
18 organisations chrétiennes,
catholiques et protestantes, se mobilisent pour la défense des droits des étrangers sur notre sol. Dans le cadre de la démarche Diaconia, qui voudrait sensibiliser les chrétiens au service des
plus pauvres, ces associations s'apprêtent à publier, avec l'appui de l'épiscopat, une brochure* sur l'accueil des migrants en France : "A la rencontre du frère venu d'ailleurs". Objectif de ce
document : offrir une réflexion chrétienne sur l'immigration et donner des clés de lecture et de compréhension du phénomène, afin de dépasser les nombreux préjugés négatifs qui existent dans ce
domaine. Président du Secours catholique et co-auteur de ce document qui paraîtra le 24 mai, François Soulage explique, dans un entretien accordé à La Vie, les raisons pour lesquelles les chrétiens
doivent agir dans le sens d'un meilleur accueil des étrangers dans notre pays.
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Cette initiative œcuménique est
étroitement liée à la démarche Diaconia, qui voudrait sensibiliser les chrétiens au service des
pauvres et à l'exercice de la fraternité évangélique. Il existe dans notre pays de très nombreux préjugés contre les immigrés, les réfugiés, les sans-papier et autres demandeurs d'asile. Des
préjugés qui conduisent à des attitudes de rejet, notamment parmi les chrétiens.
Nous croyons pour notre part que
l'immigration est une chance, tant pour l'économie de notre pays que pour la culture ou pour l'aide au développement. Elle peut être aussi source de dynamisme pour les communautés
chrétiennes.
Approuvé par les évêques, ce document
très pédagogique voudrait offrir aux fidèles un outil de réflexion et des pistes pour agir dans le sens d'un meilleur accueil. A la veille des élections législatives, il voudrait aussi éclairer
les chrétiens sur les véritables enjeux de l'immigration. Dans ce domaine, les idées du Front national sont proprement inacceptables.
Justement, d'après les
sondages, plus de la moitié des catholiques semblent avoir du mal à comprendre les prises position de l'Eglise en matière d'immigration. Comment l'expliquez-vous ?
Comme une grande partie de nos
concitoyens, ils se laissent gagner par la peur. Face à la mondialisation, face à une société qui change, face à un avenir incertain, face au risque de déclassement, ils ne comprennent plus le
monde dans lequel ils sont. Ces peurs sont tellement diffuses, et parfois irrationnelles, qu'elles ont besoin de se fixer quelque part. C'est la pratique du bouc émissaire. Ainsi, certains
craignent de se faire manger par les musulmans. D'autres s'inquiètent pour la laïcité. L'extrême droite cherche à diaboliser l'islam pour mieux justifier sa volonté de fermeture des frontières.
Et comme nous sommes dans une société fragile, ce langage passe. Face aux discours de division et aux risques de morcellement de la société française, les politiques doivent rassembler les
Français. Il faut arrêter les déclarations fracassantes et les débats clivants.
Sommes-nous menacés
d'invasion ?
Ce fantasme, entretenu par certains
partis politiques, est le fruit d'un manque d'information et d'une absence de contact avec le réel. Notre perception du phénomène de l'immigration est d'autant plus déformée que nous ne savons
pas de quoi nous parlons. Je l'ai souvent constaté : plus les gens vivent loin d'une certaine réalité, plus ils en ont une image troublée.
J'habite à Nanterre dans un quartier
où vivent beaucoup de musulmans. Ni moi, ni mes enfants n'avons jamais rencontré le moindre problème avec nos voisins. De la même manière, les bénévoles du Secours catholique qui sont sur le terrain, et qui côtoient quotidiennement les demandeurs
d'asile, voient d'abord des personnes en souffrance qui galèrent, des familles qui souffrent. A leur contact, leur regard change.
Les derniers débats
électoraux, notamment autour de l'islam et de la laïcité, montrent pourtant qu'il existe un malaise dans notre pays. Comment y répondre ?
En démontant les clichés et les idées
reçues. Par exemple, il est important de rappeler qu'il n'y a pas de déferlante migratoire dans notre pays. Il faut aussi rappeler que beaucoup de ceux que nous percevons comme "immigrés",
notamment parce qu'ils sont musulmans, sont en fait des citoyens Français, de la deuxième ou de la troisième génération. Que nous le voulions ou non, ils font maintenant partie de notre
communauté nationale. En revanche, il est vrai que les populations d'origine étrangère se concentrent dans quelques quartiers, dans des zones de relégation sociale, où le taux de criminalité peut
être plus important qu'ailleurs. Mais il s'agit là d'une question sociale, qui n'a rien voir avec l'immigration en tant que telle, et qui doit être traitée par des mesures propres. Nous avons
laissé s'installer des ghettos aux portes de nos villes, nous avons abandonné une politique du logement qui favoriserait la mixité sociale. Au lieu de contribuer à l'intégration, notre système
scolaire crée des exclus. Dans certaines classes de banlieue, 80 % des enfants ont des parents qui ne parlent pas français. Les enseignants sont débordés. On ne peut pas continuer comme
ça.
Comment aborder la question
de l'immigration de manière réaliste, sans donner prise à l'accusation d'angélisme ?
Nous ne disons pas qu'il faut
régulariser tout le monde. Nous disons simplement qu'il existe un droit international et qu'il doit être respecté. Le droit d'asile et la liberté de circulation font partie des droits de l'homme.
Ils sont imprescriptibles. N'allons pas empêcher cette liberté sous de faux prétextes : le risque de terrorisme ou la sécurité intérieure. Les lois Besson, qui limitent gravement les droits des
étrangers venus trouver refuge sur notre sol, sont des lois d'exception qu'il faudra abroger. On ne peut pas tripoter le droit international en fonction de nos intérêts ou selon les critères
d'une politique sécuritaire, aussi vaine qu'inefficace. Ceux qui sont à nos frontières, comme ceux qui sont déjà sur notre territoire, doivent être traités en dignité et en fraternité, selon les
règles de droit. Il n'y a aucun angélisme là-dedans.
Pourquoi soutenez-vous la
possibilité de la désobéissance civile ?
Quand une loi ne respecte pas une loi
supérieure, ou lorsqu'elle est foncièrement injuste, il faut la changer. C'est ce que disait l'abbé
Pierre. C'est ce que dit le Catéchisme universel de l'Eglise catholique en ce qui concerne les étrangers : "Lorsque, en conscience, le citoyen juge que le droit d'accueil politique ne
permet pas le respect de l'étranger en danger, et est donc contraire aux exigences de la morale et de l'Evangile, il peut refuser d'obéir aux autorités civiles." Cette éthique de conviction est
première. Une fois mise en œuvre, elle nous invite à une éthique de responsabilité. C'est la raison pour laquelle, pour ne donner qu'un seul exemple, nous avons défendu les sans papier à Calais.
Mais plutôt que de rester dans l'illégalité, en accueillant ces réfugiés de manière clandestine, nous avons obtenu de la mairie qu'elle mette officiellement un centre notre disposition. Cette
initiative n'a pas plu à tout le monde puisque ces locaux ont été incendiés, mais peu importe. Ce qui compte, lorsqu'on prétend être chrétien, ce n'est pas de faire l'unanimité. C'est de rester
fidèle aux principes évangéliques.
Que pensez-vous des
catholiques qui s'inquiètent des positions assez ouvertes du nouveau gouvernement en matière d'immigration ?
Soit ils sont mal informés, soit ils
ne tirent pas toutes les conséquences de la foi qu'ils confessent. On ne peut pas être chrétien et tenir un discours d'exclusion ou justifier des actes contraires aux droits de l'homme. Le Christ
lui-même est né pauvre parmi les pauvres. Il a vécu l'exil. Il s'est identifié aux plus faibles. Il a passé son temps à franchir les frontières. Etre chrétien, c'est refuser les murs et se mettre
dans une position d'ouverture à l'autre. Nous avons des valeurs sur lesquelles nous ne pouvons pas transiger. A commencer par le respect de la dignité de l'autre. Créé par Dieu, il est un être
humain qui doit pouvoir jouir de la plénitude de ses droits. Ce n'est pas une affaire de bon sentiment, mais de justice.
Votre position ne
risque-t-elle pas d'être jugée trop partisane ?
Quand nous dénonçons le sort fait aux
migrants, nous prenons de fait une position politique. Nous rejetons la confusion entre Roms et gens du voyage, entre immigrés et sans-papiers, entre délinquants et jeunes de banlieue, entre
musulmans et anti-laïques. Sur les cinq millions d'immigrés que compte notre pays, l'immigration clandestine ne concerne que 300 000 personnes. Le traitement de ces gens est indigne, inacceptable
pour les chrétiens. En particulier en ce qui concerne la restriction des soins. L'aide médicale d'Etat est de moins en moins accessible aux étrangers qui, jusque-là, n'osaient même plus aller à l'hôpital de peur se de faire arrêter par la police. Face à ce scandale,
nous ne pouvons pas nous taire. Le christianisme est la religion de la fraternité.
Les chrétiens ont-ils un rôle
spécifique à jouer ?
Il ne suffit pas de célébrer. Nos
communautés chrétiennes ont le devoir impératif d'être accueillantes à ces personnes issues de l'immigration. Est-on capable de les intégrer et d'être un exemple pour la société française ?
Est-on capable de dialoguer avec les autres religions ? Est-on capable de nous ouvrir à d'autres cultures et à d'autres formes de pratiques religieuses ? Nos communautés devraient être à la
pointe du dialogue et de la diversité. Or, dans nos églises, les immigrés sont souvent au dernier rang. Si nos paroisses se resserrent sur le noyau dur du chrétien blanc de peau, petit bourgeois,
la société française n'évoluera pas. Nous sommes porteurs de valeurs qui demeurent les valeurs socles de la société française et, malheureusement, nous ne les mettons pas toujours en pratique.
Pourtant, comme nous le faisons pour la bioéthique, c'est à nous d'être meneurs dans ce domaine. Disciples du Christ, nous avons une responsabilité particulière envers les autres. Il faut
l'assumer.
Propos recueillis par Laurent
Grzybowski
Lien à la Source
Liste des personnalités et
des 18 organisations chrétiennes signataires
G
· Guy Aurenche,
Président du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD-Terre Solidaire)
Mgr Yves Boivineau, Évêque d’Annecy,
Président de Justice et Paix-France
Xavier Bonvoisin, Président de
Chrétiens dans le monde rural (CMR)
Daniel Croquette, Président de
l’Action catholique des enfants (ACE)
Mgr Laurent Dognin, Évêque auxiliaire
de Bordeaux, CEMUELa Pastorale des migrants
Georges Dugleux, Président de la
Fédération entraide protestante (FEP)
François Fayol, Président de la
Délégation catholique pour la coopération (DCC)
Pierre Fleutot, Président de l’Action
catholique des milieux indépendants (ACI)
P. Bernard Fontaine, Directeur du
Service national de la pastorale des migrants et des personnes itinérantes
P. Dominique Fontaine, Vicaire
général de la Mission de France
Mgr François Garnier, Archevêque de
Cambrai, Président de la Commission épiscopale pour la Mission universelle
Bertrand Hériard Dubreuil, Directeurs
du Centre de recherche et d’actions sociales (CERAS)
Isabelle Honvault, Présidente de
l’Action catholique ouvrière (ACO)
Elena Lasida, Présidente du Réseau
chrétien immigrés (RCI)
P. Jean-Pierre Longeat, Président de
la Conférence des religieux et religieuses de France (CORREF)
Anne-Marie Marty, Présidente de
Chrétiens dans l’enseignement public (CdEP)
Pascal Michel, Responsable de la
communauté Fondacio en France
P. Pierre-Yves Pecqueux, CJM,
Directeur du Service national pour la Mission universelle et des oeuvres pontificales missionnaires
Patrick Peugeot, Président de la
Cimade
Xavier Pottiez, Président de l’Action
catholique ouvrière (ACO)
François Soulage, Président du
Secours Catholique-Caritas France Président du Comité de pilotage de Diacona