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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Secrétaire de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier Catholique des personnels de la Préfecture de Police de Paris
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14 septembre 2020 1 14 /09 /septembre /2020 04:07
Homélie du dimanche 20 septembre 2020

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 20, 1-16
« En ce temps-là,
Jésus disait cette parabole à ses disciples :
    « Le royaume des Cieux est comparable
au maître d’un domaine qui sortit dès le matin
afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne.
    Il se mit d’accord avec eux sur le salaire de la journée :
un denier, c’est-à-dire une pièce d’argent,
et il les envoya à sa vigne.
    Sorti vers neuf heures,
il en vit d’autres qui étaient là, sur la place, sans rien faire.
    Et à ceux-là, il dit :
‘Allez à ma vigne, vous aussi,
et je vous donnerai ce qui est juste.’
    Ils y allèrent.
Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures,
et fit de même.
    Vers cinq heures, il sortit encore,
en trouva d’autres qui étaient là et leur dit :
‘Pourquoi êtes-vous restés là,
toute la journée, sans rien faire ?’
    Ils lui répondirent :
‘Parce que personne ne nous a embauchés.’
Il leur dit :
‘Allez à ma vigne, vous aussi.’
Le soir venu,
le maître de la vigne dit à son intendant :
‘Appelle les ouvriers et distribue le salaire,
en commençant par les derniers
pour finir par les premiers.’
    Ceux qui avaient commencé à cinq heures s’avancèrent
et reçurent chacun une pièce d’un denier.
    Quand vint le tour des premiers,
ils pensaient recevoir davantage,
mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’un denier.
    En la recevant,
ils récriminaient contre le maître du domaine :
    ‘Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure,
et tu les traites à l’égal de nous,
qui avons enduré le poids du jour et la chaleur !’
    Mais le maître répondit à l’un d’entre eux :
‘Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi.
N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ?
    Prends ce qui te revient, et va-t’en.
Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi :
    n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ?
Ou alors ton regard est-il mauvais
parce que moi, je suis bon ?’
C’est ainsi que les derniers seront premiers,
et les premiers seront derniers. »

Homélie
J’ai de la chance de faire une homélie sur une parabole que tout le monde connaît bien. Cette parabole se résume facilement ainsi : le maître de la vigne qui a embauché des ouvriers pour aller travailler à sa vigne rétribue de la même manière ceux qui ont commencé à la première heure et ceux qui ont commencé à la dernière heure, la onzième étant supposé qu’il y en a 12 sur une journée. Selon la justice humaine, cela est tout simplement scandaleux.

C’est un maître inique, injuste ; il devrait en effet rétribuer ses ouvriers en proportion de la peine qu’ils ont endurée pour accomplir leur travail. Sinon, ceux qui ont beaucoup travaillé seront découragés, ils risquent de ne plus travailler autant qu’ils le faisaient, ou bien de se retourner contre leur patron, ce que font les ouvriers de la première heure dans notre parabole.
Pour sortir de l’impasse que constitue cette interprétation qui ferait de Dieu un maître injuste (le maître de la vigne, c’est Dieu lui-même), nous devons prendre en considération un petit détail qui ne doit pas nous échapper : quand vient la fin de la journée, le Maître dit à son intendant « tu commenceras par les derniers » Cette injonction est évidemment provocatrice et elle nous indique quelque-chose qui va changer dans la tournure de la parabole : la question de la rétribution n’est pas la chose la plus importante pour ce maître, mais bien le regard que vont porter les ouvriers les uns sur les autres. Cette clé découverte, nous pouvons comprendre cette parabole sans grand problème et nous rassurer que Dieu n’est pas un maître injuste. Malheur donc à ceux qui en resteraient à une interprétation littérale.

Dans l’esprit de l’auteur de la parabole, pour Jésus aussi, « les premiers » figurent les bien-pensants, ceux qui sont restés fidèles à la loi et aux commandements, ceux qui ont peiné à accomplir leurs devoirs depuis leur tendre enfance, le peuple juif pour le dire en un mot. Et les derniers, vous l’aurez compris, ce sont les publicains et les pécheurs, les païens pour le dire en un mot. Vous objecterez certainement que Dieu ne fait pas de catégorie. Et bien vous avez parfaitement raison : la parabole, selon moi, a pour objet précisément de signifier que Dieu ne fait pas de différence entre les uns et les autres, les premiers et les derniers. Pour Dieu, tous les hommes sont égaux. Dieu donne la même rétribution au grand et au petit, aux riches et aux pauvres, au premier et au dernier. Ce sont les hommes qui font ces différences : ils se comparent, ils portent des jugements les uns sur les autres, ils sont mus par la jalousie, mais aussi, dans notre culture moderne, par l’esprit de compétitivité (je dois être plus beau, plus malin, plus productif, plus rentable, plus rapide que mes concurrents). Cette parabole est assez semblable à d’autres : la parabole du fils aîné et du fils prodigue, celle du pharisien et du publicain. Pour Dieu, la valeur d’un homme est dans sa richesse spirituelle , laquelle dépend beaucoup de la manière dont il se situe par rapport aux autres.

Pierre demandait à Jésus quelle récompense il aurait pour avoir tout quitté. La réponse de Jésus est assez subtile et diverse à travers cette parabole : la première récompense est la chance d’être embauché et de travailler. Rien de pire en effet que d’être chômeur, comme ces ouvriers de la 5ème heure qui sont restés à attendre toute la journée que quelqu’un veuille bien porter un regard sur eux pour les embaucher. Nous pensons à ces millions de personnes qui, dans les grandes villes, attendent désespérément d’être embauchées. Rien de plus merveilleux par contre que de travailler, de participer par sa tête et ses mains à la création et à la rédemption. Et quand c’est pour Dieu qu’on travaille, quel bonheur en plus ! Même si c’est souvent pour des prunes !
En supposant que Pierre est un bon ouvrier, Jésus lui dit encore que sa récompense est dans la confiance que le Maître lui a accordée, et réciproquement dans la confiance qu’il porte à son maître. On pourrait dire que c’est son amour pour lui qui est sa récompense. Et comme dit l’adage, « quand on aime, on ne compte pas » ; comprenez : la rétribution matérielle est accessoire, la rétribution du bon ouvrier est davantage spirituelle (en affinant : satisfaction du travail bien fait, satisfaction des bonnes relations, satisfaction aussi de progresser humainement).
Une autre récompense peut être mise en valeur à travers cette parabole : le bon ouvrier est aussi celui qui, à l’inverse des mauvais qui murmurent contre leur maître, accepte l’égalité des uns et des autres, des premiers et des derniers, des bons et des mauvais (selon les catégories humaines). La parabole nous incline à travailler en frères et sœurs sans nous comparer les uns aux autres, sans nous estimer ni inférieurs, ni supérieurs aux autres. Nous trouvons notre récompense dans le travail en nous aimant les uns les autres, en nous aidant à devenir plus humains, à nous respecter toujours davantage les uns les autres. Inversement, le mauvais ouvrier pense mériter sa récompense dans sa propre justice, dans ses propres œuvres : j’ai travaillé de longues heures dans des conditions difficiles, paie-moi, dit-il, plus que cet autre qui n’est qu’un paresseux. Les ouvriers de la première heure n’aiment pas vraiment leur maître à qui ils font des reproches.
Pour terminer, posons-nous la question piège de savoir si nous sommes des ouvriers de la première ou de la dernière heure, de bons ou de mauvais ouvriers. Dans quelle catégorie nous rangeons-nous ? Si vous m’avez bien suivi, la réponse est claire et évidente : la question ne doit pas se poser.

Nous ne devons surtout pas nous demander de quel côté nous sommes. La seule question à se poser est celle-ci : quel regard je porte sur les autres ? Un regard humain qui me porte à me comparer aux autres et à me dire que je vaux plus ou moins que mon voisin. Ou bien un regard divin qui ne compare pas, mais qui aspire les autres à devenir eux-mêmes, en les mettant au travail. Dieu est toujours au-dessus des catégories. Les évangiles nous portent à dépasser les catégories pour épouser le regard de Dieu. Dans la foulée de cet évangile, nous pourrions aussi nous poser cette question : c’est quoi pour moi de me mettre au travail dans la vigne du Seigneur ?
Pour mieux apprécier ce regard divin, penchons-nous encore une fois sur les ouvriers de la dernière heure pour qui le Maître de la vigne a autant de sollicitude que ceux de la première heure ( peut-être faudrait-il dire qu’il n’en a pas moins). Qui sont-ils ? Ceux que la société tient pour peu de chose, qui doivent presque se cacher, ceux qui restent sur la touche, qui n’ont pas eu de chance (d’étudier, de réussir, d’être embauchés) ceux qui ne sont pas qualifiés, ceux que la société rejette ou marginalise parce qu’ils sont handicapés, parce qu’ils ne sont pas comme tout le monde, Ce sont des pauvres, dit-on. Dieu veut les embaucher dans sa vigne. Il nous invite à le suivre dans ce projet. La première tâche pour nous est de les regarder avec considération afin de les rétablir dans leur dignité d’homme.

Frère Yves de Patoul
Moine Bénédictin de Saint André de Clerlande (Belgique)

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7 septembre 2020 1 07 /09 /septembre /2020 06:05
Le Retour du Fils prodigue, Bartolome Esteban Murillo, huile sur toile, 236 x 262cm, 1670

Le Retour du Fils prodigue, Bartolome Esteban Murillo, huile sur toile, 236 x 262cm, 1670

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18, 21-35. 
"En ce temps-là, Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? »
Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.
Ainsi, le royaume des Cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.
Il commençait, quand on lui amena quelqu’un qui lui devait dix mille talents (c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent).
Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette.
Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.”
Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette.
Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : “Rembourse ta dette !”
Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai.”
Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait.
Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé.
Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : “Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié.
Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?”
Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait.
C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »

Homélie
On amène au roi – c’est à dire à Dieu – un fonctionnaire qui lui doit dix mille talents, c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent. Une fortune si l’on sait que le roi lui-même recevait neuf cents talents par an. Affolé devant la perspective de l’esclavage, ce serviteur promet l’impossible : il va rembourser ! Mais le roi “saisi” de compassion (“pris aux entrailles” traduit Chouraqui) lui remet sa dette.

En sortant, le serviteur rencontre un compagnon qui lui doit cent pièces d’argent. Ce n’est pas rien puisqu’une pièce d’argent représentait le salaire d’une journée pour un travailleur agricole. Mais la seconde dette est six cent mille fois moins élevée que la première! Et pourtant, ce serviteur qui n’en a plus besoin réclame son dû jusqu’au dernier centime. En stricte justice, il n’a pas commis la moindre faute. On lui a remis sa dette, il aurait pu en faire autant ! Mais rien ne l’y obligeait.

Nous avons là une parabole qu’on pourrait intituler “la Parabole de la démesure de l’amour !” Il faut l’entendre avec le cœur pour en saisir le message. Gabriel Ringlet le dit à sa façon : “Quelle chance pour les gens insolvables que nous sommes : Dieu n’est pas fort en maths. Et de plus, il n’y connaît rien à la TPA (Taxe sur le péché ajouté) !”

Au commencement est le don. A l’origine est le don de Dieu, toujours premier. Don de la vie, débordant et inattendu, comme les largesses du roi de la parabole qui fait grâce à son serviteur d’une somme astronomique. Le cœur de Dieu, comme celui du Père de l’enfant prodigue, ne s’épuise pas à donner et à pardonner en supprimant toute dette. Comme le Samaritain d’une autre parabole, Dieu est “pris aux entrailles”. Il est “Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, plein d’amour et de vérité”, comme le chantent plusieurs psaumes (86, 15 ; 103, 8 ; 145, 8). Et il nous donne et redonne “la vie, le mouvement et l’être”, dit saint Paul (Actes17, 28).

Au long de l’Évangile, Jésus nous révèle ce Dieu dont la justice est miséricorde. Il fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants (Mt 5, 45). Il laisse le troupeau pour courir après la brebis perdue (Mt 18, 12-14 ; Lc 15, 1-7). Il paie autant l’ouvrier de la dernière heure que celui qui a travaillé tout le jour (Mt 20, 1-16). Pour lui, les derniers seront premiers (Mt 19, 30 ; 20, 16). Voilà le don toujours premier de sa tendresse.

Mais il faut dire un mot du serviteur impitoyable : à la miséricorde sans mesure de son maître, il répond par une attitude impitoyable en s’acharnant sur son compagnon de travail. Alors qu’il vient d’être pardonné, il oublie le pardon qui le fait vivre lui, et il le refuse à son frère. Oublier le pardon que l’on a reçu et ne pas vouloir le donner, c’est oublier de vivre, c’est choisir la mort. Tôt ou tard, le refus de pardonner nous détruit. Et nous accusons Dieu et les autres d’injustice, alors que c’est nous-mêmes qui nous fermons à la source de vie du pardon. Le Père François Varillon a écrit : “Pardonner, c’est effacer un ressentiment, piétiner mon orgueil, faire la paix, la construire. Le pardon n’est pas un coup d’éponge, il est une re-création. Pardonner, c’est permettre un nouveau départ.” Ou comme dit encore Gabriel Ringlet : “Pardonner, c’est libérer l’avenir… arrêter la violence, retrouver la paix, la légèreté, et donc l’humanité.”

Dès l’entrée, à l’ouverture de l’Eucharistie, nous sommes accueillis par le don du pardon : « Que Dieu dont l’amour est tout-puissant nous fasse miséricorde et nous conduise à la vie. » Le don qui nous a été fait surpasse tous les dons. Il est par-don. C’est de cette source débordante que surgit notre foi dans le pardon des offenses. Pardonner, c’est se souvenir du pardon reçu pour vivre en l’offrant. C’est renaître. C’est ressusciter. Ecoutez cette parabole intitulée Le fil à nœuds : Un vieux rabbin racontait : chacun de nous est relié à Dieu par un fil. Et Lorsqu’on commet une faute, le fil est cassé. Mais lorsqu’on regrette sa faute, Dieu fait un nœud au fil. Du coup, le fil est plus court qu’avant. Et le pécheur est un peu plus près de Dieu ! Ainsi, de faute en repentir, de nœud en nœud, nous nous rapprochons de Dieu.

Robert Tireau

Prêtre du Diocèse de Rennes

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2 septembre 2020 3 02 /09 /septembre /2020 06:18
Correction Fraternelle

Correction Fraternelle

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18, 15-20. 

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : 
« Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère.
S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins.
S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.
Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »

Homélie

“Si ton frère a commis un péché, va lui faire des reproches seul à seul.” C’est une invitation exigeante, mais qui comporte d’abord une évidence simple. Il est écrit : “Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul.” Et non pas : “Quand ton frère a fait une bêtise, raconte ça tout de suite à tout le voisinage !”
L’invitation de Jésus suggère une méthode progressive dans la responsabilité les uns des autres : va d’abord seul, puis avec deux ou trois, puis mets l’Eglise dans le coup. Et puis s’il refuse encore, “considère-le comme un païen et un publicain”. L’expression peut paraître méprisante, mais il n’en est rien puisqu’on se souvient que Jésus était l’ami des païens et des publicains. J’en ai même trouvé une jolie traduction : “Approche-toi de lui comme s’il était encore sans baptême, parle-lui comme si tu t’adressais à quelqu’un qui n’a jamais entendu parler ni de la croix, ni de l’amour.”
“Je fais de toi un Guetteur”, disait Ezéchiel. Guetter, être à l’affût, on le fait facilement, mais c’est souvent pour critiquer. Alors qu’il y a là invitation à être responsables les uns des autres. L’Église chrétienne, la communauté comme on dit, a une mission de solidarité Ce n’est pas seulement un lieu pour la prière personnelle.
Quand une famille est accueillie devant tout le monde pour un baptême, quand des jeunes font profession de foi, quand des jeunes se marient, bref, en toute célébration, il y a des paroles dont la communauté devient témoin. Les célébrations communautaires de la pénitence sont aussi un bon moment où l’on sent une solidarité de tous autour de soi. Je me rappelle qu’à la sortie d’une célébration d’obsèques où beaucoup avaient participé à un geste symbolique quelqu’un m’avait remercié en cherchant ses mots : “Vous nous avez fait faire un exercice de collectivité.” Pour ma part, je suis devenu encore plus sensible à cette question communautaire le jour où j’ai célébré un mariage qui a duré moins de deux mois… sans que personne de l’assemblée ne soit même mis au courant de la séparation. Exemple parfait de disfonctionnement communautaire. Evidemment je ne rêve pas qu’on aurait pu éviter la rupture de ce couple, mais on aurait pu espérer que, parmi ces amis d’un jour, il y en ait eu au moins quelques uns pour être proches lors de l’événement douloureux. Depuis, quand je célèbre un mariage, avec l’accord des mariés, je lis toujours au moins quelques lignes de leurs projets de vie à tous les participants pour les rendre témoins, c’est à dire solidaires.
Le côté personnel de l’invitation de Jésus est difficile : “Va lui parler, va le trouver, va l’avertir.” Oui mais de quel droit ? Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. Ne plus faire de ragots par derrière n’est déjà pas si mal, mais c’est autre chose d’oser aller dire. Il y faut une relation d’amitié. Il faut croire que tout peut changer chez l’autre et que si personne ne dit jamais rien, rien ne sera jamais possible. C’est là le rappel que la communauté n’est pas d’abord une structure mais des personnes. C’est à des hommes et pas à des règles que Jésus a confié le pouvoir de lier et de délier. Il leur a confié rien moins que son pouvoir de Messie, celui qui est rapporté par Saint Luc au chapitre 4 : “L’Esprit de Dieu m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance, et aux affligés la joie.”
“Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux.” C’est fabuleux le pouvoir que Jésus peut accorder à la communion entre deux ou trois personnes. Je crois que certains textes juifs l’affirment aussi : quand plusieurs sont rassemblés pour étudier la Torah, la présence divine est là. Promesse de présence qui rejoint celle de l’ange qui avait dit à Joseph, en annonçant la naissance de Jésus : “On l’appellera Emmanuel”, c’est-à-dire «Dieu avec nous». Promesse de présence qui rejoint aussi celle de Jésus lui-même quand il dit à ses amis avant de quitter notre terre : “Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps.”
J’ai lu un jour que les chrétiens, pendant plusieurs siècles, quand ils disaient au cours de l’Eucharistie : «Voici le corps du Christ !», désignaient, non pas le pain eucharistique, mais leur propre assemblée.

Robert TIREAU
Prêtre du Diocèse de Rennes

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24 août 2020 1 24 /08 /août /2020 07:02
Arcabas, La Passion du Christ

Arcabas, La Passion du Christ

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 16,21-27.
Pierre avait dit à Jésus : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. » À partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter.
Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. »
Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route ; tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera.
Quel avantage en effet un homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paye de sa vie ? Et quelle somme pourra-t-il verser en échange de sa vie ?
Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite.

Homélie

“Seigneur, tu as voulu me séduire et je me suis laissé séduire,” disait Jérémie dans la première lecture. Le mot séduire n’a pas forcément bonne réputation. Mais on sait que quelqu’un qui est séduit est animé d’un ressort extraordinaire, et qu’il est prêt à tous les dépassements. “Il n’est plus lui-même,” disent certains. À moins que ce ne soit précisément à ce moment que la personne devienne elle-même. Impossible en tous cas d’empêcher Jérémie de jouer son rôle de prophète.

Dans son livre “Ils m’ont donné tant de bonheur”, Jacques Gaillot écrivait : “J’ai été séduit par la manière dont le Christ a mené sa vie d’homme.” Séduit par Dieu, disait Jérémie. Séduit par la vie d’homme de Jésus, dit le Père Gaillot. J’aime bien le rapprochement. Instinctivement on distingue l’humain du divin, alors que le rapprochement est riche car il donne à penser l’incarnation. Il éveille à la foi chrétienne et rend possible la compréhension et les engagements communs entre ceux qui sont chrétiens et ceux qui ne le sont pas.

Quelqu’un a dit au sujet de l’Evangile d’aujourd’hui : “Si être chrétien c’est renoncer à tout, être méprisé, injurié, alors je vais me mettre à envier ceux qui ne le sont pas.” Cette personne distinguait vivre en homme et vivre en chrétien : si c’est trop dur d’être chrétien, alors je vais seulement être homme. Mais y a-t-il une autre manière d’être homme que celle de donner sa vie par amour, à la manière de Jésus ? C’est si vrai qu’on a pu, dans le passé, qualifier des gens de chrétiens sans le savoir parce qu’ils vivaient comme des chrétiens. On avait tort car être chrétien comporte l’affirmation consciente de sa foi. Mais leur manière de vivre était la même. Quant à la difficulté d’être homme vraiment, des théologiens expriment quelquefois qu’un seul être a pu être homme vraiment dans l’histoire : il s’appelait Jésus. Et que ce n’est que par lui, avec lui et en lui, selon la formule liturgique, que nous pouvons devenir hommes chaque jour un peu plus.

Saint Pierre a été séduit également par Jésus. C’était l’évangile de dimanche dernier : “Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant !” Mais il a lui aussi très vite cherché à séparer le divin de l’humain : Jésus est Dieu, donc tout-puissant, donc il peut éviter de souffrir : “Cela ne t’arrivera pas”. La réponse a fusé : “Passe derrière moi, Satan !” En réalité, Dieu est tout-puissant d’amour. Il est Dieu dont l’amour est tout-puissant, Dieu Père tout-puissant ! Et les papas et les mamans savent bien que l’amour est souvent appelé à passer par la croix !

La formule de Matthieu : “Il fallait” (souffrir et mourir) étonne beaucoup. On dit : “Mais alors Jésus était programmé, prédestiné à mourir comme ça !” En réalité il s’agit d’une manière habituelle de parler de quelqu’un qui donne sa vie dans des engagements forts et risqués. On n’est pas très surpris de la mort violente de tel ou tel et on entend régulièrement la formule : “Il fallait que ça se termine comme ça !” Mais inéluctable ne veut pas dire prédestiné.

Jésus dit : “Si quelqu’un veut marcher derrière moi (être homme vraiment), qu’il prenne sa croix et qu’il me suive !” Lytta Basset, théologienne, a regardé de près la langue d’origine de ce texte et elle précise qu’on devrait traduire : “qu’il lève sa croix”. Le mot lever signifie alors la résurrection présente même dans le négatif de notre vie. Oh ! La croix en question n’est pas un étendard pour cortège triomphal. Mais la phrase n’est pas menace mais plutôt appel : si quelqu’un veut être homme, dit Jésus, qu’il choisisse, comme moi, d’aimer en donnant sa vie. Michel Pinchon précise le mot suivre : “Suivre évoque trop souvent l’image d’un troupeau à la remorque de son berger qui décide pour lui des directions à prendre. Il serait plus exact de traduire le mot grec original par marcher, être compagnon de route. Jésus ne cherche pas des suiveurs, mais des amis qui prennent la route avec lui, pour risquée que soit cette route. Il les choisit pour être avec lui. Pour partager sa vie, sa mission et, librement, son destin quel qu’il soit. Ce compagnonnage est libre. « Si tu veux !» A leur tour, quand Jésus les aura quittés, ses disciples, déjà habitués à aller deux par deux, chercheront des compagnons de route pour partir, continuer la mission.”

Pensons à tel ou tel que nous connaissons, qui a été séduit par le Christ et sur le visage de qui ça se voit. Pensons-y et laissons-nous séduire et inviter à être hommes nous aussi !

Robert Tireau, Prêtre du Diocèse de Rennes

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18 août 2020 2 18 /08 /août /2020 07:54
Homélie du dimanche 23 août 2020

Saint Matthieu rapporte la confession de foi de saint Pierre, ainsi que la déclaration de Jésus concernant les clés du Royaume des cieux. La scène se passe en terre étrangère, à Césarée de Philippe. Jésus demandait à ses disciples :
« Le Fils de l’homme, qui est-il, d’après ce que disent les hommes ? »
Ils répondirent : « Pour les uns, il est Jean Baptiste ; pour d’autres, Élie ;
pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes. »
Jésus leur dit : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »
Prenant la parole, Simon-Pierre déclara : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant ! »
Prenant la parole à son tour, Jésus lui déclara : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas :
ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.
Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ;
et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle.
Je te donnerai les clés du Royaume des cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre
sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre
sera délié dans les cieux. » Alors, il ordonna aux disciples de ne dire à personne qu’il était le Messie. »

Deux moments dans ce récit. D’abord celui du dialogue entre Jésus et ses disciples, puis celui de la déclaration à Pierre. Jésus leur pose deux questions. L’une a des allures de sondage impersonnel : qui est-il, le Fils de l’homme pour les gens ? Que pense-t-on de lui, à quel personnage ressemble-t-il ? Les réponses des disciples sont vagues et se limitent à des « on-dit ». L’autre question est personnelle : « Pour vous, qui suis-je ? » Elle requiert une réponse bien plus engageante car elle concerne leur relation à Jésus, présent devant eux. Pierre répond au nom de tous sans doute : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant ! » Dans sa confession de foi, il passe du « il » au « tu », du « parler de » au « parler à ». Il en est de même dans la messe : l’Eglise passe du Credo à la prière eucharistique.
Vient ensuite la déclaration à Pierre. Une remise de clés n’est jamais un acte banal. Elle est solennelle quand on entre en possession d’un domicile ou quand on le quitte. C’est un geste de confiance quand on remet les clés de sa maison, au moment de s’absenter. C’est aussi une charge, une responsabilité pour la personne à qui sont remises les clés. Jésus confie à Pierre les clés du Royaume des cieux, les clés de l’univers de Dieu ; quelle charge ! Notre époque plus que toute autre aime à personnaliser les dirigeants, les artistes, les chefs religieux au risque d’en faire des stars ou des autocrates. Jésus ne confie pas les clés à Pierre de manière exclusive. Pierre reçoit du Christ une fonction importante dans l’Église, mais il n’est pas l’Église à lui seul. Saint Augustin au 4e s. disait dans une homélie sur l’Évangile d’aujourd’hui : « Ce n’est pas un homme seul, mais l’Eglise dans son unité, qui a reçu les clés du Royaume. Ceci met en relief la prééminence de Pierre, car il a représenté l’universalité et l’unité de l’Église lorsqu’il lui fut dit : « Je te confie », alors que c’était confié à tous. En effet, pour que vous sachiez que c’est l’Église qui a reçu les clés du Royaume des cieux, écoutez ce que le Seigneur dit à tous ses apôtres en saint Jean (20, 22-23) et à tous ses disciples en saint Matthieu (18, 18) : ‘ce que vous délierez sur la terre sera délié dans les cieux’. » 

C’est donc à Pierre en tant que représentant de toute l’Église que sont remises les clés du Royaume. Et donc aussi à chaque communauté chrétienne, à chaque baptisé, et bien sûr aux responsables dans l’Église et à Pierre de manière particulière. Quel usage en faire ? Le même usage que Jésus : un usage fraternel et paternel. Ce que fait le Père quand il voit revenir le fils prodigue : il ouvre les portes de sa maison, de ses bras, il accueille, il pardonne, il relève, il délie son enfant de son péché. Quant au frère aîné du prodigue, il ferme sa porte à clés et refuse la réconciliation. Son frère s’était empêtré dans les liens du péché et il refuse de le délier. Que fait Jésus encore quand une brebis s’est égarée ? Il laisse les quatre-vingt-dix-neuf brebis fidèles pour aller la chercher. Il ne ferme pas la porte aux pécheurs et ne les condamne pas. Il ne lie pas de pesants fardeaux sur les épaules des gens, des petites gens, en les accablant de préceptes secondaires qui leur font perdre confiance en la miséricorde de Dieu.
Jésus ne fait pas usage de clés pour condamner, pour fermer ou enfermer, mais pour libérer, pour ouvrir les cœurs et les intelligences. Il place chacun devant sa responsabilité et il lui propose toujours le salut, la libération, la guérison. Il se présente comme une porte grande ouverte aux pécheurs, aux blessés de la vie (Jn 10, 7).
Faisons donc le même usage que lui des clés qui nous sont confiées. Qu’elles ne servent pas à nous enfermer sur nous-mêmes, mais au contraire à ouvrir à quiconque frappe à notre porte, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Ainsi, grâce à nous, la maison – le Royaume – de Dieu, leur apparaîtra toujours grande ouverte. Quelle confiance Dieu fait à son Église en lui remettant les clés de son royaume ! Comment en être digne ? En se comportant comme le Père qu’il est pour tous, le Père des miséricordes, comme Jésus son Fils et notre frère. « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la connaissance de Dieu », écrit Paul aux Romains. Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables !
Poursuivons notre réflexion, en lisant le texte d’Isaïe proposé ce dimanche.
Parole du Seigneur adressée à Shebna le gouverneur :
« Je vais te chasser de ton poste, t’expulser de ta place.
Et, ce jour-là, j’appellerai mon serviteur, Éliakim, fils de Hilkias.
Je le revêtirai de ta tunique, je le ceindrai de ton écharpe, je lui remettrai tes pouvoirs :
il sera un père pour les habitants de Jérusalem et pour la maison de Juda.
Je mettrai sur son épaule la clé de la maison de David :
s’il ouvre, personne ne fermera ; s’il ferme, personne n’ouvrira.
Je le rendrai stable comme un piquet qu’on enfonce dans un sol ferme ;
il sera comme un trône de gloire pour la maison de son père. »

La clé que Dieu confie à Eliakim après l’avoir retirée à Shebna est celle de sa maison, de son projet et non de celle de sa personne de gouverneur. Il la lui confie pour qu’il soit un père pour les habitants de Jérusalem et pour la maison de Juda. Comme il en a fait mauvais usage, le Seigneur la lui enlève et décide de la confier à un autre. Il est bon pour l’Église, à ses pasteurs et à ses membres de retenir la leçon. Les clés qui leur sont confiées par Jésus – notons bien qu’il y en a plusieurs, et que ce n’est pas une clé unique – sont celles du Royaume des cieux, d’une maison qui n’est pas la leur, mais celle de Dieu lui-même.
A peine Pierre a-t-il reçu les clés qu’il va en faire mauvais usage, en voulant emprisonner Jésus dans ses propres visées, qui ne correspondent en rien à celles de celui qui les lui a confiées. Mais une chance pour lui : la confiance de son maître ne fait usage d’aucun verrou ! La suite de l’Évangile nous apprendra que Jésus ne le chassera pas de son poste pour autant, qu’il ne lui retirera pas les clés pour les confier à un autre. Il est moins sévère que Dieu dans le récit d’Isaïe. Quand Pierre reçoit les clés, il n’a pas encore traversé la Passion, renié son maître, été délié par lui de son péché. C’est seulement après avoir été pardonné qu’il sera à même d’en faire bon usage pour délier ses frères et les raffermir dans la foi.
Notons que Jésus ne parle pas seulement de délier, mais aussi de lier. Un verbe qu’on pourrait comprendre dans le sens d’une condamnation, d’un emprisonnement de quelqu’un qu’on ligote et à qui on passe les menottes. Mais on peut le comprendre aussi dans le sens d’une responsabilisation, d’une culpabilité à reconnaître. Quiconque ne se reconnaît pas lié, coupable et responsable de ses actes, attaché en quelque sorte au mal qui est en lui, au mal qu’il a fait, quiconque ne reconnaît pas et n’assume pas ses péchés, et ne demande pas d’en être délivré, délié, que peut-on pour lui ? C’est la dimension prophétique de l’Église de dénoncer le mal pour susciter la conversion du pécheur, comme le prophète Natan l’avait fait devant David devenu meurtrier : « C’est toi cet homme », lui avait-il dit, après lui avoir raconté la parabole de l’homme pauvre qui n’avait qu’une petite agnelle. Un homme riche s’en était emparé pour la tuer et festoyer avec un hôte riche comme lui. (2 Sm 12, 4). Cette parabole du prophète avait provoqué chez David le choc libérateur de la reconnaissance de son péché, de sa conversion, puis du pardon de Dieu. C’est cette conversion qui avait fait de lui un modèle spirituel pour son peuple et les générations à venir.

Michel SCOUARNEC 
Prêtre du Diocèse de Quimper et Léon

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 18:09
Homélie du dimanche 16 août 2020

Dans l’histoire de l’Église comme dans celle des religions, se sont posées et se posent encore des questions de frontières, d’identité ou d’appartenance. Tantôt elles s’entourent de clôtures ou de remparts et ne pensent qu’à exclure, tantôt elles sont amenées à s’ouvrir à des personnes du dehors. Tantôt elles s’identifient à des nations ou à des royaumes et s’imposent à tous, tantôt elles se distinguent du pouvoir politique, se considèrent comme des communautés spirituelles et vivent en bonne entente avec d’autres Églises et religions. Très divers est le vocabulaire pour nommer ceux qui sont d’autres religions ou croyances : païens, infidèles, étrangers, impurs, etc. Mais tout s’inverse lorsqu’on séjourne dans un autre pays et qu’on fait l’expérience d’être soi-même considéré comme étranger, infidèle, impie ou impur…
L’Exil (586-538) avait été une expérience déterminante pour les israélites. Ils avaient eu à vivre comme des étrangers entourés de païens dont la religion était autre que la leur, les côtoyant dans la vie quotidienne. Ils s’étaient efforcés de vivre comme des purs parmi des impurs. Mais ils avaient fait aussi l’expérience d’une découverte réciproque de leurs différences et en même temps du fait qu’ils appartenaient à la même humanité ayant des valeurs communes face à la vie, l’amour, la mort. Certains avaient peut-être changé de religion. Après l’Exil, d’autres n’étaient pas revenus en Palestine et avaient fondé des communautés juives hors d’Israël. Formant ainsi une diaspora, ils considéraient cependant Jérusalem comme leur ville sainte, et y revenaient en pèlerinage pour les grandes fêtes. A travers cette expérience, Israël avait élargi l’espace de sa tente, sa manière de considérer sa vocation de peuple de l’alliance et s’était ouvert à l’universalité de sa mission vis-à-vis de toutes les nations. Ce que Dieu demande à Isaïe de proclamer se comprend dans ce contexte. La vocation d’Israël est d’être une « maison de prière pour tous les peuples ».
 

«Observez le droit, pratiquez la justice.
Car mon salut approche, il vient, et ma justice va se révéler.
Les étrangers qui se sont attachés au service du Seigneur
pour l’amour de son nom et sont devenus ses serviteurs,
tous ceux qui observent le sabbat sans le profaner
et s’attachent fermement à mon Alliance,
je les conduirai à ma montagne sainte.
Je les rendrai heureux dans ma maison de prière,
je ferai bon accueil, sur mon autel, à leurs holocaustes et à leurs sacrifices,
car ma mai­son s’appellera « Maison de prière pour tous les peuples ».

Dans un autre moment de l’histoire, vers l’an 80 de notre ère, la communauté de saint Matthieu vit en terre païenne, quelque part en Syrie. Dix ans plus tôt, les romains ont dévasté Jérusalem et les juifs ont fui, obligés encore de vivre un exil. Certains d’entre eux – notamment les pharisiens –, ont reconstitué dans des villes païennes leurs confréries et redonné à leurs traditions une importance renforcée pour garder leur identité et leur religion en terre étrangère. D’autres, disciples du Christ, ont fondé des communautés nouvelles auxquelles des païens convertis ont pu s’agréger. C’est dans le cadre de ces communautés chrétiennes que Matthieu a écrit son Évangile. Son récit de ce dimanche est bref, mais sa manière de raconter mérite quelques pauses instructives.

Jésus s’était retiré vers la région de Tyr et de Sidon.
Voici qu’une Cananéenne, venue de ces territoires, criait :
« Aie pitié de moi, Seigneur » fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. »
Mais il ne lui répondit rien.

Après la dispute orageuse entre Jésus et les pharisiens à propos de leurs manières rigides et légalistes de vivre la Loi, Jésus se retire dans une région païenne, mais semble vouloir y rester en marge. C’est une femme cananéenne venant d’un autre territoire païen encore qui veut le rencontrer. Elle crie de loin son appel au secours à Jésus, l’appelant Seigneur et fils de David, comme le font les chrétiens d’origine juive. Jésus ne répond rien. C’est une Cananéenne ; or les Cananéens faisaient partie de ces peuples à jamais exclus parce que victimes d’inimitiés ancestrales. Le silence de Jésus au début du récit est choquant, mais il s’inscrit dans la logique de ces inimitiés, telle qu’elle se manifeste dans son dialogue avec les disciples.

Les disciples s’approchèrent pour lui demander :
« Donne-lui satisfaction, car elle nous poursuit de ses cris ! »
Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël. »

Le texte grec original est « Renvoie-la », et non donne-lui satisfaction ou exauce-la. Ils veulent s’en débarrasser. C’est ce qu’ils avaient demandé aussi à Jésus de faire face aux gens dans le désert, afin qu’ils aillent s’acheter de quoi manger (Mt 14,15). C’est ce qu’ils diront encore lorsque l’on présentera à Jésus des enfants, pour qu’il leur impose les mains et dise une prière (Mt 19, 13). Une attitude pas très glorieuse et peu chrétienne à vrai dire. Mais la femme brave le silence de Jésus ainsi que le mépris des disciples, et ose se rapprocher de lui au risque de le rendre impur. Elle reprend sa supplication, qui n’est plus un appel au secours crié de loin, mais une humble prière en l’appelant « Seigneur », ce qui manifeste déjà sa foi en lui, et en lui adressant une demande précise pour qu’il agisse en faveur de sa fille.

Mais elle vint se prosterner devant lui : « Seigneur, viens à mon secours ! »
Il répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants
pour le donner aux petits chiens ».
« C’est vrai, Seigneur, reprit-elle ;
mais justement, les petits chiens mangent les miettes
qui tombent de la table de leurs maîtres. »
Jésus répondit : « Femme, ta foi est grande,
que tout se fasse pour toi comme tu veux ! »
Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.»

Jésus parle cette fois à cette étrangère, et lui répond comme s’il répétait un slogan qui peut-être avait cours parmi des juifs devenus chrétiens, mais restaient opposés encore à la mission auprès des païens. Une réaction insultante peu cohérente avec son comportement et ses propos habituels vis-à-vis des femmes à d’autres moments dans l’Évangile. Loin de s’offusquer, la Cananéenne reconnaît la préséance des enfants d’Israël dans l’histoire sainte, mais elle ne demande que des miettes dans le mystère de ce choix du peuple de l’Alliance par Dieu.

Constatant sa foi et sa confiance en lui, Jésus prononce enfin sa parole à lui. Elle lui a dit « Seigneur ». Il l’appelle « Femme », partageant avec elle la même condition humaine, les mêmes joies et les mêmes détresses. En lui se réalise « la maison de la prière » et du salut pour tous les peuples, comme l’annonçait Dieu. La formule de la guérison est déprécative. Il ne dit pas : « Je te guéris », mais « ta foi est grande, que tout se fasse pour toi comme tu le veux ». « Que tout se fasse pour moi comme tu le dis » disait Marie à l’ange de l’Annonciation. « Faites tout ce qu’il vous dira » disait-elle aux serveurs de vin à Cana. Ce qu’il dit à cette femme ressemble à ce que disait sa mère, l’invitant à se manifester à ses disciples. Cette femme cananéenne, elle aussi, l’invite à se manifester, mais cette fois aux non-juifs en terre étrangère.

Matthieu fait de cet épisode une leçon missionnaire pour sa communauté : Jésus s’est laissé fléchir par la foi exemplaire d’une païenne. Si, déjà, dans des cas semblables, certains scribes passent par-dessus les règles d’exclusion et si, aujourd’hui, des « Cananéennes » manifestent une si grande foi envers le Christ et envers le peuple de Dieu, son Église leur fermera-t-elle la porte ? Prétendrait-elle imposer des limites au rayonnement de son Seigneur qui déborde ses frontières ? Le récit de la seconde multiplication des pains en saint Matthieu annonce que « le pain des enfants » nourrira un jour les hommes de toutes les nations. Les miettes comme les restes se multiplieront pour eux.
Saint Paul sera plus tard le plus grand artisan de l’ouverture du message évangélique aux païens, à tous les peuples. Il l’écrit lui-même aux chrétiens de Rome.
« Jadis en effet, vous avez désobéi à Dieu,
et maintenant, à cause de la désobéissance des fils d’Israël,
vous avez obtenu miséricorde ; de même eux aussi,
maintenant ils ont désobéi à cause de la miséricorde que vous avez obtenue,
mais c’est pour que maintenant eux aussi, ils obtiennent miséricorde.
Dieu, en effet, a enfermé tous les hommes dans la désobéissance
pour faire miséricorde à tous les hommes.»


Tous ces textes bibliques parlent du passé, mais rejoignent la situation présente de l’Église. Durant des siècles de chrétienté, elle a régenté la globalité de la vie religieuse, sociale, politique. Dans ce temps qui est le nôtre, elle se voit contrainte de se représenter son identité, sa mission dans un monde occidental devenu pour elle comme une terre étrangère. Grâce à l’œuvre de l’Esprit lors du Concile Vatican 2, elle a réaffirmé sa volonté d’élargir l’espace de sa tente, d’être signe du Christ au cœur du monde, d’être une maison de prière pour tous les peuples, et d’offrir une table ouverte aux brebis perdues de toutes les nations, sans exclusive ni frontières.

Michel SCOUARNEC
Prêtre du Diocèse de Quimper et Léon

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 17:55
Belle Fête de l'Assomption de Marie ce 15 août 2020

« Jules Romains a écrit un roman qui s'appelle "Le dieu des corps" et finalement dans ce roman, on ne trouve ni Dieu, ni les corps car on ne peut pas séparer l'un de l'autre, ou l'un des autres, car justement le corps humain ne devient humain que par le resplendissement en lui de la présence de Dieu.
Et Saint Paul nous parlera, lui, vraiment du Dieu des corps lorsqu'il nous dira dans l'épître aux Corinthiens que nous sommes, que nos corps sont les membres de Jésus Christ, que nos corps sont le temple du Saint Esprit.
Il est nécessaire de refaire cette synthèse, de méditer sur cette harmonie pour comprendre l'Assomption, pour entrer dans la lumière de ce mystère qui est si souvent caricaturé. Car justement, il y a dans l'Assomption, comme dans tous les dogmes, il y a une sagesse, il y a une profondeur, il y a une richesse d'espérance humaine incomparable. Tous les dogmes, finalement, expriment l'Incarnation de Dieu dans l'homme, expriment ce resplendissement de Dieu dans l'homme, expriment cette transfiguration de l'homme en Dieu et, lorsqu'on ne voit pas la dimension humaine dont nous nous accroissons par l'Evangile, on ne voit rien.
Essayons donc aujourd'hui de retrouver cette unité de l'homme en Dieu, dans le rayonnement précisément du mystère de l'Assomption. (…)
Justement il faut que nous comprenions que la mort est pour chacun de nous une expérience unique. Il n'y a pas une mort identique pour tous les hommes. Chacun meurt de sa propre mort comme le disait Rilke. Chacun vit sa mort d'une manière unique et nous pouvons tous nous préparer à une mort qui soit une victoire sur la mort, qui soit une offrande, qui soit un acte libre, qui soit une rencontre avec l'éternel Amour. 
Et si justement la mort peut prendre un sens infiniment différent suivant le choix que chacun fait de sa vie, c'est que nous avons à créer notre corps. L'homme n'est jamais donné tout fait, l'homme est une possibilité. Un petit enfant, c'est ce qui fait d'ailleurs toute l'admiration que nous éprouvons devant lui, il est un faisceau de possibilités infinies, mais ces possibilités sont des possibilités, elles ne sont pas réalisées. Il faudra qu'il choisisse, il faudra qu'il s'accomplisse, il faudra qu'il se crée lui-même selon les possibilités qu'il porte en lui.
Nous avons donc à façonner notre corps, à le modeler, à imprimer en lui le visage de Dieu, à le libérer, à nous libérer tout entier de nos attaches cosmiques, c'est-à-dire à nous déprendre de toutes les forces obscures qui sont à l'œuvre dans l'univers, dans le monde minéral, dans le monde végétal, dans le monde animal nous avons à surmonter toutes ces forces, c'est-à-dire à les transfigurer, à les libérer, à leur donner un visage afin qu'en nous tout l'univers devienne une offrande et un élan libre et joyeux, vers l'éternel Amour.
Le corps humain est donc un corps qui se fait, un corps qui devient, un corps qui se spiritualise, un corps qui devient esprit, un corps qui s'immortalise, un corps qui respire Dieu et Le révèle. Et c'est pourquoi justement Saint Paul nous rappelle que nos corps sont les membres de Jésus Christ et qu'ils sont aussi par là même les temples du Saint Esprit, qu'ils ont une dignité, qu'ils ont une grandeur et une beauté divine et qu'à cause de cela même, il faut les respecter comme le sanctuaire de la divinité.
Et c'est là que nous retrouvons justement le mystère de l'Assomption. Nous comprenons que, plus un être s'élève, plus il s'intériorise, plus il pétrit son corps de lumière et de grâce, plus Dieu resplendit dans sa chair, plus aussi il est vainqueur de la mort, plus tout son être devient un élan harmonieux vers Dieu qui est en lui d'ailleurs l'aimantation suprême qui l'aide à se créer, car nous ne nous créons pas justement au hasard, nous nous créons suivant cet appel au dedans de nous de la présence divine qui est le pôle où convergent toutes nos aspirations.
Nous comprenons qu'un être, plus il se libère, moins il est victime de la mort, plus il peut aller à la rencontre du Seigneur, plus il peut oublier qu'il a quelque chose à quitter. Saint François ne quittait rien, c'est pourquoi il fait chanter le Cantique du Soleil, il emporte avec lui son univers parce que tout l'univers en lui s'est mis à chanter.
A la limite, lorsque l'unité est parfaite, lorsque le corps respire tout entier la Présence Divine, comme c'est le cas de Jésus Christ et de sa mère, la mort ne signifie plus rien car la mort n'a un sens pour nous que parce que la mort peut purifier quelque chose en nous. 
La mort ne signifie pas autre chose que d'élaguer, que d'émonder, que de faire tomber les branches mortes, tout ce qui en nous est déjà flétri, tout ce qui en nous est déjà condamné, tout ce qui en nous ne peut pas vivre infiniment, c'est cela que la mort emporte, et tout le reste demeure ! et tout le reste continue à mûrir et à grandir tandis que se prépare en nous cette immortalité où tout notre être et tout l'univers en nous va refleurir suivant le choix que nous avons fait et suivant le degré d'amour auquel nous nous sommes élevés .
Et en Marie, justement, comme en Jésus, en Marie en dépendance de Jésus, en Marie parce que justement elle est toute entière le berceau de Jésus, en Marie parce que sa chair a fleuri en nous donnant le Christ, en elle tout est vie, tout est vie. La mort ne peut rien redresser, ne peut rien purifier, parce qu'en elle tout déjà, tout déjà est revêtu de la clarté de Dieu, en elle tout respire de la vie éternelle. Et si elle meurt comme Jésus est mort, ce ne sera pas d'une mort périssable, ce ne sera pas d'une mort de corruption, d'une mort où l'être se défait parce qu'il ne s'est pas encore construit. Elle mourra comme Jésus d'une mort d'amour, d'une mort de conformité à notre mort, d'une mort pour nous, d'une mort qui illumine la nôtre et qui nous aide à la vaincre et à la surmonter.
Il s'agit justement d'assimiler cette anthropologie, c'est-à-dire cette vision de l'homme que nous donne l'Evangile pour entrer dans la résurrection du Seigneur à laquelle Saint Paul fait allusion aujourd'hui, comme dans la résurrection de Marie que signifie le dogme de l'Assomption.
C'est justement parce que le Christianisme se fait une idée si parfaite, si harmonieuse de l'unité humaine, c'est parce qu'en Jésus la chair a été tellement glorifiée, c'est parce que notre corps que nous avons à créer veut être revêtu d'une telle noblesse que l'Assomption est une affirmation qui entre dans cette profession admirable du dogme chrétien où la vie est si merveilleusement glorifiée et chantée. »

Maurice ZUNDEL
Prêtre Suisse

Homélie du 15 août 1960 à Lausanne

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6 août 2020 4 06 /08 /août /2020 07:59
La transfiguration : vitrail  de Taizé

La transfiguration : vitrail de Taizé

COMMENT RENCONTRER DIEU? EN FAISANT LA VIE PLUS BELLE
Qu’est-ce que Dieu vient faire dans notre vie? Qui a vu Dieu? À cette question posée de tous côtés dans ce monde inquiet qui voudrait une solution à ses problèmes, mais voudrait se nourrir de mensonges et de fictions, il n’y a qu’une seule réponse: la Transfiguration.
"À chaque pas, essayons de rendre le monde plus beau afin que Dieu soit vivant."
Qu’est-ce que Dieu vient faire dans notre vie? Qui a vu Dieu? À cette question posée de tous côtés dans ce monde inquiet qui voudrait une solution à ses problèmes, mais voudrait se nourrir de mensonges et de fictions, il n’y a qu’une seule réponse: la Transfiguration.
S’il n’y avait dans la nature le mystère de la Présence, la Transfiguration, un jaillissement de source, nous ne saurions pas qu’il y a un Dieu et nous serions incapables de voir le vrai visage de l’homme. Comment rencontrer ce Dieu, si ce n’est dans un visage qui s’ouvre et s’illumine?
Transfiguration est le mot-clef. Il s’agit d’un événement qui a transformé une vie, qui lui donne une profondeur, en nous libérant, en nous permettant de faire, au plus profond de nous-même, la Rencontre.
A moins d’être des brutes, quels sont les parents qui ne se sont sentis transportés dans le sourire de leur enfant? Transportés dans un monde où ils voudraient rester toujours.
Il n’y a pas de démonstration de Dieu si ce n’est notre transfiguration
En avion, il y a une telle gratuité, une telle tendresse qui vient à nous dans les jeux de lumière que vous sentez derrière tous les phénomènes impossibles à analyser, qu’il y a un visage.
Ainsi, devant une intelligence qu’on ne comprend pas toujours, il y a la personnalité, une telle noblesse, une telle sérénité que tout devient lumière. Je me souviens d’avoir senti cela au Collège de France en écoutant Édouard Le Roy.
Nous sommes tous sensibles au rayonnement de la bonté, de la lumière qui nous conduit au plus profond de notre être. Ce trésor existe aussi chez les autres. C’est toute la grandeur de l’homme, la seule raison de vivre et voilà, Dieu a passé comme une musique.
Et nous savons qu’il a passé parce que nous ne sommes plus nous-même: nous avons changé d’étage. Si on fait cette Rencontre, on sait qu’il y a là tout un programme de vie.
Comment rencontrer Dieu? En faisant la vie plus belle, silence, gratuité, bonté, un espace, une respiration vivante et nous entrerons dans ce dialogue, nous ne serons plus seuls, mais perdus dans l’Autre.
On réunit dans les musées les chefs-d’œuvre. Qu’est-ce qu’un chef d’œuvre, sinon une transfiguration? Il s’est perdu en Dieu, l’artiste, au plus profond de lui-même, dans un moment créateur. Et nous avons à vivre cela tout au long de notre existence – il faut en faire une création incessante
Il n’y a pas de démonstration de Dieu si ce n’est notre transfiguration, notre dialogue avec une Présence réelle. Cela fait autre chose qu’une religion qui est un programme d’impostures et d’abrutissement.
Nous sommes à pied d’œuvre et nous allons commencer notre journée comme une chance divine, comme un effort pour faire surgir à la surface des êtres leur profondeur, de chaque mouvement un rayonnement.
Gardons cette image, ce mot magnifique, ce mystère de la Transfiguration. À chaque pas, essayons de rendre le monde plus beau afin que Dieu soit vivant.
Dieu, personne ne peut le dire, mais chacun peut le découvrir et le susciter en vivant cette transfiguration et Dieu ne peut s’accomplir en nous que dans la mesure où nous devenons plus profonds, plus recueillis et plus sensibles à sa Présence.
Dieu est là, Dieu est vivant et on s’en aperçoit quand le monde devient plus beau et qu’il se transfigure.

Maurice ZUNDEL
Homélie 5 août 1951

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3 août 2020 1 03 /08 /août /2020 11:50
Homélie du dimanche 9 août 2020

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 14,22-33. 
« Aussitôt après avoir nourri la foule dans le désert, Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules.
Quand il les eut renvoyées, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul. 
La barque était déjà à une bonne distance de la terre, elle était battue par les vagues, car le vent était contraire. 
Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. 
En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés. Ils dirent : « C’est un fantôme. » Pris de peur, ils se mirent à crier. 
Mais aussitôt Jésus leur parla : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! » 
Pierre prit alors la parole : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. » 
Jésus lui dit : « Viens ! » Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. 
Mais, voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait à enfoncer, il cria : « Seigneur, sauve-moi ! » 
Aussitôt, Jésus étendit la main, le saisit et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » 
Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. 
Alors ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »

Homélie

“Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur l’eau.” Hervé Bienfait épinglait un jour une expression excédée qu’on entend quelquefois : “Ah ! ça, c’est bien toi !” Et il disait : “C’est une petite phrase qui résume une manière de réduire quelqu’un à ce qu’on sait de lui par cśur. Du milieu de la tourmente, Pierre entrevoit Jésus et dit : « Si c’est bien toi ». Non pas prudence verbale, mais élargissement au mystère de l’autre. Ouverture sur l’air d’un « S’il te plaît » au cśur des possibilités de l’autre. J’imagine ce qui se passerait si nous savions miser chaque jour sur les ressources des autres. Passer du Ça qui sait tout au Si d’une parole de demande à d’autres, c’est un écart que je rêve de savoir vivre, un écart pour prier.”

Revenons aux textes d’aujourd’hui et d’abord à leur contexte : accablé par la révolte d’Israël, Moïse avait craqué : “Si c’est ainsi que tu me traites, fais-moi plutôt mourir” (Nombres 11, 15) ; Jérémie aussi fut près d’abandonner sa mission ; en route vers l’Horeb, notre Elie de la 1ère lecture s’écriait : “Seigneur, reprends ma vie. Je ne vaux pas mieux que mes pères.” (1 Rois 19, 4) ; enfin, dans l’Évangile, Pierre doute, et il reniera son maître. Toutes ces figures disent que Dieu vient toujours réconforter ceux qui śuvrent pour lui. Le Christ prend toujours la main de ceux qui crient : “Seigneur, sauve-moi !” Souvent, à l’image de Pierre, nous sommes présomptueux comme le coq qui s’imagine faire lever le soleil. Mais quand nous regardons Jésus avec confiance, nous traversons les eaux tumultueuses du monde. L’histoire continue de ces ouragans, ces tremblements de terre, ces barques qui chavirent au sens propre ou au figuré : “Mon père est décédé d’un cancer. Je ne peux plus croire après ça. – Je suis souvent tourmentée à cause de la santé déficiente d’un proche. L’Evangile d’aujourd’hui me fait du bien en m’invitant à la confiance malgré tout” : “Confiance ! C’est moi ! N’ayez pas peur !”

Comme si être en manque de vie permettait l’expérience de Dieu. Ils étaient en manque de vin les invités à la noce de Cana, et Jésus change l’eau en vin. Elle était en manque de nourriture, cette foule près du Lac de Tibériade et Jésus multiplie les pains. Ils étaient en manque de santé, tous ces malades sur les routes de Palestine, et Jésus les guérit. Elle était en manque de sens à sa vie, cette femme de Samarie, et Jésus lui propose l’eau vive.

J’ai lu dans la revue Signes : “Les disciples prennent Jésus pour un fantôme. Et il leur fait peur ! N’est-ce pas justement le risque que Dieu a pris en se faisant homme : être pris pour un autre, pour son contraire ou pour n’importe qui !” Soyons clair : si Jésus nous fait peur, c’est que ce n’est pas lui. Lui ne peut dire que : “Confiance ! N’ayez pas peur !” Même si… qui dit confiance ne dit pas certitude. L’image de Pierre est réaliste. Lui, le solide pour annoncer le Christ, n’est pas plus fort que les autres pour croire lui-même. Il est plus facile de désigner Jésus aux autres que de le reconnaître “dans la brise légère” (1ère lecture) de sa propre existence. On a toujours été plus fort pour croire au Dieu tout puissant que pour croire au Dieu dont l’amour est tout-puissant. On a souvent préféré croire au Dieu des armées plutôt qu’au Dieu désarmé.

Dans l’évangile d’aujourd’hui, au lieu de se tailler un franc succès avec le miracle qu’il vient de faire, Jésus invite à passer sur l’autre rive. “Avec Jésus, dit Hyacinthe Vulliez, c’est toujours l’imprévu. Qui est-il donc ? Jésus, homme et Dieu, est toujours sur les deux rives à la fois. Quand on le dit homme certains pensent qu’on diminue sa divinité. Quand on affirme qu’il est Dieu d’autres s’imaginent qu’on réduit son humanité. Passer de l’humanité à la divinité de Jésus, puis de sa divinité à son humanité, comme on passe d’une rive à l’autre. C’est ce va-et-vient qui ancre la foi dans la vérité du Dieu de Jésus Christ.”
La foi n’est donc jamais possession tranquille. Elle est du côté de la brise légère. 

Robert Tireau, 
Prêtre du Diocèse de Rennes

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 07:17
Homélie du dimanche 2 août 2020

Le passage de l’évangile selon saint Matthieu que nous lisons en ce premier dimanche du mois d’août commence comme un récit de départ en vacances : “Jésus partit en barque pour un endroit désert, à l’écart”. N’est-ce pas ce que vont vivre ces jours-ci bon nombre de vacanciers ? Quel que soit le moyen de transport, partir, se retirer, changer d’air. Pour les uns, se mettre à l’écart, prendre de la distance par rapport aux encombrements de la vie quotidienne. Pour d’autres, quitter des foules et des encombrements pour en trouver d’autres ailleurs peut-être, car ce ne sont pas toujours les endroits déserts qu’ils vont chercher.
Jésus aime les foules, leur parle, soigne les infirmes. Mais il aime aussi la solitude pour prier, et les endroits déserts pour se reposer avec ses disciples. Cette fois, la foule part à sa recherche et s’en va le rejoindre. “Les foules l’apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied », écrit saint Matthieu. Pas de barque, tant pis, on fait le tour du lac à pied. Qu’est-ce donc qui les pousse à entreprendre cet exode, à quitter leurs villes à la recherche de cet homme jusqu’à le suivre au désert ?
Chaque année nous relisons l’un des évangiles synoptiques. Malheureusement, les textes étant trop longs, on saute des passages, et il y a d’un dimanche à l’autre des chaînons manquants. De ce fait, on perd un peu le fil du texte et l’ensemble du récit évangélique. Aujourd’hui, un petit retour en arrière nous est utile. A la fin du chapitre 13, après les paraboles du Royaume, et au début du chapitre 14, Matthieu nous rapporte deux petits récits qui ont leur importance. D’abord celui qui concerne le retour de Jésus chez lui du côté de Nazareth, où il a été très mal reçu. L’enseignement et les miracles de Jésus choquent et scandalisent les gens de son village.
“D’où lui viennent cette sagesse et ces miracles ?
N’est-il pas le fils du charpentier ?
Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie et ses frères :
et ses frères Jacques, Joseph, Simon et Jude ?
Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes chez nous ?
Alors, d’où lui vient tout cela ?
Et ils étaient profondément choqués à cause de lui.” Jésus leur dit :
« Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison. »

Après cet événement très éprouvant pour Jésus, Matthieu en rapporte encore un autre. Le roi Hérode a fait enchaîner, emprisonner, puis décapiter Jean le Baptiste qui a dénoncé ses extravagances, et voilà qu’il apprend que grandit la renommée de Jésus. Il est alors saisi de frayeurs royales. N’est-ce pas Jean qui revit, qui ressuscite, se demande-t-il ? J’ai liquidé un prophète gêneur, en voilà un autre qui se lève ! Les disciples de Jean viennent prendre son corps, l’ensevelissent et en informent Jésus. Et c’est à la suite de cette information que Jésus se réfugie au désert. Peut-être est-ce là une raison de son exode. Rejeté par les siens, menacé de mort comme Jean Baptiste, peut-être découragé comme autrefois le prophète Èlie, il se retire au désert. Il ne s’agit donc pour lui ni de repos ni de vacances ! Mais ce qui va changer le cours des choses c’est l’attitude des foules à son égard.
"Quand Jésus apprit ce qui était arrivé à Jean, (phrase omise dans le missel)
il partit en barque pour un endroit désert, à l’écart.
Les foules l’apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied.
En débarquant, il vit une grande foule de gens ;
il fut saisi de pitié envers eux et guérit les infirmes.
Le soir venu, les disciples s’approchèrent et lui dirent :
« L’endroit est désert et il se fait tard. Renvoie donc la foule :
qu’ils aillent dans les villages s’acheter à manger ! »
Mais Jésus leur dit : « Ils n’ont pas besoin de s’en aller.
Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
Alors ils lui disent : « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. »
Jésus dit : « Apportez-les-moi ici. »
Puis, ordonnant à la foule de s’asseoir sur l’herbe,
il prit les cinq pains et les deux poissons,
et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction ;
il rompit les pains, il les donna aux disciples,
et les disciples les donnèrent à la foule.
Tous mangèrent à leur faim et, des morceaux qui restaient,
on ramassa douze paniers pleins.
Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille,
sans compter les femmes et les enfants."

Face à cette foule, Jésus est bouleversé. Il était irrité plus que touché par la frilosité des villageois de Nazareth encroûtés dans leurs coutumes archaïques et repliés sur leur petit monde où chacun doit rester conforme à son rôle et son rang. Mais qu’est-ce que ce rejet dont il a été l’objet, face à la marche au désert de ces foules, dont le cœur a été touché par sa parole de vie et de tendresse, par ses signes d’espérance et de guérison ? Qu’est-ce que le pouvoir arbitraire d’Hérode, ce tyran ridicule, face au courage de Jean Baptiste, le prophète aux mains nues qui a baptisé le peuple dans les eaux de la justice, de l’amour, de la liberté du Dieu vivant ?
Jésus prend le relais de Jean dont il admire le courage. Son cœur se réveille et “il est saisi de pitié envers cette foule”. Ses mains reprennent force et se remettent à guérir les infirmes, puis à nourrir la foule de sa parole. Il s’inspire de ce que proclamait le prophète Isaïe. C’est la première lecture de ce dimanche :

"Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau !
Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer,
venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer.
Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas,
vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?
Écoutez-moi donc : mangez de bonnes choses,
régalez-vous de viandes savoureuses !
Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous vivrez.
Je ferai avec vous une Alliance éternelle,
qui confirmera ma bienveillance envers David."

Jésus inverse la perspective des disciples. Il pense en termes de don, de grâce et non d’achat et d’argent. Il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger », et non « allez acheter ». Ce qui peut signifier : Donnez-leur ce qui vous reste. Mais on peut aussi rapprocher cette invitation du Christ de ce qu’il a fait et dit lors de la Cène : Ceci est mon corps, prenez et mangez. Il invite les disciples à donner de leur propre personne : soyez pour cette foule une nourriture, comme je le suis et je le serai pour vous et pour la multitude, quand sera venue pour moi l’heure du don total de moi-même.
C’est sur le peu de pain et de poissons qu’il reste aux disciples, que Jésus prononce la bénédiction. Ce sont eux qu’il invite ensuite à partager la nourriture et à la donner à la foule. De même qu’il nourrit et enrichit ses frères humains de sa pauvreté, il révèle à ses disciples que telle est aussi leur mission. Il les invite d’abord à entendre les clameurs de toutes les misères du monde, puis à continuer de faire retentir le cri d’Isaïe : « L’eau, le lait et le vin que nous avons à vous offrir de la part de Dieu sont gratuits ! »
Ce cri prend à rebours les habitudes de nos sociétés d’aujourd’hui où toute gratuité affichée est souvent soupçonnée d’intérêts commerciaux, où l’on désapprend la pratique du partage, du don gratuit de soi-même, où tout est soumis à la loi du marché, où l’on pousse à la consommation de biens matériels parfois inutiles, ceux qui sont sans argent, où l’on déshabitue les gens de puiser dans leurs ressources pour prendre en main leur propre destin, où on les abreuve de discours vides et on les prive de la parole. Heureusement, le bénévolat et les actes de partage d’un grand nombre gardent vive l’espérance.

Michel SCOUARNEC
Prêtre du Diocèse de Quimper et Léon

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