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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Membre de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier de la Communauté Chrétienne des Policiers d'Ile de France
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9 mars 2016 3 09 /03 /mars /2016 19:01
Calais : Comment renouer le dialogue entre l’État et les associations ?

Quelles perspectives pour les migrants après l’évacuation de la Jungle ? Les points de vue de deux chrétiens engagés, Véronique Fayet, présidente du Secours catholique, et Jérôme Vignon, président de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale et des Semaines sociales de France.

Le démantèlement de la Jungle de Calais n’est-il pas le signe d’un immense fiasco ?

Jérôme Vignon. On ne peut pas parler de fiasco. L’État a aujourd’hui un projet et une stratégie pour Calais. L’évacuation du camp était annoncée. À partir de novembre 2014, lorsque, avec Jean Aribaud, nous avons commencé à travailler sur le rapport que nous avait commandé le ministère, l’attitude de l’État – qui était trop en retrait jusque-là – a changé. Il y a eu un effort systématique pour offrir l’asile en France, ce qui n’avait jamais été fait, même pour des personnes qui avaient pour seul but de se rendre en Angleterre. Un effort a été fait pour améliorer les conditions de premier accueil, avec la création du centre Jules-Ferry, afin de distribuer les repas et d’héberger les femmes seules avec enfants. La construction au sein du camp du centre d’accueil provisoire (CAP), constitué de conteneurs, a permis la mise à l’abri de nombreuses familles. Dans le même temps, pour désengorger la Jungle, une centaine de centres d’accueil et d’orientation (CAO) ont été créés un peu partout en France. Leur but ? Permettre à des personnes désorientées de prendre un peu de distance avec ces chaudrons que sont Calais ou Grande-Synthe, où s’exercent de nombreuses influences, afin de pouvoir réfléchir à la possibilité de demander l’asile en France. Près de 2500 personnes y ont déjà été accueillies. Enfin, parallèlement à ces efforts, le ministre de l’Intérieur a engagé une négociation systématique au sein de l’UE.

Véronique Fayet. Il faut préciser que beaucoup des personnes orientées vers les CAO ont rebroussé chemin et sont revenues sur Calais. Certes l’État a une stratégie. Et on ne peut nier l’implication très forte du ministre de l’Intérieur et de la préfète du Pas-de-Calais. Les équipes la rencontrent sur le terrain, et même si les échanges sont parfois vifs, la communication n’a jamais été rompue. Mais je pense qu’il y a une incompréhension fondamentale entre le ministère de l’Intérieur, qui est quand même celui de la police, et les associations. Quand on nous dit que le traitement des migrants sera humanitaire, dans le respect de leur dignité, et que l’on voit que cela se fait dans la violence, on ne comprend pas. Il faudrait que le ministère de l’Intérieur nous considère comme des partenaires à part entière et que nous participions à l’élaboration des décisions et à leur mise en œuvre.

Jérôme Vignon. Le ministère de l’Intérieur n’est pas que celui de la sécurité. Depuis que l’immigration relève du ministère de l’Intérieur, celui-ci doit prendre en compte à la fois l’aspect humanitaire et sécuritaire de la question migratoire. On a parlé de violences policières au moment du démantèlement, mais durant tout le mois de janvier, avant qu’un no man’s land de 100 mètres ne soit aménagé, il y avait quotidiennement des affrontements organisés par les nouveaux venus, des Kurdes irakiens, et par des militants extrémistes, les No Borders. L’État doit contrer cette violence, ne serait-ce que pour protéger les migrants, premières victimes, les associations et les riverains.

Les opérations policières qui viennent d’avoir lieu ne risquent-elles pas de conduire à la multiplication de petites jungles disséminées ?

Véronique Fayet. De fait, le centre d’accueil provisoire qui a été installé ces dernières semaines au cœur de la Jungle ne pourra pas accueillir tout le monde. De plus, beaucoup de migrants n’ont pas envie d’y aller. Ce lieu hyper-sécurisé leur paraît inquiétant, trop fermé, trop aseptisé. Ce ne sont que des dortoirs, il n’y a aucun lieu de vie. Face à cette situation, les élus locaux craignent la création de mini-bidonvilles autour de Calais et dans toute la région du littoral. Pour l’instant, les conséquences de l’évacuation sont encore difficiles à mesurer. Mais tous ces migrants vont forcément aller quelque part, il ne faut pas se voiler la face ! On a parfois le sentiment que l’État veut les rendre invisibles. C’est pour cela qu’il y a eu cette bataille des chiffres, très désagréable d’ailleurs. Pendant longtemps, la préfecture affirmait qu’il n’y avait que 800 à 1000 personnes dans la partie sud du bidonville. Or nous savons aujourd’hui qu’il y en avait au moins 3000.

Les chiffres n’ont-ils pas été systématiquement sous-estimés ?

Jérôme Vignon. La situation du camp a toujours été très instable, et les chiffres n’ont cessé de varier. Depuis des mois, l’État met tout en œuvre pour que le flux des sorties (vers d’autres points en France) devienne plus important que celui des entrées. Ce n’est pas facile, car il faut surmonter la méfiance, les différences de langage et de culture de personnes qui ne connaissent notre pays que par leurs réseaux. Après le démantèlement de la Jungle, on peut craindre en effet qu’il y ait un ­déplacement important des migrants, notamment vers Grande-Synthe. Cette situation incertaine a d’ailleurs poussé la Belgique à rétablir le contrôle d’une partie de ses frontières. Il faut donc être vigilant. Pour mener une action efficace, l’État a besoin de pouvoir s’appuyer sur les associations. Il est donc urgent de rétablir la confiance entre les différents acteurs sur place.

Véronique Fayet. Encore faut-il que l’État respecte ses engagements. Il vient tout de même de détruire un bidonville qu’il a lui-même créé, il y a moins d’un an, en regroupant les migrants disséminés dans Calais et aux alentours. On ne cesse de déplacer le problème. Ce n’est pas ainsi qu’on le résoudra. Nous avons demandé, il y a plusieurs semaines, à l’échelle nationale, la constitution d’un comité de suivi de mise à l’abri. La première réunion n’a eu lieu que le 26 février. Trois jours après, les CRS ont commencé à intervenir. Nous avons le sentiment que l’État joue un double jeu : le dialogue d’un côté, la répression de l’autre. Un comité technique doit se réunir tous les 15 jours pour suivre à la fois ce qui se passe à Calais et dans les CAO. Échaudées, certaines associations n’ont plus confiance.

Les migrants sont-ils associés à cette démarche ?

Véronique Fayet. Pas encore, mais c’est ce que nous réclamons. Il faut les inclure dans le dialogue, en faisant appel aux leaders communautaires. Il ne faut pas en avoir peur. Si nous ne réussissons pas cela, nous n’arriverons à rien. Il faudrait que ce type de comité se monte dans chaque préfecture pour éviter des traitements ­différents d’un département à l’autre. Tout dépend du bon vouloir de l’administration. Au Secours catholique, nous possédons une forte capacité de mobilisation, à condition que les préfets fassent appel à nous et que l’on puisse communiquer en toute transparence. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Jérôme Vignon. Je suis favorable à l’organisation d’un dialogue permanent auquel pourraient participer les représentants des communautés. Il faut tout faire pour y parvenir. C’est pourquoi il est essentiel de ne pas systématiquement diaboliser le rôle de l’État, comme le font certaines associations. C’est du pain béni pour des discours prônant la haine et la manière forte, appelant un État autoritaire et répressif . Une vision de long terme pour Calais est nécessaire et possible. Elle aiderait à réunir les acteurs autour du caractère transitoire et pourtant humain du passage par Calais.

Véronique Fayet. Nous voulons à tout prix continuer à construire cette confiance avec l’État et les migrants pour arriver à trouver des solutions dignes et acceptables. Il faut aussi s’appuyer sur la générosité de nos concitoyens. Sur place, contrairement à certains discours pessimistes, j’ai pu observer une vraie solidarité. Une centaine de familles auraient ouvert leur maison pour accueillir des migrants quelques jours, le temps de souffler, de faire des papiers, de parler… C’est un signe fort d’espérance !

Laurent Grzybowski

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Published by Denis CHAUTARD - dans Migrants
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