Isabelle de Gaulmyn

Isabelle de Gaulmyn

chronique

Depuis quelques années, les « servantes d’assemblée » ont fait leur apparition dans les paroisses. Une manière de dire que les petites filles ne doivent pas être près de l’autel, mais rester dans l’assemblée. Derrière ce qui peut sembler anecdotique, c’est toute une conception théologique de la place des laïcs et des femmes dans l’Église qui est en question.
Ce n’est qu’« une » messe parmi tant d’autres. Après tout, ce n’est pas si grave… La messe télévisée retransmise sur une chaîne de service public par « Le Jour du Seigneur » a donné à voir, dimanche dernier, un partage des rôles des enfants en fonction du sexe : les petits garçons servants d’autel, et les petites filles en habits spécifiques avec des fleurs, elles, « servantes d’assemblée », un terme qui a fait son apparition dans les milieux catholiques pour éviter de mettre des petites filles servantes d’autel…
Oui, ce n’est pas si grave, comme me le disait dans un haussement d’épaules un ami prêtre. Pas grave, même s’il s’agit d’une question qui concerne le centre de la messe, l’Eucharistie. Et qu’elle n’a absolument aucun fondement théologique, comme le rappelle un texte de Rome (1) qui invite à ne pas faire de confusion entre le ministère ordonné (le prêtre, ou diacre) et les servants d’autel, qui ne sont pas des « prêtres en puissance ». Les filles n’auraient pas le droit de s’approcher de l’autel, parce que, dit-on, il ne faudrait pas qu’elles « s’imaginent » pouvoir un jour devenir prêtres. J’ignore si les petits garçons se l’imaginent. J’espère surtout qu’ils en retirent d’abord une joie de mieux connaître le Christ. Dommage que les petites filles en soient privées.
Pas grave, donc… Simplement, une manière comme une autre de marquer la différence. Sauf que, comme souvent, l’assignation sexuée est synonyme d’infériorisation : celles qui restent en bas de l’autel sont les filles. Interdire les femmes d’avion comme en Afghanistan, de stade de foot comme en Iran : on sait bien que la condition faite aux femmes est une pièce décisive de l’ordre symbolique qui organise chaque société. Et l’Église est bien une société… En quoi est-ce inférieur que de ne pas être près de l’autel, rétorque-t-on ? Alors, dans ce cas, pourquoi ne pas faire l’inverse, et mettre les garçons en servants d’assemblée, et les filles en servantes d’autel ? D’ailleurs, cette fonction de « servantes d’assemblée » est un non-sens : le même texte romain fait remarquer que « la fonction du ”service de l’assemblée” n’est pas fondée sur des critères principalement esthétiques (“la grâce proprement féminine”, sic !) », mais sur le baptême, « en vertu duquel les fidèles sont amenés à une participation pleine ». On ne saurait réserver à un seul sexe, y compris le sexe féminin, le service de l’assemblée, en toute rigueur théologique.
Pas grave, donc… sauf que l’on touche ici à la différence sexuelle comme enjeu de sacralité. Quelle conception motive cette sorte d’interdit d’accès au « sanctuaire », plus sacré que le reste de l’Église, et la réémergence derrière de la problématique de la pureté et de l’impureté ? Certes, les femmes ne peuvent pas être prêtres dans l’Église catholique. Le pape François le rappelle bien, dans son exhortation Evangelii gaudium. Sauf qu’il poursuit : « C’est un grand défi qui se présente ici aux pasteurs et aux théologiens qui pourraient aider à reconnaître ce que cela implique par rapport au rôle possible de la femme. » Si la seule manière de répondre à ce « grand défi » c’est de demander aux fillettes de distribuer les feuilles de chants, c’est un peu court ! L’Église a du travail à faire pour que la place de la femme soit un véritable lieu de réciprocité, puisque, comme le dit Paul, « tous, hommes et femmes, ont revêtu le Christ ».
Alors oui, cher ami prêtre, cette histoire de servantes d’assemblée n’est pas très grave, face à toutes les urgences actuelles. Cette question n’est pas l’essentiel de la foi, je vous l’accorde. Simplement, voilà juste vingt siècles que l’on nous dit que « c’est pas grave »…
(1)    Lettre de 2010 de la Congrégation pour le culte divin, adressée à Mgr Le Gal

Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef de La Croix

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