Contribution de la Mission de France En vue de la deuxième session du synode sur la famille - Mars 2015

La première contribution que nous avions travaillée pour préparer le synode extraordinaire sur la famille reste tout à fait d'actualité pour le synode ordinaire qui aura lieu à l'automne prochain. Nous choisissons maintenant de porter l'attention sur quelques points plus précis, en écho au rapport final des évêques présents au synode extraordinaire sur la famille. Ce texte est le fruit d'échanges riches et nombreux avec, non seulement les équipes MDF présentes en France, mais aussi avec des chrétiens engagés dans la pastorale de la famille et des personnes séparées, divorcées, remariées de nombreux diocèses (Agen, Angers, Bayonne, Cahors, Créteil, Evry, Grenoble, Le Mans, Lille, Luçon, Lyon, Meaux, Montpellier, Moulins, Nanterre, Paris, Reims, Saint Flour, Tours, Versailles etc.)

I. L'écoute : le contexte et les défis concernant la famille

  1. Le contexte socio-culturel

Nous sommes en accord avec le diagnostic de « changement anthropologique et culturel », au moins sous nos latitudes, et sur ce qui est souligné de ses aspects positifs. Mais dénoncer l' « individualisme exacerbé » comme ce qui deviendrait la volonté du plus grand nombre ne correspond pas à la réalité : si beaucoup souffrent terriblement de la solitude, c'est davantage par manque de soutien et d'accompagnement des familles dans leurs épreuves, que par choix. Certaines histoires familiales sont plus aliénantes que structurantes. Notre société française est fondée sur le principe de la dignité des personnes, ce qui est aussi le cœur du message évangélique. Dans la Bible et en particulier dans les Evangiles, la famille n'est jamais absolutisée : sont reconnus mères, frères et sœurs ceux qui écoutent la Parole de Dieu (Luc 8,21).

  1. L'importance de la vie affective

L'Eglise a à cœur de prendre soin des familles et des personnes en aidant à articuler de manière féconde la vie spirituelle et la vie relationnelle. Elle devrait utiliser davantage les ressources des sciences humaines qui sont à notre disposition dans ce domaine. Il nous semble préférable de souligner l'importance de la vie relationnelle dont une des dimensions est celle de l'affectivité. Un de nos défis est : comment penser l'action de l'Eglise dans une société qui a muté dans ses profondeurs de manière que les hommes d'aujourd'hui entendent et accueillent la Bonne Nouvelle avec leur cœur et leur intelligence [i]? Les dernières recherches scientifiques sur le développement et le fonctionnement du cerveau mettent en évidence qu'une très grande partie de notre cerveau est dévolue à la rencontre humaine. Ainsi jusqu'à un certain âge, un enfant est incapable de rompre le lien avec ceux qui l'entourent. Il est capable de subir les pires maltraitances, plutôt que de prendre le risque de se retrouver seul.[ii] Les ruptures de liens sont le résultat tragique de l'accumulation de blessures affectives. Celles-ci font alors obstacle à la capacité de dialoguer en confiance et en vérité. La solitude éprouvée dans nos sociétés n'est pas seulement liée à la crise de la foi.

II. Le regard sur le Christ : l'Evangile de la famille
a. La famille

La famille aujourd'hui, ce sont des situations de famille. Il est important que l'Eglise, qui vit de la bonté de Dieu , se rende proche des personnes engagées dans des formes de vie de couple diverses : mariage civil,

mariage religieux, union libre, PACS, couples de même sexe... ainsi que des formes multiples de vie des familles. L'Eglise, dont l'une de ses missions est d'entrer en conversation avec les hommes et femmes de ce temps, n'est-elle pas en recherche permanente d'ajustement afin que la Bonne Nouvelle, qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer, puisse toucher le cœur des personnes, ce qui n'est possible que dans le respect premier de leur histoire[iii]?

  1. L'indissolubilité du mariage

La réflexion de Mgr Jean-Paul Vesco à ce sujet nous semble ouvrir des pistes de travail très intéressantes. Nous rappeler que l'indissolubilité est d'abord celle de toute relation d'amour véritable est essentiel[iv]. De ce fait, le tout de l'indissolubilité ne réside pas dans la seule action du sacrement, ce que l'Eglise admet en reconnaissant le caractère indissoluble du mariage civil entre deux personnes non-baptisées.

  1. Miséricorde envers les familles blessées et fragiles

La miséricorde est un mot très fort qui dit « le cœur ouvert à la misère ». Sa révélation trouve sa pleine dimension dans la parabole de l'enfant prodigue en Luc 15, 11-32. Le Père, le regard tendu vers l'horizon, accueille son fils sans rien lui demander, sans mettre de conditions et lui redonne toute sa place de fils : « Mon fils que voilà était perdu, et il est retrouvé, il était mort et il est revenu à la vie ! ». Pourtant, ce que ce fils cadet a dilapidé, ce qu'il a raté et perdu, l'est définitivement. C'est ainsi que Jésus nous a signifié l'amour de son Père. Nous constatons que la discipline actuelle de l'Eglise ne permet pas de manifester concrètement cette miséricorde. Elle fait souffrir les personnes et entraîne un amalgame entre des situations de vie très différentes.

Nous sommes très étonnés que le n°26 du rapport final parle de la souffrance de l'Eglise face à « la précipitation avec laquelle de nombreux fidèles décident de mettre fin au lien pour lequel ils se sont engagés ». Nous constatons plutôt que les chrétiens sont attachés à l'idéal de l'amour pour toujours et vivent comme un échec extrêmement douloureux de ne pouvoir le mener à bien. Et quel dur jugement quand le n°24 affirme que « toute rupture » du lien nuptial « est contraire à la volonté de Dieu » ! Ne faudrait-il pas plutôt dire que toute rupture est contraire à l'intention créatrice de Dieu ? Une personne qui, dans son couple, est en détresse humaine ou psychique ne suit-elle pas la volonté de Dieu en choisissant la vie et en s'enfuyant (Deutéronome 30/1-15) ? C'est par des affirmations de ce type que beaucoup de divorcés, déjà meurtris par une rupture qu'ils n'avaient pas envisagée quand ils se sont mariés, se sentent douloureusement incompris et blessés par l'Eglise.

Une personne qui a vécu un échec dont elle est prête à assumer une part de responsabilité, qui a reconstruit sa vie et qui au quotidien vit une relation de fidélité ne peut pas se reconnaître en situation d'adultère. L'adultère, dans la vie réelle, c'est le fait d'entretenir une relation avec deux personnes à la fois. Telle n'est pas la vie des divorcés remariés, qui font le choix de s'engager à nouveau sous le régime d'une autorité publique. Une focalisation excessive sur la deuxième alliance peut masquer le fait que l'atteinte fondamentale, humainement et spirituellement, se fait bien d'abord et avant tout, au moment de la rupture du premier lien. Cette focalisation peut aussi faire oublier que c'est chaque conjoint qui a sa part de responsabilité dans la rupture, ni seulement celui qui part, ni seulement celui qui se remarie. Il y a à aider chacun à relire son histoire, à faire la vérité sur un acte qui peut nécessiter regret, demande de pardon à son conjoint, et demande de réconciliation sacramentelle.

La demande d'abstention des actes réservés aux époux lors d'un remariage fait croire que seules les relations sexuelles expriment le cœur de la relation d'alliance. Et l'appel à vivre en frère et sœur est de l'ordre de la vocation à la vie consacrée, cela ne doit donc pas être un pis-aller mais être ajusté à l'appel particulier de chacun.[v]

III. Perspectives pastorales

a. Le mariage : vocation, préparation et accompagnement

La pastorale du mariage constate beaucoup de changements des comportements. Le sacrement du mariage dans sa forme actuelle est pensé pour des catholiques pratiquants. Le fait même d'affirmer, comme le dit le n°36 du rapport final, que le mariage chrétien est une vocation, n'est pas compris par un certain nombre de catholiques pratiquants et mariés, car ils n'ont pas choisi de se marier pour suivre le Christ. Beaucoup découvrent cette dimension au fur et à mesure du chemin.

L'appel à la sainteté est pour tous et aujourd'hui il est urgent de considérer comment chaque vie est un chemin de sainteté, y compris celle de ceux qui ne sont ni consacrés, ni mariés.

Nous sommes de plus en plus sollicités par des chrétiens sociologiques, même si le plus souvent pour celui qui est baptisé, cela signifie quelque chose. Nous faisons l'expérience que si nous savons accueillir cette demande et l'accompagner en partant de là où ils en sont, un chemin peut s'ouvrir.

S'ils sont néophytes dans la foi, ils ne le sont pas dans la vie conjugale. En France, aujourd'hui, ils sont rares (moins de 1/10) ceux qui n'habitent pas déjà ensemble, parfois de longue date. Là encore, il nous faut part ir de là où ils en sont. Il est souhaitable de les aider à relire leur histoire de couple et leur histoire personnelle. Parfois ils ont déjà vécu une (ou plusieurs) relations conjugales. Les aider à relire cette histoire est essentiel. Cela participe d'un travail de vérité afin de devenir libre (Cf. Jn 8, 32). Ceci demande un accueil sans jugement, sinon ils ne s'y aventureront pas. C'est aussi un enjeu spirituel car ceci peut leur permettre de découvrir une présence sur leur route et de reconnaitre que le Seigneur était là mais qu'ils ne le savaient pas (Gn 28, 16).

Nous constatons que de plus en plus de couples, y compris des baptisés, ne demandent pas le sacrement de mariage mais un temps de prière avec une bénédiction. Soit le sacrement ne leur parle plus, soit ils préfèrent rester en retrait de l'institution ecclésiale dont ils redoutent le jugement négatif en cas d'échec.

Des itinéraires pastoraux nouveaux pourraient veiller à :

  • éduquer à la liberté de conscience et à la responsabilité en regard avec la manière dont Jésus rencontre et aime les personnes qui croisent son chemin.
  • privilégier une spiritualité du chemin et du passage (de la mort à la vie) autant que l'appel à engager toute sa personne.
  • Proposer une bénédiction à l'occasion d'une union, comme une étape d'ordre catéchuménal en attendant que vienne la maturité d'une demande sacramentelle.
  • proposer une formation spécifique aux accompagnants des personnes blessées dans leur parcours de vie de couple ou familiale.
  • susciter dans les communautés le souci de rejoindre ces personnes
  1. La demande de reconnaissance de nullité

En cohérence avec le fait que toute vie est précieuse aux yeux de Dieu, le recours à la déclaration en nullité du mariage devrait être rare contrairement à ce que préconise le n°48 du rapport final. Le libéraliser serait une manière d'adoucir la règle de l'indissolubilité et de permettre aux personnes de se marier à nouveau afin d'avoir accès aux sacrements. Alléger la procédure, serait aussi ne plus permettre aux personnes de vraiment relire leur histoire et d'en tirer profit. Il nous semble que cette voie est une tentation[vi], celle de ne pas s'affronter aux défis théologiques de notre temps qui demandent de penser une articulation entre l'indissolubilité du sacrement de mariage et l'accompagnement miséricordieux de la vie réelle des gens dont rien n'est à nier[vii].

  1. la question de l'accès aux sacrements

Dès lors que les personnes « divorcées-remariées » sont confrontées au définitif de la situation qu'elles ont créé en s'engageant dans une deuxième union conjugale véritable, cela signifie-t-il pour autant que tout accès au sacrement de la réconciliation et de l'eucharistie[viii] serait impensable ? Cela ne reviendrait-il pas à considérer

leur second « oui » comme une faute impardonnable qui empêche même de recevoir le pardon pour tous les autres manquements de leur vie.? L'Eglise, qui bénéficie elle-même de la miséricorde divine, peut difficilement se résoudre à laisser les personnes seules face à elles-mêmes. Pour sortir de cette impasse, le recours à la distinction entre infraction instantanée et infraction continue en droit pénal est particulièrement éclairant.[1] Il y aurait aussi à reprendre à nouveaux frais une théologie qui articule l'échec inhérent à toute vie humaine, notre condition de pécheur et la miséricorde manifestée en Jésus-Christ.

Selon les contextes culturels, des cheminements seraient à proposer à ceux qui entendent l'appel du Christ adressé à tous : « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas en vous la vie » (Jn 6, 53). Ils seraient à penser comme des chemins de discernement en Eglise, qui pourraient s'inspirer du récit des disciples d'Emmaùs accompagnés dans leur désolation par le Christ ressuscité jusqu'à ce que leurs yeux s'ouvrent, que leurs cœurs brûlent et qu'ils deviennent témoins du Ressuscité qui est mort pour mener tous les hommes à la vie (Lc 24, 13-35).

  1. L'attention pastorale envers les personnes ayant une orientation homosexuelle (n° 55)

Le style et le ton utilisés laissent encore entendre que la question est traitée par le Synode comme si l'homosexualité était de l'ordre du handicap, contrairement à ce que le rapport intermédiaire pouvait laisser pressentir. Les personnes ne peuvent être réduites à leur orientation sexuelle. Elles doivent être accueillies, telles qu'elles sont, sans rejet ni préjugés, notamment dans la communauté chrétienne à laquelle elles ont des dons et des qualités à offrir. L'Eglise se doit de continuer à accueillir le chemin spirituel des personnes homosexuelles et à inventer des propositions pastorales.

  1. La transmission de la vie

Il est vraiment regrettable que le rapport final réduise l'Encyclique Humanœ vitœ aux méthodes de régulation des naissances. Ainsi, il est nécessaire de continuer de promouvoir la co-responsabilité dans le couple dans toutes les décisions qui le concernent. Bien souvent encore, y compris chez les catholiques pratiquants, c'est la femme qui s'adapte et gère seule les différentes conséquences de sa vie de couple (contraception, avortement maternité, éducation des enfants, etc.).

Mais continuer de prétendre qu'il y aurait des « méthodes naturelles », c'est ne pas voir ce que l'expression a en soi de contradictoire. Qui dit méthode dit par définition instrumentalisation de la nature au bénéfice de fins humaines, donc, de toute façon, artifice. L'usage d'un thermomètre l'est tout autant que celui d'un produit chimique. D'autre part, les exigences et les impératifs biologiques et temporels des méthodes dites naturelles ne les rendent utilisables que par une petite minorité de couples. On ne voit pas, dès lors, comment l'Eglise peut continuer à tenir ce langage[2], d'autant que, dès sa promulgation, cette Encyclique avait suscité un accueil mitigé par plusieurs conférences épiscopales.[3]

CONCLUSION

Il nous semble que le synode pourrait ouvrir les portes encore fermées, afin que partout dans le monde, les conférences épiscopales en lien avec les baptisés de leurs territoires proposent des moyens capables de manifester la bonté et la miséricorde de Dieu à tous. Des rendez-vous synodaux par continents ou aires culturelles pourraient permettre, d'ici cinq ans par exemple, de relire et de partager les différentes initiatives et leur cohérence avec la foi reçue du Christ Jésus.

Contacts :

Arnaud Favart, vicairegeneral-mdf@sfr.fr

Marie-Odile Pontier, coordinatrice des réseaux, reseaux-cmdf@club-internet.fr

1 N°5 du rapport final du synode extraordinaire.

[1] Mgr Jean-Paul Vesco, Tout amour véritable est indissoluble, Cerf, 2015, pp.73-82.

[2] II est devenu urgent de revisiter l'histoire théologique de la loi naturelle, afin de prendre en compte nos connaissances sci entifiques et humaines actuelles.

[3] Cf. C. Grémion et H. Touzard, « L'Eglise et la contraception. L'urgence d'un changement », Bayard, 2006.

[i] N°9 du rapport après le débat général du 13 octobre 2014 lors du synode extraordinaire de la famille.

[ii] Docteur Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse, repenser l'éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau, Ed. Laffont, 2014.

[iii] N°ll du rapport après le débat général du 13 octobre 2014 lors du synode extraordinaire de la famille.

[iv] Mgr Jean-Paul Vesco, Tout amour véritable est indissoluble, Cerf, 2015. Nous invitons tous les participants du prochain synode à le lire.

[v] Ibid. pp 89-91.

[vi] Cardinal W. Kasper, l'Evangile de la famille, cerf, 2014, p.59.

[vii] «Tu as pitié de tous les hommes, parce que tu peux tout. Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu'ils se convertissent. T u aimes en effet tout ce qui existe, tu n'as de répulsion envers aucune de tes œuvres ; si tu avais haï quoi que ce soit, tu ne l'aurais pas créé. » Livre de la Sagesse 11, 23-24.

[viii] « L'Eucharistie, même si elle constitue la plénitude de la vie sacramentelle, n'est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles. » Pape François, Evangelii gaudium, Ed. Téqui, novembre 2013, p.30.

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