"L'entrée à Jérusalem" par Arcabas, 1980

"L'entrée à Jérusalem" par Arcabas, 1980

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 13,22-30.
« Tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant.
Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit :
« Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas.
Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : “Seigneur, ouvre-nous”, il vous répondra : “Je ne sais pas d’où vous êtes.”
Alors vous vous mettrez à dire : “Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.”
Il vous répondra : “Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.”
Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors.
Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu.
Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers
 qui seront derniers. »

Homélie

Une histoire de porte étroite, fermée même. “Je ne sais pas d’où vous êtes.” (Je ne vous connais pas). “Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice. Là il y aura des pleurs et des grincements de dents.” Des premiers qui deviennent derniers. On chercherait en vain un message d’amour dans tout ce passage d’évangile ! Et la question : “Qui sera sauvé ?” n’y trouve pas une réponse très rassurante. Heureusement qu’il y avait Isaïe tout à l’heure pour nous donner un peu de moral : “Je viens rassembler toutes les nations, de toute langue.”

Notez bien la toute première ligne de l’évangile : “Tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant.” “Il faisait route vers Jérusalem…” En clair, il marchait vers sa passion, vers une mort violente tout à fait prévisible. C’est sa passion qui s’annonce. Et ce quelqu’un dont parle le texte en est aux débats philosophiques. Il est vrai que les disciples eux-mêmes demanderont bientôt qui sera le plus grand et qui aura la meilleure place dans le Royaume. Jésus s’apprête à y laisser sa vie et ils en sont à des questions intellectuelles. Inconscients, insouciants. Alors, il essaie de les réveiller. Il ne répond pas à la question : “Qui sera sauvé ?” Mais il dit : personne n’est sauvé d’avance. Personne n’est arrivé, jamais. Vous voudriez savoir si vous êtes sauvés. Eh bien ce n’est pas fait.

Tout de même, “Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.” On a des références : On est des juifs de bonne race. On a été de bons pratiquants. On a une tante bonne sœur. Dans ces moments-là, on sort la carte de visite. Réponse cinglante : “Je ne sais pas d’où vous êtes.” (Je ne vous connais pas). Nul n’entrera au ciel par recommandation. En clair : Je ne garantis rien à ceux qui ont mangé et bu avec moi et écouté mon enseignement. Je ne garantis rien aux pratiquants.

Le critère de Jésus, c’est le discernement entre ceux qui ont fait le bien et ceux qui ont fait le mal. Et là, pas de privilégiés. Et puis, tant qu’on est vivant, personne n’est arrivé. Vous voudriez savoir si vous êtes sauvés. Eh bien ce n’est pas fait. Sur le chemin du Royaume, il n’y a pas de gens arrivés, il n’y a que des gens en route. Sur le chemin du Royaume, il n’y a pas de gens installés, il n’y a que des aventuriers. Ce qui est Bonne Nouvelle, c’est que sur ce critère tout le monde est invité. Comme disait Isaïe : “Je viens rassembler toutes les nations, de toute langue.” La porte est étroite mais l’entrée n’est pas réservée à une élite d’initiés. Tous sont invités. L’inquiétude n’est plus : est-ce qu’il y aura beaucoup de places réservées, mais plutôt : comment avoir une vie pas trop encombrée pour pouvoir emprunter ce passage étroit ?

Hyacinthe Vulliez, dans une petite parabole comme je les aime, écrit : “Impossible pour les gens de s’installer dans une porte étroite avec leurs meubles et leurs bagages. Comment pourraient-ils entrer dans le palais avec tous leurs biens, alors que lui, le roi, leur offre tout à l’intérieur ? Comment celui qui veut tout garder pourrait-il tout recevoir ?” L’argent, disait quelqu’un, n’a de valeur spirituelle que s’il sert au partage. Michel Scouarnec a lui aussi une belle image sur la question de la porte étroite : J’aime bien penser, dit-il, à ce qui se passe quand on perd quelque chose dans un espace réduit. On fait souvent appel alors aux petits. Une petite main, un corps d’enfant ça passe plus facilement. Ça correspond bien au message de Jésus : “Celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera pas.” Seuls peuvent passer par la porte étroite ceux qui ont suivi un régime, celui de l’évangile.

Jean-Pierre Manigne, dans La VIE, avait aussi son avis sur la porte étroite : Si la porte est étroite, ce n’est pas parce qu’un Dieu pervers a multiplié pour nous les difficultés. C’est parce qu’elle est passage d’un monde à l’autre, d’une illusion à la vérité. Elle ressemble à la mort, et à la fin elle s’y confond tout à fait. Ou bien avec cette nouvelle naissance qui en forme l’autre versant. Que dirions-nous à l’enfant à naître qui, au moment d’entrer au monde, prendrait conscience de l’étroitesse du passage ? Qu’il faut passer de toute nécessité ? Certes, mais d’abord ceci : “Tu es attendu.” Derrière toutes les portes étroites qui jalonnent le cours de notre vie, Dieu est là, sur l’autre rive. Seule guérison de l’angoisse : se savoir attendu.

Robert Tireau, prêtre du Diocèse de Rennes

1949-2022

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