Charles Delhez

Parier sur la vie !

            Le verdict est tombé. Rarement débat aura été aussi passionné, tant du côté des partisans de la libération conditionnelle que des opposants. Haineux parfois aussi, ce qui n'est jamais heureux, ce sentiment défigurant celui qui en est habité.

            L’affaire semble donc réglée, mais tout ne s'apaisera si vite. Chaque position, en effet, avance des arguments qu’il faut entendre. Ce qui fait la différence, c'est le rapport au temps qui n’est pas le même pour tous. Pour les parents et les victimes, le temps a un rythme lent que nous avons à respecter. La plaie est si profonde que, si elle peut cicatriser, ce ne sera que très lentement. La mémoire du cœur n’oublie jamais. Tout au plus peut-elle transformer la blessure en énergie positive.

            Il y a aussi le temps de la loi. Celle-ci est figée dans des textes qui, eux aussi, évoluent lentement, pour être à l'abri des émotions passagères. Dans la situation qui nous occupe, les 30 ans qui peuvent se réduire à 10, et qui auront été ramenés à 16, paraissent bien courts à côté de cette perte définitive. Mais le temps de la loi est le même pour tous. Il en va de la crédibilité de la démocratie.

             Il ne faut pas oublier le temps derrière les barreaux. Et l'on sait qu'il peut jouer de deux façons. Les premières années permettent la prise de conscience, quand elle est possible, mais à y rester trop longtemps, elle déshumanise. Sans espoir aucun de libération, une personne perd ce qui fait son humanité, l’espérance, et elle peut devenir pire qu’une bête.

            Quant au temps de l’opinion publique, il est cycloïdal. Les foules peuvent s’enflammer rapidement, comme lors de la découverte des fillettes, puis du procès, puis de l’annonce de la libération conditionnelle. Elles peuvent être animées de bons sentiments mais aussi ambiguës et incohérentes, et connaître des coups de colère dont la sagesse dit que le soleil ne peut se coucher qu'après leur apaisement.

            Il y a enfin, et heureusement, le temps de l'amour qui se fait accueil inconditionnel à toute détresse. Les Clarisses de Malonne me rappellent les moines de Tibhirine qui ont voulu rester fidèles à leur idéal et au peuple avec lequel ils avaient fait alliance, quel qu’en soit le prix. Une belle icône du meilleur de l'humanité que chacun porte en soi. J'ose gager que c'est ce temps-là qui l'emportera. « Pour toujours, on fera mémoire du juste », dit le Psaume 112. Quand les passions seront retombées, quand celle qui a gravement chuté se sera relevée et aura pu exprimer clairement sa repentance, ce que l’on est en droit d’attendre, on se souviendra encore du geste d’accueil et d’espérance de la communauté des Clarisses.

          Ces religieuses me font penser à Sonia qui, dans Crime et châtiment de Dostoïevski, accompagnera le double meurtrier Raskolnikov jusque dans son bagne, attendant l'heure de sa résurrection. Et elle est venue. Un jour, après un an de détention, le miracle se produisit. « Soudain, et sans que le prisonnier sût comment cela était arrivé, une force invincible le jeta au pied de la jeune fille. Il se mit à pleurer en enlaçant ses genoux… » Et dire que Dostoïevski, dans ses brouillons, avait d’abord envisagé le suicide du coupable. Quand la vie triomphe, c’est toujours une victoire pour l’humanité. Et c’est sur elle qu’il faut parier !


          Père Charles DELHEZ, Jésuite à Bruxelles

         Rédacteur en Chef du Journal du Dimanche


        
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