord prôné une « approche répressive contre les intouchables corrupteurs et corrompus d’hier et d’aujourd’hui ». En attendant la mise en place d’une agence dédiée, il s’est tourné vers la justice – elle aussi en partie rongée par des magistrats « achetables » – pour demander des enquêtes sur des élus soupçonnés de corruption et a exigé des sanctions exemplaires. Certains députés ont été déchus.

Mais des grandes figures de la corruption et des détournements de fonds présumés ont été maintenues en fonction par le chef de l’Etat. Tel qu’Albert Yuma, à la tête de la société minière d’Etat, Gécamines, l’un des épicentres de ce fléau. Richissime et influent patron des patrons, ce proche de l’ancien président Joseph Kabila qui a vainement tenté de l’imposer comme premier ministre à son allié et successeur Tshisekedi conserve ainsi sa position surplombante. M. Yuma, symbole et coryphée de certains crimes économiques commis sous l’ancien régime, peut continuer d’œuvrer, laissant craindre une sorte d’impunité rétroactive dénoncée par la société civile congolaise.

La prétendue « croisade » contre la corruption semble ainsi avoir achoppé sur une première capitulation. La seconde porte sur le scandale des 15 millions de dollars de détournement présumé révélé à la rentrée par l’Inspection générale des finances qui oriente les soupçons vers le directeur de cabinet du chef de l’Etat. « En arrivant au pouvoir, ma philosophie a été de tirer un trait sur le passé (…) On peut repartir avec ceux qui ne se sont pas trop compromis, a expliqué le président Tshisekedi lors d’un entretien accordé à TV5 Monde et au Monde, en septembre. Je n’ai pas à fouiner dans le passé. Trop de travail m’attend (…) La corruption a été endémique et banalisée. Je reconnais que cela continue sous mon mandat. Tout ne peut pas changer en un jour. »

Marge de manœuvre réduite

Pour un Congolais, dénoncer la corruption à grande échelle pratiquée par les dirigeants est un exercice périlleux. Le banquier Jean-Jacques Lumumba le sait peut-être mieux que personne. En 2016, il a quitté son pays après avoir signalé à ses supérieurs et au cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC) des opérations suspectes constatées au sein de la filiale locale de la BGFI, une banque gabonaise prisée par les familles régnantes de la région pour y blanchir des détournements de fonds publics. A Kinshasa, elle est dirigée par Francis Selemani Mtwale, un intime de Joseph Kabila – présenté comme son frère adoptif –, alors président malgré la fin de son dernier mandat. Craignant pour sa vie, Jean-Jacques Lumumba s’est exilé en région parisienne où il s’est mué en lanceur d’alerte et militant anti-corruption qui vient de lancer sa plateforme panafricaine, UNIS.

 « Pour changer un pays aussi pourri que la RDC sur le plan du système politico-économique, il faut prendre des risques et des mesures fortes. Pour l’instant, Félix Tshisekedi fait montre d’une volonté molle de bousculer les lignes », constate le financier de 33 ans, petit-neveu de Patrice Emery Lumumba – figure de l’indépendance et premier ministre assassiné le 17 janvier 1961. Il est sorti déçu d’un entretien avec le chef de l’Etat qui s’est tenu en mars, à Kigali, la capitale rwandaise. « J’espérais une judiciarisation de la corruption sous Joseph Kabila. En vain. Rien de concret n’est ressorti de notre discussion sur la lutte anti-corruption », déplore-t-il.

Félix Tshisekedi évolue dans un contexte de cohabitation délicate et incertaine avec le camp de son prédécesseur, dont les partisans sont majoritaires au Parlement, dans les Assemblées provinciales, et au gouvernement. « Le problème essentiel, c’est que Tshisekedi n’est pas libre d’être libre », observe l’historien Isidore Ndaywel e Nziem. Sa marge de manœuvre est réduite. Sa lutte contre la corruption a des limites à ne pas franchir, des personnalités à épargner, des enquêtes qu’il peut être risqué de démarrer.

Joan Tilouine

 

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25 juin 2019 2 25 /06 /juin /2019 06:07
Kosovo: apprendre la langue de l'autre, pour s'entendre © AFP / Armend NIMANI

Kosovo: apprendre la langue de l'autre, pour s'entendre © AFP / Armend NIMANI

Et si pour vivre ensemble, on commençait par se comprendre ? La municipalité de Kamenica, dans l'est du Kosovo, incite ses habitants à apprendre la langue de l'autre, une gageure dans ce pays où un mur de défiance divise Albanais et Serbes.

"J'apprends le serbe parce que je vis ici, je travaille ici et j'ai des clients serbes qui ne parlent pas albanais", explique Suna Zajmi, pharmacienne albanaise de 32 ans, dans cette ville de 30.000 habitants où 10 % de la population est serbe.

Même motivation pour le Serbe Strahinja Vasic, fonctionnaire municipal de 25 ans: "J'ai décidé d'apprendre l'albanais parce que je suis né ici, que j'ai passé 25 ans avec des Albanais, que je vis dans un quartier où ils sont majoritaires, avec seulement six familles serbes. Et ça me sert aussi pour mon travail."

Ex-province serbe de 1,8 million d'habitants, indépendante depuis 2008, le Kosovo a une population à 90 % albanaise mais 120.000 Serbes vivent toujours là, vingt ans après la guerre de 1998-99 et dix ans après l'indépendance, que la plupart des Serbes refuse.

Le serbe et l'albanais y sont les deux langues officielles mais elles sont très différentes et le bilinguisme est de plus en plus rare.

Si l'apprentissage de la langue de l'autre était obligatoire à l'école durant l'ère yougoslave, aujourd'hui, chaque communauté a son système scolaire.

Si bien que dans la ville divisée de Mitrovica (nord), où les tensions restent fortes, des ONG utilisent l'anglais comme langue commune pour établir des contacts entre jeunes.

"Pratique, pas politique"

A Kamenica (est), 40 Serbes dont Strahinja Vasic et 18 Albanais dont Suna Zajmi ont saisi l'opportunité de suivre gratuitement ces cours, dispensés sur trois mois à raison de 40 leçons de 45 minutes.

"Mais mes étudiants ont insisté pour rester plus longtemps, donc on faisait des leçons d'une heure", explique Teuta Kastrati, 49 ans, de mère bosniaque et de père albanais, et qui enseigne le serbe.

La mairie a lancé ce programme cette année avec le soutien de l'ambassade du Royaume-Uni et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui oeuvre également à un projet de dictionnaire albano-serbe en ligne.

Cinquante candidats sont déjà inscrits pour la prochaine session, qui démarrera en septembre.

Pour Svetlana Rakic, de l'OIM, apprendre une langue ne doit pas être une question "politique" mais "pratique": les gens en "comprennent l'utilité", "mais n'en ont souvent pas l'opportunité".

Pourtant, cette compréhension mutuelle "est nécessaire pour la stabilité à long terme", dit-elle.

Mon père, ce héros

Kamenica est un endroit spécial, affirme le jeune maire albanais, Qëndron Kastrati.

La ville connaît les mêmes problèmes que d'autres, avec deux-tiers de sans-emploi parmi une population qui survit grâce à l'argent de sa diaspora.

Mais la guerre de 1998-99, qui a fait 13.000 morts dans le pays (surtout des Albanais) y a laissé un souvenir moins cuisant, sans trop d'exactions contre les civils, sans exode massif des Serbes. Les familles n'y recherchent pas de disparus, une question qui reste une plaie ouverte ailleurs.

Les communautés albanaise et serbe y vivent souvent mélangées quand, autre part, chacun reste dans son quartier ou son village.

Qëndron Kastrati, 30 ans, dit aussi que son nom le protège, face à de potentielles accusations de trahison: son père, Isa Kastrati, est considéré comme un héros national pour avoir passé onze ans dans les prisons serbes avant d'être tué à la guerre.

Il a choisi comme adjoint Bojan Stamenkovic, un Serbe de 35 ans. Ce douanier parle couramment l'albanais, l'enseigne aux siens et se présente comme "un patriote serbe qui entend aider sa communauté", ce qui n'est possible qu'en "intégrant le système" kosovar.

Ailleurs au Kosovo, les responsables serbes s'alignent sur la politique imposée par Belgrade, se gardant bien de parler albanais et ne collaborant qu'au minimum avec l'administration.

Quand le politicien serbe Oliver Ivanovic a été assassiné en 2018 à Mitrovica, son bilinguisme assumé a été unanimement relevé comme une exception dans la classe politique du Kosovo. Ses partisans y voyaient une rare qualité pour bâtir des ponts, ses détracteurs un signe de sa tiédeur patriotique serbe.

La tendance à ériger des murs

A Kamenica, "le maire et moi n'avons pas fait de miracle", assure Bojan Stamenkovic: "La tolérance inter-ethnique était là, on a juste fait un pas supplémentaire pour que les jeunes échangent et trouvent un langage commun sur des questions communes", le "sous-développement économique, le chômage, l'absence de perspective".

Le maire évoque lui aussi un environnement relativement favorable, qu'"il ne faut pas laisser se dégrader". Il espère pouvoir bientôt regrouper dans des cours communs de technologie ou de sport des étudiants serbes et albanais suivant un cursus similaire.

Tout cela va à l'encontre de "la tendance générale à ériger des murs au Kosovo", se félicite l'enseignante Teuta Kastrati, pour qui Kamenica pourrait "servir d'exemple" ailleurs à condition d'y recevoir le même soutien politique.

Le maire-adjoint Bojan Stamenkovic veut croire dans "le début d'une histoire à succès". "Si on veut bâtir une vraie coexistence ethnique, il faut apprendre la langue de l'autre."

 

Kamenica (Kosovo) (AFP

 

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19 juin 2019 3 19 /06 /juin /2019 06:09
Photo : Felton Davis (CC BY 2.0)

Photo : Felton Davis (CC BY 2.0)

Au Yémen, après quatre années de guerre, l’espoir d’une sortie de crise prochaine semble très faible.

L’ONG Acled estime que plus de 70 000 Yéménites auraient été tués depuis 2016.

Cette année, comme un symbole de la division du pays, l’Aïd el-Fitr, qui marque la rupture du jeûne observé durant le mois de ramadan, et dont la date peut varier d’un pays à l’autre en fonction de l’observation de la lune, n’a pas été célébré le même jour par les Yéménites du nord et ceux du sud.

Depuis plus de quatre ans, la guerre fait rage entre deux gouvernements rivaux. « Pour schématiser, il y a au nord le gouvernement des Houthis, une organisation fasciste qui tient la population d’une main de fer et qui réclame l’intégralité du pouvoir, et, au sud, un président faible, dont la légitimité est minée par le fait qu’il n’arrive pas à étendre son autorité sur les régions qu’il est censé contrôler à cause de la prolifération de groupes politiques et locaux aux intérêts divergents », synthétise Franck Mermier, directeur de recherche au CNRS, qui a dirigé l’ouvrage Yémen : écrire la guerre.

Les Houthis sont un mouvement rebelle de la communauté zaïdite, issue du chiisme. Depuis plus de vingt ans, ils s’opposent au régime central, qu’ils tiennent pour responsable de leur marginalisation et des inégalités économiques qui touchent leur territoire. En septembre 2014, dix ans après une première guerre civile, les miliciens chiites s’emparent de Sanaa, la capitale, puis du palais présidentiel, en janvier 2015. Le président Abd-Rabbu Mansour Hadi, au pouvoir depuis 2012 et reconnu par la communauté internationale, fuit à Aden, d’où il s’exilera quelques mois en Arabie saoudite, avant d’y revenir, en septembre 2015.

À la tête d’une coalition d’une dizaine de pays arabes sunnites, l’Arabie saoudite lance le 26 mars 2015 l’opération « Tempête décisive », une série de frappes aériennes qui vise à endiguer l’avancée des Houthis – qu’elle accuse d’être soutenus par l’Iran, son ennemi juré – et à rétablir le pouvoir de Hadi. C’est le début officiel d’une guerre dont la première trêve, fragile, n’est intervenue que le 18 décembre 2018.

L’accord de Stockholm, entériné par le Conseil de sécurité de l’Onu, prévoyait entre autres un échange de prisonniers et un cessez-le-feu dans le gouvernorat d’al-Hodeïda, dont le port éponyme, alors contrôlé par les Houthis, est un point d’entrée majeur pour les importations et l’aide humanitaire.

« Les Houthis tiennent toujours la ville, les combats n’ont pas complètement cessé et il n’y a toujours pas eu d’échange de prisonniers, résume Franck Mermier. Mais quelques points peuvent servir d’indicateurs d’optimisme, comme le fait que la banque centrale d’Aden [Ndlr : sous contrôle du gouvernement d’Hadi] a relancé le paiement de certains fonctionnaires. » Depuis le déplacement du siège de la banque centrale de Sanaa à Aden en 2016, une grande partie des fonctionnaires travaillant dans les zones tenues par les Houthis n’était plus payée, dont le personnel médical.

« Il reste très peu d’équipes sur le terrain, confirme Lynn Maalouf, directrice des recherches sur le Moyen-Orient d’Amnesty International, qui est basée à Beyrouth. En plus, les hôpitaux sont ciblés et détruits. Pour les civils, l’accès aux soins est rendu extrêmement difficile. » L’Onu estime que la moitié des infrastructures sanitaires a été détruite. Selon l’organisation internationale, plus de 24 millions de personnes, soit près de 90 % de la population, ont besoin d’une assistance humanitaire et 10 millions de personnes seraient au bord de la famine.

L’unité du pays, qui date seulement de 1990, pourrait-elle être mise à mal par ces luttes intestines ? « Il y a un risque d’éclatement dû à la prolifération de groupes armés favorisée par la guerre et l’argent de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis », observe Franck Mermier. Une enquête d’Amnesty International met notamment en évidence le rôle dangereux des Émirats, qui fournissent des armes sophistiquées à des milices « agissant en dehors de tout contrôle et accusées de crimes de guerre et d’autres graves exactions ».

« Amnesty mène campagne depuis 2015 pour faire pression sur les pays qui vendent leurs armes à la coalition arabe, rappelle Lynn Maalouf. Ses trois principaux alliés, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, n’ont toujours pas suspendu leurs ventes. Or, Amnesty a documenté l’utilisation de ces armes lors d’incidents qui peuvent être qualifiés de crimes de guerre. » Selon l’AFP, l’Arabie saoudite est le troisième client de la France, avec près d’un milliard d’euros de commandes en 2018.

Hyperarmés, les groupes soutenus par la coalition ont pourtant peu de chance, selon les observateurs, de défaire militairement les Houthis. Et, dans l’immédiat, une solution diplomatique ne semble pas beaucoup plus crédible. « C’est un conflit de légitimités, conclut Franck Mermier. Aucune concession ne peut être faite sans saper celle de l’un ou de l’autre. »

Triste parallèle, le décompte des victimes semble aussi au point mort. Si de nombreux médias citent encore le nombre de 10 000 personnes tuées, une estimation pourtant donnée début 2017 par un officiel des Nations unies, l’ONG Acled estime, elle, que plus de 70 000 Yéménites auraient été tués depuis 2016.

 

Morgane Pellennec

 

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12 juin 2019 3 12 /06 /juin /2019 05:19
Géopolitique du monde méditerranéen à la veille du « Sommet des deux rives »

La Méditerranée porte bien son nom, elle est au milieu des terres ou entre les terres. Quatre histoires successives l’ont façonnée selon Jacques Huntzinger. Son espace accueille aujourd’hui plus de 20 États, Elle est entourée par 3 continents et sur ses rives européenne, africaine et asiatique, on peut repérer 6 espaces différents, ce qui ne signifie pas pour autant que chacun d’eux soit homogène.

o        Le Maghreb auquel l’ONU ajoute le Sahara Occidental au Maroc à l’Algérie et à la Tunisie.

o        Le Machrek avec toujours selon l’ONU, le Soudan en plus de la Libye et de l’Égypte.

o        Les pays du Moyen Orient en conflits aigus.

o        La Turquie, État euro-asiatique. Faut-il rappeler que la question de son entrée dans l’Union Européenne est posée depuis 1963, entrée aujourd’hui inenvisageable. Certains disent qu’elle aurait pu être un pont intéressant entre l’Union Européenne et le Moyen-Orient tandis que d’autres assurent qu’elle est si différente à de nombreux titres qu’elle n’a pas sa place parmi les 28 ou 27.

o        L’espace sud-ouest européen avec son arrière-plan balkanique.

o        L’espace sud-est auquel on peut rattacher la France du fait de sa façade méditerranéenne, même si l’ONU la classe parmi les États de l’Europe occidentale.

De plus la rive sud de la mer voit arriver un nombre non négligeable de ressortissants de l’Afrique Sud-Saharienne, qu’ils quittent soit parce qu’ils sont en danger, soit parce que les dérèglements climatiques et la pauvreté permanente les poussent à vouloir se rendre en Europe après un passage souvent périlleux en Afrique Septentrionale. Ces mouvements migratoires ne sont pas sans effets sur la politique des États tant du Nord que du Sud de la Méditerranée.

– Un espace déchiré –

Chacun de ces espaces est loin d’être homogène. On connaît par exemple le différend qui oppose le Maroc et l’Algérie à propos du Sahara Occidental et qui altère durablement leurs relations.

La Libye et ses 3 grandes régions, le Fezzan au Sud, la Cyrénaïque à l’Est et la Tripolitaine à l’Ouest est un pays déchiré, on le constate tragiquement chaque jour. Quelle légèreté de la part de ceux qui sont intervenus militairement pour renverser Kadhafi, de ne pas avoir prévu « le coup d’après ». De ce pays plus que divisé partent un peu partout des quantités d’armes qui alimentent milices et trafiquants de toutes natures.

Et que dire du Liban écartelé entre des peuples aux religions différentes que l’Histoire a réuni sur ce territoire exigu ? La constitution d’un gouvernement rassemblant toutes les communautés ou au moins accepté par elles toutes est un véritable défi après chaque consultation électorale. Pays pluri-religieux, qui accueille en grand nombre depuis 1948 des vagues successives de réfugiés, où existe une presse libre et qui semble montrer que l’impossible est parfois possible. En ce moment, paix intérieure certes mais paix fragile.

En Égypte et au Soudan la situation est loin d’être sereine on le sait à l’intérieur des deux pays.

On reviendra un peu plus loin sur les déchirures du Moyen-Orient où s’affrontent grandes puissances internationales et puissances régionales. La Jordanie est pour le moment en paix mais l’arrivée de plus d’un million et demi de réfugiés syriens apparaît pour beaucoup comme non dépourvu de menace de déstabilisation.

La Turquie n’a pas réglé à l’intérieur la question Kurde, « un peuple sans État » et elle est impliquée ô combien dans le drame syrien.

Dans les Balkans enfin la paix est fragile notamment entre Serbie et Kosovo et que dire de Chypre membre de l’Union Européenne pour sa partie grecque mais qui reste en mal de réunification depuis des décennies.

Le monde méditerranéen est donc bien un monde éclaté dont il est difficile de dire ce qu’il sera demain tant les facteurs à prendre en considération sont nombreux. De plus, c’est un monde où se confrontent, où s’affrontent plus qu’elles ne se rencontrent des puissances aux alliances de circonstance parfois surprenantes.

– Le jeu des grandes puissances –

Un géant économique n’est pas durablement un nain politique. Son champ d’action logique est la terre entière avec des différences selon l’intérêt géopolitique, géostratégique et économique de l’espace dans lequel elle veut être présente. La Chine de Xi Jinping, pour le moment, est moins présente dans l’espace méditerranéen qu’elle ne l’est en Mer de Chine Méridionale et ses pays riverains ou encore en Afrique où on la voit de plus en plus active. Moins présente ne veut pas dire absente. Récemment elle a proposé à l’Italie des investissements portuaires à Gênes et à Trieste surtout, dont on imagine l’intérêt pour pénétrer dans les instables Balkans et au-delà en Europe Centrale.

En guise de réponse, lorsqu’il a reçu à Paris, Xi Jinping, après sa rencontre avec Matteo Salvini, Emmanuel Macron avait invité le président de la Commission Européenne et la Chancelière allemande à participer à l’entretien afin de lui signifier que l’Europe existait comme entité à prendre en considération dans cette lutte d’influence. Une mesure sage mais il n’est pas sûr qu’elle ait troublé l’inflexible Xi Jinping.

Elle s’intéresse aussi depuis peu au Portugal, peut-être parce qu’elle considère que ce pays peut  faciliter ses relations avec les anciennes colonies lusophones que sont le Brésil, l’Angola et le Mozambique. Un ami qui rentre de Maputo m’a confirmé que la présence chinoise certes récente, est bien visible au Mozambique.

Pour finir, n’est peut-être pas anecdotique sa présence à Tanger dont l’intérêt stratégique est évident.

Les routes de la soie ne sont donc pas absentes des espaces méditerranéens.

La Russie est très engagée au Moyen-Orient. Son soutien notamment aérien mais aussi diplomatique à Bachar a au moins deux raisons. D’une part, il s’agit pour elle, de conforter sa présence navale à Tartous, deuxième port syrien après Lattaquié. Sa présence est certes moins forte que du temps de l’URSS et de la guerre froide mais elle est réelle. Il en est de même pour l’aéroport stratégique de Hmeimim. D’autre part, en faisant alliance avec la Syrie mais aussi l’Iran, (on y reviendra) elle participe à la lutte d’influence qui l’oppose aux États-Unis très présents dans le monde arabe sunnite, Arabie Saoudite, Émirats, Égypte notamment.

Les États-Unis ont fortement accentué leur engagement au Moyen Orient. Leur principal souci est clairement de combattre l’influence croissante de l’Iran qu’ils considèrent comme un État extrêmement dangereux.

Cette volonté se traduit aussi par un soutien inconditionnel et de plus en plus affirmé à Israël. Déjà élevée sous la présidence Obama, il est de plus en plus actif depuis le début de la présidence de Donald Trump. Les Palestiniens apparaissent ainsi comme de plus en plus isolés et fragilisés. La Ligue Arabe s’est révélée presque silencieuse lors des initiatives américaines en faveur d’Israël très préjudiciables à la cause palestinienne. Tout se passe comme si sa volonté d’endiguer l’Iran justifiait son silence. Le jeu des puissances régionales accentue donc lui aussi,  l’affaiblissement palestinien.

La sécurité d’approvisionnement en pétrole arabe et celle des flux militaires et commerciaux sont évidemment des éléments essentiels à prendre en considération pour comprendre l’intérêt que les grandes puissances portent à la fois au Proche et au Moyen Orient.

– Le jeu des puissances régionales –

On ne peut bien sûr passer sous silence le jeu complexe et parfois désorientant des puissances régionales. L’Iran, le Hezbollah chiite libanais et la Syrie où règne un chef d’État alaouite (branche du chiisme) constituent un arc chiite qui s’oppose à un ensemble sunnite, l’Arabie Saoudite, les Émirats, le Qatar, l’Égypte. L’opposition n’est pas seulement religieuse, peut-être est-elle avant tout l’expression aujourd’hui très vive d’une vieille rivalité où s’affrontent Perses et Arabes pour dominer la région.

Hors de l’espace strictement méditerranéen le conflit se lit aussi tragiquement en Irak et au Yémen.

Le jeu de la Turquie est encore plus complexe. Comment analyser sa présence au sein de l’Otan et simultanément son rapprochement militaire récent mais bien réel avec la Russie ? Elle semble avant tout préoccupée par la question kurde, un peuple sans État, malgré les engagements pris par la communauté internationale aux lendemains de la première guerre mondiale. Il semble aussi que son attitude fluctuante puisse s’expliquer par sa crainte de voir arriver chez elle une nouvelle vague de réfugiés après les 3,5 à 4 millions qu’elle accueille déjà.

On le voit, la lutte contre l’État Islamique certes omniprésente, n’est qu’un élément de ce complexe puzzle moyen oriental.

Et la France, et l’Europe ? –

La présence française au Moyen Orient est très ancienne. Depuis longtemps la France se veut le défenseur protecteur des Chrétiens d’Orient. De plus les accords Sykes-Picot de mai 1916 lui conféraient ainsi qu’à l’Angleterre un rôle éminent dans cette région du monde. Aujourd’hui son influence est encore réelle mais elle est de plus en plus dépassée par celle des États-Unis malgré tous les efforts de la francophonie.

Quant à l’Europe, elle s’avère très peu présente dans la crise syrienne et dans la question palestinienne. Certes l’aide humanitaire de l’Union est réelle mais son poids diplomatique très faible. Pour être influente, l’Europe devrait avoir une politique étrangère commune. Tel n’est pas le cas.

– Conclusion –

En résumé, les espaces méditerranéens révèlent une géopolitique et une géostratégie complexes, mouvantes et dont il est bien difficile de prévoir les lendemains tant s’imbriquent, interfèrent et souvent s’opposent tellement d’intérêts.

René Valette

 

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8 avril 2019 1 08 /04 /avril /2019 11:42
Des partisans de Victoire Ingabire manifestent pour sa libération en 2013, aux Pays-Bas ©DR/Tertio

Des partisans de Victoire Ingabire manifestent pour sa libération en 2013, aux Pays-Bas ©DR/Tertio

Victoire Ingabire: « Pas de réconciliation au Rwanda sans vérité »

Le Rwanda commémore le 25ème anniversaire du génocide, mais « une réconciliation n’est pas possible aussi longtemps qu’on continue à cacher une partie de la vérité historique », dit Victoire Ingabire Umuhoza, la principale voix d’opposition au Pays des Mille Collines.

Au téléphone depuis Kigali, à la veille de la commémoration du 25ème anniversaire du génocide, Victoire Ingabire Umuhoza, présidente des Forces Démocratiques Unifiées (FDU-Inkingi), et donc la principale opposante au Rwanda, a encore moins peur de parler qu’auparavant. « Je continue à mener notre combat« , dit-elle. Après avoir vécu pendant seize ans en exil au Pays-Bas, elle été condamnée à son retour au Rwanda en 2010, pour « conspiration contre les autorités par le terrorisme et la guerre, minimisation du génocide de 1994 et propagation de rumeurs dans l’intention d’inciter le public à la violence« . Elle a passé huit ans derrière les barreaux.

Crimes contre l’humanité

Victoire Ingabire n’a jamais minimisé les crimes commis après l’attentat contre l’avion présidentiel de Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994 par des extrémistes hutus, un génocide qui a coûté la vie à des centaines de milliers de tutsis et de hutus au pays. Mais elle n’a jamais accepté non plus que cela soit la seule vérité. « Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont plusieurs rapports des Nations Unies: tous les partis impliqués dans les événements de 1994 se sont rendus coupables, mais les crimes contre l’humanité commis par le FPR (parti du président rwandais actuel Paul Kagamé, ndlr.) n’ont jamais été condamnés. Pourtant, la population en parle, mais à voix basse par crainte de la répression« .

Le Tribunal pénal international pour le Rwanda, mis en place le 8 novembre 1994 par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, avait bien pour mission d’examiner les faits commis des deux côtés. « La Procureure générale, Carla Del Ponte, avait enquêté sur 13 sites où des victimes de crimes contre l’humanité commis par le nouveau pouvoir ont été enterrés, mais on ne l’a pas laissé aller jusqu’au bout« , explique Victoire Ingabire. « Dans ses mémoires, Me Del Ponte raconte explicitement qu’un ambassadeur spécial des États-Unis lui a ordonné d’arrêter« . Quand elle est rentrée au pays en 2010, Victoire Ingabire aussi a vu des fosses communes. « La population me les a montrées« .

Para-commandos

Le Premier ministre belge, Charles Michel (MR), se déplace à Kigali ce weekend pour la commémoration. « Il vient ici surtout pour la société belge« , commente Ingabire, « pour commémorer les dix para-commandos (belges, ndlr.) assassinés. Mais le peuple rwandais attend au fond de l’ancien pouvoir colonisateur – entre-temps membre du Conseil de sécurité des Nations Unies – qu’il ouvre le débat sur les crimes contre l’humanité dont on ne peut parler maintenant. Il n’y aura pas de réconciliation dans mon pays tant qu’une partie de la vérité ne pourra être dite et sans que la souffrance de ces victimes soit également reconnue« .

Ingabire et les siens ne demandent pas pour autant que les auteurs de ces crimes contre l’humanité soient mis en prison. « Mettre tout le monde derrière les barreaux n’est pas la solution; nous n’avons même pas pu le faire avec les génocidaires. Mais il faut qu’il y ait reconnaissance de ces victimes et de ces souffrances, il faut qu’il y ait des excuses. Le drame du Rwanda, c’est que la souffrance qui ne correspond pas au discours officiel ne peut pas être exprimée; les gens sont obligés d’assimiler cette souffrance en silence… À un moment donné, cela pourrait encore exploser« .

Répression

Comment est-il possible que la réalité ne puisse toujours pas être dite au Pays des Mille Collines? Victoire Ingabire a  deux explications. La première: la répression. Au Rwanda, des opposants sont mis en prison ou pire: ils disparaissent, comme le Premier Vice-Président des FDU-Inkingi, Boniface Twagiramana, en octobre dernier, ou ils se font assassiner comme le bras droit de Victoire Ingabire, Anselme Mutuyimana, il y un mois. Il n’y a pas de presse libre ni de société civile indépendante au Rwanda. « Tout est verrouillé « . L’Église, qui a été accusée d’être un acteur du génocide, est prise en otage et ne peut jouer le rôle qu’elle tient par exemple en République Démocratique du Congo.

À part la répression, il y a aussi une inégalité sociale criante au Rwanda. « Les pays occidentaux sont paralysés par l’accusation permanente qu’ils n’ont pas empêché le génocide il y en un quart de siècle », explique Victoire Ingabire. « Entre-temps, le Rwanda est considérée comme le ‘Singapour de l’Afrique’ : un pays-modèle. Dans les faits, il s’agit de capitalisme sauvage. Les élites profitent de la richesse croissante tandis que les pauvres vivent dans des conditions abjectes« . C’est pour cette population oubliée et opprimée que Victoire Ingabire essaie de mettre en place les structures de son parti, tout comme le font aussi son collègue Bernard Ntaganda du Parti Social-Imberakuri, ou la candidate indépendante aux élections présidentielles de 2017, Diane Rwigara.

Benoit Lannoo

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10 janvier 2019 4 10 /01 /janvier /2019 08:41
L'opposant Felix Tshisekedi, accompagné de sa femme et de partisans, est proclamé vainqueur de la présidentielle, le 10 janvier 2019 à Kinshasa, en RDC © AFP, Caroline Thirion

L'opposant Felix Tshisekedi, accompagné de sa femme et de partisans, est proclamé vainqueur de la présidentielle, le 10 janvier 2019 à Kinshasa, en RDC © AFP, Caroline Thirion

C'est un événement sans précédent en République démocratique du Congo et rarissime en Afrique centrale: un candidat de l'opposition, Félix Tshisekedi, a été proclamé mercredi vainqueur de l'élection présidentielle à un tour trois fois reportée depuis fin 2016.

Au terme d'une très longue attente, la Commission électorale nationale indépendante (Céni) a déclaré M. Tshisekedi vainqueur avec 38,57% des voix, devant l'autre tête de l'opposition divisée, Martin Fayulu, avec 34,8%. Celui-ci a aussitôt contesté le résultat et dénoncé un "putsch électoral".

Selon les résultats officiels, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, 55 ans, est le président "provisoirement élu" qui doit succéder au chef de l'Etat sortant Joseph Kabila, 47 ans. 

Dans sa première prise de parole, M. Tshisekedi a rendu hommage au président sortant Joseph Kabila : "Aujourd'hui, nous ne devons plus le considérer comme un adversaire mais plutôt comme un partenaire de l'alternance démocratique dans notre pays".

"Je suis heureux pour vous, peuple congolais. Ce processus tout le monde pensait qu'il allait déboucher sur les affrontements et les violences, à l'effusion de sang", a dit M. Tshisekedi.  

"Personne ne pouvait imaginer un tel scenario au cours du quel un candidat d'opposition allait sortir victorieux", a-t-il ajouté.

Les résultats de la Céni peuvent encore faire l'objet de recours devant la Cour constitutionnelle qui proclamera les résultats définitifs.

La RDC, plus grand pays d'Afrique sub-saharienne, vit une double situation historique. C'est la première fois qu'un opposant est proclamé vainqueur d'une élection présidentielle après les deux élections de M. Kabila en 2006 et 2011.

C'était aussi la première fois que le président sortant acceptait de se retirer sous la pression de la Constitution et non des armes. M. Kabila ne pouvait pas briguer un troisième mandat.

- "Incompréhensible" -

Le dauphin du pouvoir sortant, l'ex-ministre de l'Intérieur sous sanctions de l'Union européenne Emmanuel Ramazani Shadary, n'arrive qu'en troisième position avec 23,8%. Les 18 autres candidats font des scores anecdotiques.

M. Fayulu a, dans une interview à Radio France Internationale, assuiré que "ces résultats n'ont rien à voir avec la vérité des urnes". "C'est un véritable putsch électoral, c'est incompréhensible", a-t-il dit.

La Cour constitutionnelle doit publier les résultats définitifs d'ici le 15 janvier, selon l'actuel calendrier électoral qui a pris trois jours de retard. La prestation de serment du nouveau président élu pour un mandat de cinq ans est prévu le 18 janvier.

Félix Tshisekedi est le fils d'une figure majeure de l'histoire politique congolaise, Etienne Tshisekedi, décédé à Bruxelles le 1er février 2017.

Près de deux ans après le décès de Tshisekedi père, le corps repose toujours à Bruxelles, officiellement faute d'accord pour les obsèques entre son parti l'UDPS, la famille et le pouvoir.

M. Tshisekedi a fait équipe pour sa campagne avec l'ex-président de l'Assemblée nationale Vital Kamerhe, qui doit devenir en cas de victoire confirmée Premier ministre.

Ces derniers jours, M. Tshisekedi avait aussi tendu la main au président Kabila.

- "Passation pacifique" - 

Le secrétaire général de l'UDPS Jean-Marc Kabund a par la suite suggéré "une rencontre" entre MM. Tshisekedi et Kabila "pour préparer la passation pacifique et civilisée du pouvoir", avant même la proclamation des résultats.

"Nous n'allons pas rejeter la main tendue parce qu'il y a un temps pour tout. Un temps pour s'opposer et se disputer l'électorat mais aussi un temps pour s'unir", a réagi le porte-parole du gouvernement et du candidat du pouvoir Lambert Mende sur la radio onusienne Okapi.

Ces déclarations ont nourri des rumeurs d'un rapprochement qui n'ont pas été démenties et qui ont suscité la colère dans le camp de l'autre opposant, Martin Fayulu.

A mots voilés, ses partisans ont mis en garde contre un accord dans leur dos. "Kabila n'a pas à dire: je veux telle personne, je ne veux pas de telle. Ce n'est sa résidence privée, ni une affaire de famille, c'est une affaire d'État", a déclaré à l'AFP la porte-parole de la coalition Lamuka formée autour de M. Fayulu, Eve Bazaiba.

Ces derniers jours, l'opposition et les observateurs de l'Eglise catholique avaient appelé la Commission électorale à ne pas trahir "la vérité des urnes".

En 2011, la réélection du président Kabila avait été entachée de contestation et de violences.

S'il est confirmé, le nouveau président devra disposer d'une majorité à l'Assemblée nationale pour gouverner. Les élections législatives et provinciales ont eu le même jour que la présidentielle le dimanche 30 décembre.

Le nouveau président issu de l'opposition devra aussi composer avec les forces de sécurité acquises au président Kabila et avec les milieux économiques.

Avec deux ans de retard, le président Kabila avait accepté de se retirer, contraint par la Constitution qui lui interdisait un troisième mandat de cinq ans. Il est au pouvoir depuis l'assassinat de son père et prédécesseur le 16 janvier 2001.

Il reste en fonction "jusqu'à l'installation effective du nouveau président élu", selon la Constitution.

AFP, publié le jeudi 10 janvier 2019 à 08h18

 

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15 mars 2018 4 15 /03 /mars /2018 18:34
Congo-Brazzaville : Un prêtre chez les Pygmées

Le père Franck Bango est curé de la toute première paroisse pygmée du pays, située dans le diocèse d’Ouesso, au nord du Congo. L’AED l’a rencontré fin février 2018. Récit d’un apostolat hors du commun, auprès des plus petits hommes du monde. 

Des Pygmées catholiques, une première ?

Il existe des Pygmées catholiques depuis quelques années mais leur présence reste très discrète. Ils fréquentent les paroisses proches de leur village, dans plusieurs diocèses, cela grâce au travail de fond initié par les Spiritains dès les années 60/70 puis par les sœurs franciscaines missionnaires de Marie. La vraie nouveauté, c’est de créer une paroisse dans leur village, tenue par eux-mêmes et commencée à leur demande.

En quoi est-ce inédit ?

Presque tout le fonctionnement de la communauté leur incombe – sauf ce que fait le prêtre. Ils sont eux-mêmes catéchistes, tiennent la trésorerie, font le programme des célébrations liturgiques, forment la chorale et les servants de messe… sans pour autant constituer un repli sur eux-mêmes. Dans leur paroisse, chacun est le bienvenu, y compris celui qui n’est pas pygmée.

A votre arrivée il y a 4 ans, quel accueil avez-vous reçu ?

En 2014, quand je suis arrivé, je ne venais ni donner d’argent, ni dispenser des services humanitaires comme le font les sœurs, toujours présentes aujourd’hui pour les soins de santé et les écoles. Je venais évangéliser. Point. Les Pygmées étaient un peu réticents.

Pourquoi cette réticence ?

D’abord, ils ne me connaissaient pas. Deux ans ont été nécessaires pour qu’ils m’acceptent. J’ai vécu avec eux, suis allé à la pêche avec eux… Ensuite, ils pensaient que le Christ n’était pas compatible avec leurs traditions mais j’ai découvert qu’ils vivaient déjà certaines valeurs évangéliques sans même le savoir.

Un exemple ? Comment vivent-ils ?

Ils se marient pour la vie. Le concept de divorce n’existe pas chez eux. Ni celui de polygamie. Ils ne sont pas matérialistes, n’ont pas d’argent pour acheter de télévision. Leurs biens, c’est la famille. Ils sont très attachés à la vérité.

Quand je leur ai expliqué leur proximité avec la doctrine de l’Église, les choses ont commencé à changer. Ils m’ont écouté et, comme ils sont dotés d’une mémoire hors norme, ils retenaient tout. Du coup, en juin 2016, nous avons célébré les deux premiers mariages avec baptêmes. En 2017, les mêmes ont été confirmés. L’un d’eux est déjà formé comme catéchiste. En juin 2018, il y aura de nouveaux mariages.

Combien sont-ils ?

Ce sont des nomades. C’est très dur de donner un chiffre mais on estime que 3000 se répartissent un peu partout dans le diocèse et une centaine, là où commence la paroisse, dans le village de Péké.

Viennent-ils à la messe tous les dimanches ?

Dans l’ensemble, oui. Mais les premiers temps, quand arrivait le week-end et qu’il y avait une fête de la circoncision (fête traditionnelle pygmée), ils buvaient tellement le samedi que le dimanche, ils étaient trop saouls et me disaient : « monsieur l’abbé, tu vas prier seul ! » Alors j’essayais de leur montrer que l’alcool diminuait le respect que leurs femmes et leurs enfants pouvaient leur porter. Ça a commencé à les interpeller, petit à petit. Maintenant, ils vont toujours à leur fête mais ils  boivent modérément… pour pouvoir aller à la messe le lendemain !

Qu’est-ce que la foi catholique change dans leur vie (mise à part leur façon de faire la fête) ?

J’essaye, par exemple, de leur enseigner à ne pas prendre ce qui ne leur appartient pas. Ils n’ont pas la culture « du grenier », des économies, car ils ne disposent pas forcément des moyens matériels pour le faire (réfrigérateur…) et ça les expose à la précarité. Quand un homme tue un éléphant, il prend sa femme, ses enfants, son oncle… et ils vont en forêt jusqu’à consommer les derniers morceaux. Quand ils voient une banane mûre, ils se servent, même si ce n’est pas leur bananier.

Ne rejettent-ils pas vos enseignements qui troublent leur quotidien ?

Non, à cause de leur système de fétiches. Par exemple, un propriétaire de mangues qui ne veut pas être dévalisé attache des coquilles d’escargot sur ses fruits. Si quelqu’un cueille un fruit à coquille, le fétiche est censé le punir… Les Pygmées veulent être libérés de ces pratiques. C’est là que j’interviens. J’explique que quand tu fais du mal à l’autre, tu fais du mal à Dieu.

Sont-ils tentés par les « Églises du réveil » qui fleurissent un peu partout au Congo Brazzaville?

A Péké, quand je suis arrivé en 2014, coexistaient « l’Église du Dieu de l’huile » et celle de la « Pentecôte ». Elles proclamaient : « quand tu es malade, la maladie ne vient pas de Dieu mais d’un oncle ou d’une tante qui a jeté un sort. » Ça divisait les familles. Pour les Pygmées, la famille restant sacrée, ces églises ne les ont pas complètement convaincus.

Comment les avez-vous convaincus, vous ?

Il faut avoir beaucoup de patience… malgré les moments de découragement. Et les aimer. Les aimer de tout son coeur.

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 19:08
Brésil : sortir du gouffre ?

Dans la lettre du Pôle Amérique Latine, du Service National de la Mission Universelle de l'Eglise, Pierre CHOVET, prêtre Fidei Donum, nous aide à y voir plus clair dans la situation du Brésil aujourd'hui.

 

Depuis près de deux ans le Brésil est pris dans une spirale de turbulences dont il peine à se sortir. C’est la stabilité de ses institutions, la santé de son économie et sa cohésion sociale qui sont affectées, alors que le pays venait de vivre une quinzaine d’années de croissance avec tous les indicateurs plutôt au beau fixe, une diminution des inégalités et un rayonnement grandissant tant au plan continental qu’international. Comment la mécanique s’est-elle enrayée et comment le pays pourra-t-il s’en sortir ? Si critique que soit la situation, nous ne pouvons oublier que le Brésil est un grand pays encore plein d’atouts (c’est pour cela qu’il attire les convoitises !) et avec une grande capacité de résilience. Pour autant son avenir n’est pas joué d’avance ! 

Le Brésil : un pays bien mal connu des Français

À dire vrai, c’est un pays bien mal connu des Français, sorti de quelques clichés, de quelques informations épisodiques et parcellaires de nos grands médias, peu ou pas informés par des sources rarement diversifiées ou de première main. Ce qui m’a toujours frappé c’est de constater que les gens, en général, pensent connaître le Brésil et comprendre ce qu’il s’y passe, parce qu’ils ont entendu l’une ou l’autre brève au détour d’un journal télévisé ou radiophonique ! Un ami professeur d’université me confiait que l’Amérique latine ne fait plus « tendance », les cours universitaires qui lui sont consacrés sont réduits à la peau de chagrin ! C’est significatif ! 

 

Même en ayant vécu plusieurs années dans ce pays comme fidei donum et en suivant encore régulièrement en langue originale, l’actualité et les diverses analyses faites sur place, il n’est pas toujours facile de comprendre ce qui se cache sous les événements et derrière les manoeuvres politiciennes. Il y a ce qui est dit, mais il y a surtout les non-dits et qui a intérêt à ne pas dire ou à saturer l’actualité avec des banalités ! Par derrière il y a la question du contrôle des médias de masse au Brésil, surtout par le groupe Globo qui a joué un grand rôle en faveur de la destitution et par quels canaux ces informations, peu ou pas vérifiées, nous arrivent en France ? 

Le procès en appel de l’ex-président Lula en pleine course électorale

En janvier, je suis retourné au Brésil où j’ai pu sentir un peu plus de l’intérieur la situation du pays et celle de l’Église, au moment où deux événements de première importance étaient en cours : le procès en appel de l’ex-président Lula en pleine course électorale et la 14ème Rencontre Inter-ecclésiale des CEBs ((rencontre nationale des Communautés Ecclésiales de Base), après l’ouverture de l’année du laïcat à l’automne 2017. 

 

L’ex-président Lula est accusé d’avoir reçu en pot de vin, quand il était au pouvoir, un appartement de luxe, pour favoriser l’entreprise BTP Odebrecht sur des chantiers de la Compagnie nationale pétrolière Petrobras. Ces accusations sont portées par un juge fédéral du Paraná, Sergio Moro, sur la base de « convictions » mais en l’absence de véritables preuves, en marge de l’opération « Lava Jato » qui a défrayé la chronique et a commencé de dérouler une véritable pelote. C’est ainsi qu’ont été envoyés derrière les barreaux un bon nombre de politiques et de dirigeants de grandes entreprises ou de banquiers. Quelque chose qui serait difficilement imaginable en Europe ! Mais les institutions politiques et judiciaires sont gangrenées à un tel point qu’il paraît difficile d’enrayer le phénomène. 

 

Les délations de la part de prévenus, en échange de remise de peine, permettent régulièrement d’étaler dans la presse de longues listes de personnalités, accusées d’avoir reçu des pots de vin. C’est ainsi qu’en avril 2017 sortait la fameuse liste fournie par Rodrigo Janot, procureur-général de la République, prenant par surprise le rapporteur du Lava Jato* Edson Fachin. Y étaient cités pas moins de trois anciens présidents de la république (dont le prédécesseur de Lula, qui à ce jour n’a pas été inquiété !) six ministres du gouvernement en place, et pas moins de 70 députés et sénateurs fédéraux, tous partis confondus… Le président en exercice Michel Temer a même été l’objet de plusieurs inculpations par Janot qui l’accuse d’avoir été la cheville ouvrière d’un « réseau de corruption en bande organisée ». Dix mois plus tard, il n’y a toujours pas de suite … sauf pour Lula ! et le procureur général a été remplacé par un autre, plus accommodant pour les personnalités en place, et la machine peut continuer de tourner ! Malgré tout, le président Temer cumule les records d’impopularité (seulement 3 % d’approbation). En février, lors du célèbre carnaval de Rio, une école de samba a obtenu le deuxième prix, elle le représentait sous forme d’un gros vampire avec l’écharpe présidentielle ! Devant l’énorme répercussion dans les réseaux sociaux le défilé d’honneur a été censuré et le vampire n’a pu défiler qu’à la condition d’ôter l’écharpe présidentielle ! Une mesure qui rappelle les années sombres de la dictature militaire qui sont souvent rappelées ici ou là, en nostalgie ou en menace, en ces temps d’instabilité ! 

 

En fait, toutes ces enquêtes judiciaires font beaucoup de bruit, mais il y a peu de suite… Qui sera poursuivi et qui sera absout (affaire classée sans suite pour absence de preuves), cela dépendra des affinités politiques et de la proximité avec le pouvoir. Ainsi la justice sera plus ou moins véloce, aura recours à des mesures accélérées ou d’exception, comme pour juger Lula avant les échéances électorales. Certains analystes parlent même de « persécutions » le concernant. C’est une véritable course contre la montre pour l’empêcher de se présenter aux élections présidentielles en octobre, car il caracole en tête dans les sondages, loin devant un candidat d’extrême droite, Bolsonaro, alors que les deux poids lourds de la droite de gouvernement sont largement distancés. 

 

Lula s’est déjà fait retirer son passeport et a été empêché de se rendre en Éthiopie à un congrès de la FAO pour y exposer son expérience reconnue en matière de programme de lutte contre la faim. Tous ses comptes personnels ont été bloqués par le juge Moro, au point qu’il est obligé d’emprunter pour survivre, alors que d’autres prévenus ou incarcérés notoires n’ont pas de comptes bloqués, bien que largement appointés par les fruits de la corruption ! Mystère d’une justice à géométrie variable sous influence politique. Le juge Moro a du mal à cacher ses affinités avec le PSDB, l’éternel perdant des élections depuis 15 ans, qui a mené la cabale pour destituer Dilma Rousseff. Sans parler de ses affinités notoires avec le « grand frère du Nord » l’oncle Sam ! 
 

En septembre dernier la célèbre ONG anglaise OXFAM révélait que 6 milliardaires brésiliens cumulaient à eux seuls un revenu équivalant à celui de la moitié des Brésiliens et que les 5 % les plus riches cumulaient jusqu’à 95% de la richesse nationale ! De quoi faire réfléchir les plus dubitatifs !

En fait, ces deux ans ont été mis à profit pour engager, à un rythme accéléré et sans concertation, des réformes de grande envergure pour mettre en place un plan d’austérité drastique sur tous les budgets sociaux afin d’enrayer la crise économique. En fait c’est le contraire qui se produit. Ce sont les plus pauvres qui paieront la note, comme l’a dénoncé la Conférence des évêques du Brésil (CNBB) ainsi que la Conférence des religieux et religieuses du Brésil (CRB). C’est tout le pacte social qui est remis en cause, les budgets de l’éducation et de la santé sont gravement amputés, pendant que les politiques et les magistrats s’octroient de juteuses augmentations à deux chiffres. 

 

En ce moment est dénoncé dans les médias la fameuse « allocation logement » octroyée depuis 2014 aux principaux magistrats du pays, représentant cinq fois le smic dont ne bénéficient pas la moitié des Brésiliens qui n’ont pas d’emploi déclaré. Sans compter une aide alimentation et un budget livres ! Le juge Moro lui-même bénéficie de toutes ces allocations alors qu’il habite à deux pas du tribunal ; il dépasse même le plafond légalement autorisé toutes allocations confondues. Deux poids, deux mesures ! C’est le retour au Brésil colonial, la séparation entre la « casa grande et la senzala (la baraque des esclaves) ». Les inégalités qui avaient commencé de se réduire pour 50 millions de Brésiliens sont de retour. En septembre dernier la célèbre ONG anglaise OXFAM révélait que 6 milliardaires brésiliens cumulaient à eux seuls un revenu équivalant à celui de la moitié des Brésiliens et que les 5 % les plus riches cumulaient jusqu’à 95% de la richesse nationale ! De quoi faire réfléchir les plus dubitatifs ! 

 

En corollaire à ce retour en arrière, la législation a été assouplie concernant la lutte contre le travail esclave, la préservation des territoires indigènes, la déforestation illégale. Tout ceci pour contenter la « bancada ruralista » une coalition qui transcende les partis et regroupe les mouvances conservatrices, agrariennes et évangéliques fondamentalistes. Une coalition stigmatisée comme celle des 3 B (boeuf, balle et Bible !). 

 

Plus grave encore, « on brade les bijoux de famille » (les grandes richesses minières et pétrolières) qui avaient permis au précédent gouvernement d’envisager une amélioration de l’éducation et de la santé. Au lieu de cela, on grave dans le marbre de la Constitution le gel des budgets sociaux et des dépenses publiques pour un délai de 20 ans. Du jamais vu dans le monde ! 

 

Les immenses réserves pétrolières, découvertes récemment dans les grands fonds marins sont bradées à la sauvette aux firmes étrangères « au prix de la banane ». Ce sont les grandes firmes des États-Unis et d’Europe qui se frottent les mains. Difficile de dire que cela se passe en toute transparence ! 

 

Face à ces politiques antisociales, les divers partis, syndicats et mouvement sociaux n’ont pas manqué de réagir, mais ils peinent à mobiliser en masse tellement la population est blasée contre les hommes politiques et la grande corruption. Les classes moyennes découvrent qu’elles ont été flouées par la destitution de la présidente Dilma. Leur condition ne s’est pas améliorée bien au contraire ! 
 

J’ai vu et j’ai entendu les clameurs de mon peuple et je suis venu le libérer. Ex 3,7

Au Brésil, bien que l’État soit laïque, l’Église s’invite volontiers dans le débat social pour dénoncer le sort réservé aux plus pauvres et la manière non concertée et brutale dont les réformes sont envisagées, favorisant les plus riches et concentrant encore plus les richesses. La Conférence des évêques, a soutenu à plusieurs reprises le mouvement populaire contre les réformes de la Sécurité sociale et du Code du travail et a appelé à prendre part à la grève générale qui a bloqué le pays le 26 avril 2017. Elle a été très peu médiatisée, comme on pouvait s’y attendre. En France, qui en a entendu parler ? Un tiers des évêques se sont même impliqués personnellement par des déclarations ou des vidéos qui ne mâchaient pas leurs mots. La Conférence des Religieux/es du Brésil a également dénoncé la brutalité et l’injustice de ces réformes et appelé à soutenir le mouvement de grève. 


Le 26 octobre dernier les évêques de la CNBB déclaraient : 

…Nous déplorons le manque d’éthique qui depuis des décades s’est installé et persiste encore dans les institutions publiques, les entreprises, les groupes sociaux et dans le comportement de nombreux hommes politiques qui trahissent la mission pour laquelle ils ont été élus et jettent ainsi le discrédit sur les activités politiques. Le marchandage pour obtenir des parlementaires l’approbation de projets de lois gouvernementaux est un affront aux Brésiliens. Le retrait des revenus indispensables pour la santé, l’éducation, la consolidation des programmes sociaux et du Système universel de sécurité sociale ainsi que le programme de citernes dans le Nordeste, approfondit le drame de la pauvreté de millions de Brésiliens… Et ils concluaient en invitant la population à espérer contre toute espérance et à s’impliquer pacifiquement pour les transformations dont le pays a besoin. 

 

A la faveur ou hélas à cause des événements ! et devant la dégringolade du pays, l’option pour les pauvres de l’Église du Brésil refait surface. C’est dans ce contexte que la 14° Inter-ecclésiale des CEBs a eu un grand retentissement. Elle s’est déroulée à Londrina (Paraná) du 23 au 27 janvier et a rassemblé près de 4000 participants venus du pays entier et pas moins de 60 évêques. Le thème était : les CEBs et les défis du monde urbain et le logo de l’affiche arborait la citation d’Ex 3,7: J’ai vu et j’ai entendu les clameurs de mon peuple et je suis venu le libérer. Les nombreuses thématiques abordées concernaient l’éducation, la santé, le logement, la mobilité, le pluralisme et le dialogue inter-religieux, les violences urbaines et rurales, l’écologie. 

 

Au terme de la rencontre, les organisateurs concluaient par ce message tonique : 
« Notre mission est de transfigurer une réalité de mort en réalité de vie pleine pour toutes et tous… 
En syntonie avec le pape François, nous sortons de Londrina, avec plus de conviction et d’élan pour suivre « le Chemin » et beaucoup de joie pour évangéliser. Évangéliser à l’intérieur d’une réalité qui crie pour la dignité des fils et des filles de Dieu. Évangéliser signifie, comme l’affirmait le pape Paul VI, aller aux racines des réalités culturelles pour les transformer en accord avec l’Évangile (EN 20). Nous n’allons pas nous taire en face d’une société qui exclue, tue, discrimine et rejette le pauvre et ne reconnait pas le péché qui porte atteinte à la valeur de la personne humaine « image et ressemblance de Dieu ». 

 

Souhaitons pour terminer que l’Année du laïcat porte beaucoup de fruits pour renouveler l’Église et les communautés, conformément aux objectifs : Chrétiens laïcs, acteurs dans une Église en sortie au service du règne ; sel de la terre et lumière du monde. 

 

Et souhaitons au pays de savoir puiser dans ses innombrables talents de résilience pour sortir de l’impasse dans laquelle il est enlisé. 

 

Pierre CHOVET 
Visiteur au Brésil pour le Pôle-Amérique latine.


* Enquête fédérale du Brésil en cours depuis 2014, concernant une affaire de corruption et de blanchiment d'argent impliquant notamment la société pétrolière publique Petrobras. 

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