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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Secrétaire de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier Catholique des personnels de la Préfecture de Police de Paris
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16 juin 2020 2 16 /06 /juin /2020 06:10
Homélie du dimanche 21 juin 2020

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 10, 26-33. 

« En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu.
Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits.
Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps.
Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille.
Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés.
Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux.
Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux.
Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. »

 Homélie

Craignez, mais n'ayez pas peur !

L'Évangile de Matthieu 10:26-33 soulève plusieurs points mais ils se résument tous dans cette phrase apparemment contradictoire : « Craignez, mais n'ayez pas peur ». Jésus dit : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent pas tuer l'âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l'âme aussi bien que le corps ». Nous ne devons ni craindre les hommes ni avoir peur d'eux. Nous devons en revanche craindre Dieu mais nous ne devons pas avoir peur de lui.

Il y a donc une différence entre peur et crainte, et nous allons essayer ici de comprendre pourquoi, et en quoi elle consiste. La peur est une manifestation de notre instinct fondamental de conservation. C'est une réaction à une menace contre notre vie, la réponse à un danger réel ou présumé : du danger le plus grand qui est celui de la mort aux dangers particuliers qui menacent notre tranquillité, notre sécurité physique ou notre monde affectif.

Selon qu'il s'agisse de dangers réels ou imaginaires on parle de peurs justifiées et de peurs injustifiées ou pathologiques. Les peurs, comme les maladies, peuvent être aiguës ou chroniques. Les peurs aiguës ont été déterminées par une situation de danger extraordinaire. Si je suis sur le point d'être renversé par une voiture ou si je commence à sentir la terre trembler sous mes pieds à cause d'un tremblement de terre, ce sont des peurs aiguës. Ces frayeurs disparaissent comme elles sont apparues, à l'improviste et sans préavis, lorsque le danger disparaît, en laissant au pire un mauvais souvenir. Les peurs chroniques sont celles qui cohabitent avec nous, que nous traînons depuis notre naissance ou notre enfance, qui grandissent avec nous, qui deviennent partie intégrante de notre être, et auxquelles nous finissons même parfois par nous attacher. Nous les appelons les complexes ou phobies : claustrophobie, agoraphobie, etc.

L'évangile nous aide à nous libérer de toutes ces peurs en révélant le caractère relatif et non absolu des dangers qui les provoquent. Il y a une partie de nous que rien ni personne au monde ne peut vraiment nous ôter ou abîmer : pour les croyants c'est l'âme immortelle, pour tous, le témoignage de notre propre conscience.

La crainte de Dieu est très différente de la peur. La crainte de Dieu est une chose que l'on doit apprendre : « Venez, mes fils, écoutez-moi, dit un psaume, que je vous enseigne la crainte du Seigneur » Psaumes 33:12. Il n'est pas nécessaire en revanche d'apprendre la peur à l'école ; elle apparaît à l'improviste face au danger ; les choses se chargent elles-mêmes de nous inspirer la peur.

Mais c'est le sens même de la crainte de Dieu qui est différent de la peur. C'est une composante de la foi : elle naît du fait de savoir qui est Dieu. C'est le sentiment qui nous saisit devant le spectacle grandiose et solennel de la nature. C'est le fait de se sentir petits face à quelque chose d'immensément plus grand que nous ; c'est l'étonnement, l'émerveillement mêlés d'admiration. Devant le miracle du paralytique qui se lève et se met à marcher, on lit dans l'évangile que « Tous furent saisis de stupeur et... rendaient gloire à Dieu. Remplis de crainte, ils disaient : 'Aujourd'hui nous avons vu des choses extraordinaires' ! » Luc 5:26. La crainte est ici tout simplement un autre nom de la stupeur et de la louange.

Ce type de crainte est un compagnon et un allié de l'amour : c'est la peur de déplaire à la personne aimée que l'on retrouve chez toute personne réellement amoureuse, même dans l'expérience humaine. Il est souvent appelé « principe de la sagesse » car il conduit à faire les bons choix dans la vie. C'est même un des sept dons de l'Esprit Saint Esaïe 11: 2 !

Comme toujours, l'évangile ne fait pas qu'éclairer notre foi. Il nous aide également à comprendre la réalité de tous les jours. Notre époque a été définie comme une époque d'angoisse (W. H. Auden). L'angoisse, fille de la peur, est devenue la maladie du siècle et on dit qu'elle est devenue l'une des causes principales de l'augmentation des infarctus. Comment expliquer cela si nous avons aujourd'hui tellement plus de sécurités économiques que par le passé, d'assurances sur la vie, de moyens pour lutter contre les maladies et retarder la mort ?

C'est parce que dans notre société, la sainte crainte de Dieu a diminué, pour ne pas dire complètement disparu. « Il n'y a plus aucune crainte de Dieu ! ». Nous le disons parfois un peu à la légère mais cette affirmation contient une vérité tragique. Plus la crainte de Dieu diminue, plus la peur des hommes augmente ! Ceci n'est pas difficile à expliquer. Lorsque nous oublions Dieu, nous replaçons toute notre confiance dans les choses d'ici-bas, c'est-à-dire dans les choses que, selon le Christ « le voleur peut approcher et la mite peut ronger ». Des choses aléatoires qui peuvent nous manquer d'un moment à l'autre, que le temps (la mite) ronge inexorablement. Des choses que tout le monde ambitionne et qui déchaînent donc la concurrence et la rivalité (le fameux « désir mimétique » dont parle René Girard), des choses qu'il faut défendre les dents serrées et parfois le fusil à la main.

Au lieu de nous libérer de la peur, la perte de la crainte de Dieu nous a pétris de ces peurs. Regardons ce qui se passe dans la relation entre parents et enfants dans notre société. Les parents ont perdu la crainte de Dieu et les enfants ont perdu la crainte des parents ! Le reflet et l'équivalent sur la terre de la crainte de Dieu est la crainte révérencielle des enfants envers leurs parents. La Bible associe continuellement les deux choses. Mais le fait de ne plus craindre et respecter leurs parents, rend-il les enfants et les adolescents d'aujourd'hui plus libres et plus sûrs d'eux-mêmes ? Nous savons que c'est tout le contraire.

Le moyen de sortir de la crise est de redécouvrir la nécessité et la beauté de la sainte crainte de Dieu. Jésus nous explique justement dans l'évangile de Matthieu que la confiance en Dieu est une compagne inséparable de la crainte. « Est-ce qu'on ne vend pas deux moineaux pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus que tous les moineaux du monde ! » Dieu ne veut pas nous inspirer la crainte mais la confiance. Le contraire de cet empereur romain qui disait : « Oderint dum metuant », qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent ! C'est aussi ce que devraient faire les parents sur terre : ne pas inspirer la crainte mais la confiance. C'est précisément de cette manière qu'on encourage le respect, l'admiration, la confiance, tout ce qui correspond à la « sainte crainte ».

 

Raniero Cantalamessa, né le 22 juillet 1934 à Colli del Tronto, est un prêtre capucin, théologien, historien et animateur de télévision italien, prédicateur de la Maison pontificale depuis 1980, soit durant les pontificats de Jean-Paul II, Benoît XVI et François.

 

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