Dévoilement de la plaque du parvis de l'église de Val de Reuil ce 13 février 2026 au nom de Jean-François BERJONNEAU

Dédicace de la Ville de Val de Reuil dévoilée également à la porte de l'église de la Fraternité ce 13 février 2026

« Père Jean-François BERJONNEAU 1944-2025
Né le 24 juin 1944, à La Saussaye, dans l'Eure, issu dune famille très croyante, Jean-françois Berjonneau rejoint Paris à la fin des années 1960 pour entrer au Séminaire des Carmes. Il en sort en 1971 et est alors ordonné prêtre pour le Diocèse d'Evreux. Devenu prêtre ouvrier (on dit aujourd'hui « prêtre au travail »), employé dans le bâtiment à Louviers aux côtés de maçons turcs ou kurdes, il établit résidence au presbytère d'Incarville. Solidaire de ses compagnons de travail et, en particulier, de la communauté immigrée, il fait sien leur combat pour plus de reconnaissance et de justice.
Prêtre de Jésus Caritas, figure des « Relais Maghreb », attentif à sa relation aux autres, il conjugue en lui humilité, rigueur intellectuelle et humanité, inscrivant ses pas dans ceux de Charles de Foucault et des « frères universels », après une expérience fondatrice en Algérie.
Nommé vicaire général en 1981 auprès de Monseigneur Jacques Gaillot, Evêque d'Évreux, ministère qu'il exerça pendant dix ans, il assure le gouvernement du diocèse avec le souci permanent d'en préserver la cohésion et l'unité.
Au nom de la dignité et des valeurs de la foi, il défend la cause des « sans-papiers » de l'Église Saint-Bernard à Paris en 1996. Responsable du Service national des migrants, il est, jusqu'en 1998, délégué départemental pour les relations avec l'Islam dont il intègrera également le Conseil national.
Il est successivement curé de Val-de-Reuil en 1999, puis de la Paroisse des Deux Rives en 2004, avant d'être à celle de Vernon, et de veiller enfin sur celle de Gaillard-sur-Seine en 2017. Aumônier du centre de détention de Val-de-Reuil et de la maison d'arrêt d'Évreux, il crée à partir de ces missions L l'association, « L'Étincelle » pour venir en aide aux anciens détenus et les accompagner dans leur retour la liberté. Il devient prêtre exorciste pour le département de l'Eure en 2021.
Jean-François Berjonneau était un homme de dialogue, un acteur de. la solidarité, un ambassadeur de l'intégration et de la fraternité.
Fidèle à Val-de-Reuil, depuis les premières relations initiées avec la Mission de France à la fin des années 1970, il fut, trois décennies plus tard, afin de favoriser la rencontre des cultes et des cultures, l'un des co-fondateurs du collectif « Vivre Ensemble », organisant au bénéfice des Rolivalois conférences, rencontres - et repas-partage auxquels, quels qu'aient pu être ses responsabilités ou ses engagements, il ne manqua jamais d'être présent.
En donnant son nom au parvis dé son Église, la Ville de Val-de-Reuil a voulu rendre hommage à l'un de ses meilleurs serviteurs. »

 

Photo de Paola AUCLAIRE, service de communication du Diocèse d'Evreux

Photo de Paola AUCLAIRE, service de communication du Diocèse d'Evreux

Mgr Olivier de Cagny, évêque d'Evreux, Marc-Antoine JAMET, maire de Val de Reuil et Philippe BRUN, député de Louviers - Photo de Denis Chautard

Mgr Olivier de Cagny, évêque d'Evreux, Marc-Antoine JAMET, maire de Val de Reuil et Philippe BRUN, député de Louviers - Photo de Denis Chautard

Hommage au Père Jean-François BERJONNEAU de M. Marc-Antoine JAMET Maire et Conseiller départemental de Val-de-Reuil
Parvis de l’Église de la Fraternité, Paroisse des Deux Rives Val-de-Reuil - Vendredi 13 février 2026 à 16h30

Monseigneur, Monsieur le député,
Chers collègues maires et élus,
Mesdames et Messieurs,
Chers concitoyens, chers voisins,

En dévoilant à l’instant, devant ses sœurs et son frère, la plaque qui donne désormais son nom au parvis de l’église de Val-de-Reuil, nous nous sommes aussitôt replongés dans les souvenirs que nous avons, chacun en nous, de Jean-François Berjonneau. Il n’était pas très difficile de les faire ressurgir tant ils sont présents et marquants. Mais, en faisant ceci en mémoire de lui, nous avons également convoqué des forces qui nous dépassent et nous rassemblent : la solidarité et l’amitié naturellement, l’humanité et l’éternité évidemment. Je tâcherai d’en être à la hauteur.

Jean-François Berjonneau n’était pas un prêtre ordinaire parce que Jean-François Berjonneau n’était pas un être ordinaire.

Pas uniquement, même si cette cérémonie se déroule un vendredi 13, parce que la dernière charge qu’accepta, en bon berger, fût celle d’exorciste du diocèse, activité dont on sait, depuis un certain film américain, qu’elle peut être des plus salutaires pour ses bénéficiaires, mais qu’elle n’est pas la moins singulière au sein du clergé, ni la moins risquée pour ceux à qui elle est confiée. Je ne parviens d’ailleurs pas à imaginer que le père Jean-François, savant et lucide, n’ait pas voulu, dans sa pratique d’un art médiéval qui sent encore le fagot et les « vade retro », y mêler clandestinement une pincée de psychiatrie, un soupçon de psychanalyse et beaucoup de psychologie, ce qui serait, si on parvenait à le prouver, un témoignage supplémentaire de son indépendance, de son audace, de sa modernité. Je rappelle, parce que j’en suis administrateur, que la théologie ne figure au programme du collège de France que depuis 10 ans, un demisiècle après qu’il a été décidé qu’une leçon y serait, régulièrement, consacrée à Sigmund Freud !

Pas simplement, ce qui pourrait néanmoins suffire à nos yeux, parce qu’il fût, à partir de 1999, notre curé, celui de Val-de-Reuil, celui de la Ville Nouvelle qu’il avait connue, avec la Mission de France, lorsque, voici cinquante ans, elle fut portée sur les Fonts Baptismaux par Georges Pompidou, quand, dès notre Genèse, certains voisins, semblables aux pharisiens des Évangiles, moquant notre dénuement, annonçaient en riant l’Apocalypse qui allait, selon eux, nous emporter. Dans ce contexte, non exempt de mesquinerie, d’envie et de jalousie, il fût l’avocat, non pas du diable, quoique, mais de la plus jeune commune de France. Il défendit jusqu’au bout, avec passion, ses habitants et leur droit à exister. Cela créa des liens qui n’ont jamais disparu. Il revenait toujours vers nous, chez nous, où ses pas le conduisaient avec plaisir et sans effort, et nous le fêtions. Entretemps, il était devenu, dans une sorte d’intercommunalité métaphysique, d’agglomération spirituelle, plus sympathique que celle qui prévaut ici-bas, le pasteur de la Paroisse des Deux Rives, en 2004, avant de rejoindre Vernon et de veiller enfin sur celle de Gaillard-sur Seine en 2017.

Une trajectoire faite de sermons et d’homélies… Pour autant, il n’exerçait pas son ministère que dans l’Église et il ne s’adressait pas qu’aux fidèles. Il n’avait pas besoin de monter en chaire pour que sa parole s’élève au-dessus de la « multitude ». Il vivait dans le siècle et dans la cité. Il partageait la condition de ses contemporains, leurs espoirs et leurs aspirations. Il n’ignorait le sort ni des plus pauvres, ni des plus faibles. Il laissait venir à lui les plus petits. On dira qu’il aimait les gens, les siens, sa famille de cœur et de sang notamment, ses compagnons en religion, les autres, les étrangers, les migrants dont il fut responsable de la « Pastorale », les catholiques et les non-chrétiens, les prisonniers dont, au centre de détention de Vignettes ou à la Maison d’Arrêt d’Évreux, il était l’aumônier attentif, l’artisan résolu de leur réinsertion, à travers l’association qu’il avait fondée, « L’étincelle ». Il aimait les bourgeois autant que les travailleurs, la rose et le réséda, celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas… C’était un prédicateur bon et généreux qui, dans le Nouveau Testament, avec les « doux », les « cœurs purs » et les « artisans de la paix », ne détestait pas la félicité qu’apportent les « béatitudes » à ceux qui espèrent le paradis. « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront la miséricorde ». Jean-François Berjonneau était miséricordieux.

Nous ne nous en étonnions pas. Selon l’interprétation ancienne, mais un peu rudimentaire, qui veut que, dans la Sainte Trinité, Dieu, Yahvé, Jéhovah, appelons-le comme nous voulons, soit le plus conservateur des trois, le Saint-Esprit trop habile pour exprimer une opinion et Jésus résolument progressiste, le curé de Val-de-Reuil et du Vaudreuil nous donnait l’impression, à nous autres « partageux », qu’il était plutôt du côté du fils que de celui du père. Peut-être devant d’autres publics donnaient-ils l’impression inverse, mais je ne le crois pas. Jean-François Berjonneau n’était pas dissimulé. Chez lui pas de larvatus prodeo

Au cas où quelques-uns auraient encore douté de son engagement parmi « les hommes de bonne volonté », une allusion en demi-teinte aux sans-papiers de l’église Saint-Bernard, grand combat auquel il avait participé, mettait immédiatement les choses au clair. Une anecdote, un fait, venaient rappeler que notre curé, dans cette triste affaire, n’avait pas précisément compté parmi les soutiens du ministre eurois de l’Intérieur Jean-Louis Debré. « J’ai vu la misère de mon peuple. Je l’ai entendu crier sous les coups » est-il écrit dans le livre de l’Exode. Il n’était pas inutile, selon notre ami, de méditer ces mots millénaires.

Restons avec la Bible. « Au commencement était le verbe ». Mais d’où lui venait cette capacité à exprimer avec tant de justesse et de justice nos souffrances et nos espérances ? Les plus avertis d’entre nous savaient que, à Paris, au sortir du Séminaire des Carmes, les Mines ou les Ponts et Chaussées de l’école polytechnique du clergé, si, pour me faire comprendre, je caricature, le père Berjonneau aurait pu rêver d’encens épiscopal. Il décida pourtant d’être ordonné dans le diocèse d’Évreux. Aux vertiges de la curie, il préféra la réalité des chantiers, renonçant à Rome, « à ses pompes et à ses œuvres ». Entre Incarville et Louviers, dans une entreprise de maçonnerie qui employait turcs et kurdes, il fraternisa avec ceux, venus des plateaux d’Anatolie, dont il partageait la condition. Nous étions peu après mai 1968. Il devînt prêtre ouvrier, prêtre au travail comme on dit maintenant que tout est aseptisé. On se souvient de la chanson des canuts : « pour chanter veni creator, il faut avoir chasuble d’or ». Il ne s’en dépouilla pas. Il en était dépourvu. Il n’en avait pas besoin.

C’est au nom de cette frugalité et d’une certaine résilience qu’il devint, dans les années 80, le vicaire général de Jacques Gaillot, Évêque d’Évreux, dont la l’approche très atypique de ce qu’il convient d’appeler la gestion relevait davantage d’une vision irénique des évangiles que de la rigueur d’un expert-comptable. Il se trouva que Monseigneur Gaillot, atypique pas toutà-fait involontairement, était aussi clivant et parfois même, il y a prescription, provoquant. Une partie du département le portait au pinacle et l’autre le vouait aux gémonies. La conférence des évêques, en France, et le Vatican, au sommet, étaient également agités de mouvements divers et contradictoires à son endroit. Pour en sortir par le haut, Jacques Gaillot fût promu évêque in partibus de Parthénia. L’affectation pouvait paraître flatteuse. Elle avait le défaut, à vrai dire, de ne plus exister depuis des lustres. Or, c’était un avantage : plus d’ouailles, plus de problèmes. Mais l’expérience avait été rude pour le Vicaire. Les turbulences se firent longtemps sentir dans l’avion et, plutôt que le commandant de bord exilé et qui, manifestement, n’avait en rien abdiqué de sa façon de voir les gens et les choses, c’est le co-pilote qui parfois se retrouva sur la sellette. Il en souffrit. Il en pâtit. Longtemps après le père Jean-François avait du mal à se déclarer heureux de ces événements, mais parvenait, cependant, racontant lui-même un dîner, un entretien ou une visite avec son imprévisible supérieur ecclésiastique, à en rire. Vous ai-je dit, ceci n’étant éventuellement pas sans lien avec ce qui précède et même si je ne suis pas un spécialiste reconnu des ressources humaines de la chapelle sixtine, que, s’agissant des États du Vatican, le père Jean-François, lui-même, ne mettait pas tous les Jean-Paul, selon qu’ils soient italien ou polonais, sur un pied d’égalité et, plus récemment, semblait préférer les François aux Benoît.

En France, il s’intéressait, comment eut-il pu en être autrement, à la politique, aux élections et, s’il se gardait de donner la couleur de son vote, on voyait bien qu’il y avait, dans les gouvernements et les majorités, des gens qu’il aimait davantage et d’autres qu’il aimait moins, des lois qui lui paraissait justes et bonnes et d’autres qui, comme les riches et les chameaux, auraient du mal à passer par le chas d’une aiguille, des idées qu’il préférait et des mouvements qu’il redoutait. De tout cela, il ne faisait confidence que mezza voce. Il n’était pas sur terre pour cela. Concerné oui. Partisan non.

Idéologiquement, s’il se plaisait à être, au service de la fille aînée de l’Église, une passerelle vers la République et un rempart pour la démocratie, il aimait Dieu par-dessus tout. Il en était le propagandiste et le prosélyte, le militant et l’avocat, le soldat et, d’abord, le serviteur. Il avait d’ailleurs, en son for intérieur, un classement des grandes religions du Livre et celle qu’il avait embrassée, sur le podium, n’était pas la dernière. Shinto, bouddhisme et autre taoïsme le laissaient de marbre. Autre culture, autre civilisation pour cet incorrigible judéo-chrétien… Pour ne pas être un acharné de l’ordre, il était attaché en matière de rites, à la règle. Ainsi regardait-il sévèrement, y compris dans notre commune, les débordements, les excès, les dérives évangélistes, dont il craignait la contagion jusque dans les rangs de ses collègues plus jeunes et dans les chants de ses paroissiens moins attentifs. Tout n’est pas chorales et guitares, pensait-il. « Occupe-toi d’homélie » aurait préconisé Feydeau… Peut-on en vouloir au représentant d’un Seigneur et employeur céleste qui lui faisait parcourir, chaque année, un peu plus de kilomètres, de clocher en clocher, de messe en messe, au fur et à mesure que leurs desservants disparaissaient remplacés par des diacres et des laïcs dont la formation sur le tas et l’insuffisante fermeté doctrinale le contrariaient ?

Dans la conversation de tous les jours, il ne se départissait pas de son calme et de sa bonté. Dans la rue, à le voir, chacun se doutait bien qu’il était un peu abbé, un peu curé. Spiritualité d’une âme, charisme de la personnalité, fusion des deux, je ne sais, mais surnaturelles ou simplement humaines, il émanait de lui des ondes positives, quelque chose de vrai et d’ouvert, de franc et de sincère qui dissipait la colère, chassait la méchanceté, décourageait l’agressivité. Il rayonnait

Certes, il pouvait avoir des préférences matérielles. Qui n’en a pas ? Il m’avait expliqué notamment, alors que je lui en faisais reproche, que, à tout prendre, le presbytère de Pont-del’Arche valait mieux que la cure rolivaloise. Son confort s’accommodait davantage du premier que de la seconde. Le bourg médiéval, théâtre d’une bataille d’Henri IV avant que « Paris vaille bien une messe », avait plus d’attrait, que la cité contemporaine imaginée par Paul Delouvrier. Tant pis pour les « Trente Glorieuses » et notre amour-propre.

Néanmoins, dans son apparence, on ne décelait guère de fioritures à part une petite croix métallique portée au revers de son complet. Seul le fond comptait. Il s’habillait comme vous et moi. Pas de col de clergyman, pas de vêtements sévères, un pantalon de velours et une veste sans cravate, certes aux couleurs de l’humilité, de la retenue et de la modération, mais que n’importe qui aurait pu porter. L’habit, avec lui, ne faisait pas le moine et le moine n’avait pas besoin d’habit. Il m’avait demandé, l’œil malicieux, un jour que nous discutions des habitants du presbytère d’une ville proche, si j’avais remarqué leur soutane et leur crâne rasé. Nous n’avions pas épilogué, mais j’en avais déduit que dans la sainte église catholique, apostolique et romaine, aussi, on pouvait casser du sucre sur les confrères. Au moins quand on ne se reconnaissait pas dans leur manière un peu désuète d’aborder leur responsabilité pastorale. Bienveillant certainement. Béni-oui-oui que nenni ! Cela n’empêchait pas qu’il conserve une forme d’autorité sur ces jouvenceaux traditionnalistes et que, en retour, il leur voue un certain respect. Après tout, ils travaillaient, chacun à leur façon, à une même entreprise. Autre pêché véniel, il pouvait arriver qu’on l’entende exceptionnellement bougonner contre les sœurs de la communauté rolivaloise pour un car mal réservé, un pèlerinage à Lourdes ou Lisieux insuffisamment organisé ou une catéchumène absente. Une seule conclusion à cela : le père Berjonneau était humain et pouvait, très rarement, se montrer de mauvaise humeur. Cela est presque rassurant. Même lui ne pouvait revendiquer une absolue perfection. Cela nous laisse et à son successeur que je salue, le Père Nicolas Lebas, une petite fenêtre de canonisation.

J’ai dit que Jean-François Berjonneau n’avait pas besoin d’un uniforme pour avoir de l’assurance et de l’autorité. Ce n’est pas que revêtu de ses habits sacerdotaux, il n’ait pas été impressionnant. Son intelligence autant que sa foi éclairaient les offices. Sa prestance et son élégance (est-il permis de dire qu’il était bel homme ?), sa stature et son allure, son sourire, ses yeux pétillants, sa bienveillance et son indulgence qu’il ne mettait pas à l’encan, tout chez lui incitait au respect. Il s’exprimait bien. Il s’exprimait clair. Ainsi en imposait-il aux croyants et même aux athées par les mots et l’enthousiasme qui, même s’il ne parlait pas tout le temps du bon dieu, le mobilisait « en tout chemin, en tout lieu ».

Pour vous livrer une appréciation personnelle qui n’est pas, je le confesse opportunément, d’une folle originalité, il aurait pu, un siècle et demi après Hernani, réconcilier Alexandre Dumas et Victor Hugo. Il aurait fallu pour cela transporter Jean-François sur la Montagne Sainte Geneviève. J’y ai souvent songé quand nous retrouvions en Mairie pour notre point semestriel. Le Panthéon n’est-il pas une ancienne église désacralisée par la Révolution et cet Empire napoléonien dont les deux écrivains étaient, l’un et l’autre, fils de soldat. De l’Aramis des Trois Mousquetaires, futur général des jésuites, il n’avait pas les pourpoints de soie et les mouchoirs de dentelle parfumée, encore moins les fréquentations discutables, mais il possédait la subtilité, la lucidité, la finesse et l’ascendance. Du Monseigneur Bienvenu Myriel, évêque relégué dans les Alpes de Haute Provence, haute figure du premier tome des Misérables, il ne revendiquait pas la silhouette trapue et les brodequins usés, mais il en avait la simplicité, le dévouement permanent et le goût pour l’infini pardon. Il est certain qu’il aurait hébergé Jean Valjean, malgré son passeport de forçat, et lui aurait donné, en dépit des gendarmes et du qu’en dira-t-on, ses deux chandeliers d’argent.

Quittons Gap et la littérature. Il est deux rives à la Méditerranée. Deux rives, c’est aussi le nom de notre paroisse. Nous évoquions parfois de l’Algérie qui, prêtre de Jésus Caritas, figure des relais Maghreb, mettant ses pas dans ceux du frère universel, le père Charles de Foucauld, l’avait marqué par sa pauvreté et, générosité paradoxale, son hospitalité, au cours de ses mois passés en coopération à El Badyah. Il restait fasciné par ce pays comme, deux décennies plus tard, il m’avait marqué par sa beauté alors que j’y résidais dans des circonstances comparables. Il en parlait évidemment mieux et davantage avec Nadia Benamara dans la complicité de laquelle il fonda, à Val-de-Reuil, pour favoriser le dialogue entre les cultes, la rencontre entre les cultures, l’association, le laboratoire devrais-je dire tant l’expérience mériterait d’être généralisée, « Vivre ensemble », la particulièrement bien nommée dans notre Ville aux 70 nationalités. Il n’en manqua jamais un événement. Au dernier repas partage, un mois encore avant qu’il nous quitte, il était présent. Ses pas l’avaient emmené une fois encore vers cette Plaine Saint-Jean sur l’herbe de laquelle nous nous réunissons aujourd’hui pour le célébrer. En faisant cela, il appelait à la fraternité humaine, à la paix, à la tolérance, à la convergence des chemins. Nous sommes nombreux, cet après-midi, à nous reconnaître dans cette approche et continuons à la cultiver en mémoire de lui.

Puis-je hasarder, car il me faut terminer, une remarque plus personnelle ? Foi du charbonnier et conviction profonde, besoin d’espérance ou pari de Pascal, il est des gens qui ne quittent jamais la religion dans laquelle ils sont nés et ont été élevés. De même, il est des brebis qui abandonnent le peuple de Dieu pour de hautes raisons philosophiques : le buisson ardent ne s’est pas enflammé devant eux. Et puis il y a ceux qui se fâchent pour une cérémonie qui ne s’est pas déroulée ainsi qu’ils l’auraient souhaité, pour un nom mal prononcé ou un mot qui ne leur a pas été adressé, pour un sacrement qui n’a pas été ce qu’ils pensaient qu’il serait. J’en suis probablement.

Or, Jean-François Berjonneau savait réjouir et consoler. Il aimait sa mission, son mandat, son métier, dans ce qu’ils ont de plus difficile. Il apaisait la souffrance. Il apportait la consolation et la confiance dans le malheur, dans la détresse. Il prenait la main de ceux qui, frappés par la mort d’un proche, la maladie, l’âge, étaient emportés par la peur, la solitude ou le chagrin. Il rendait plus léger le fardeau de l’existence. Il changeait la vie. Cela ne veut pas dire qu’il était tristesse, contrition et pénitence. Il savait aussi plaisanter avec ceux qui étaient envahis par la joie ou l’amour. Il faisait vivre la bonne nouvelle auprès des pratiquants, des laïcs et des athées sans contrainte ni condition. Il faisait chanter son peuple. Ami de notre mairie, il était devenu ami de son maire. Il en faut bien quelques-uns. L’explication est simple à cette incongruité. Il avait su enterrer sa mère brusquement décédée dans une paix, une dignité, une sérénité qui ne lui avaient pas été données les dernières années de son vivant, menant les funérailles dans une église dont le titulaire, après l’avoir fermement refusé quand je lui en faisais initialement requête, accepta, en quelques secondes et sans barguigner, de lui céder sa place derrière l’autel au seul prononcé de son nom, demandant même qu’on lui accorde la faveur de l’assister. JeanFrançois Berjonneau avait bien des disciples et des héritiers. Il était une référence dans ce que je n’oserai appeler ni un créneau, ni un secteur. Sa réputation allait bien au-delà de notre petit territoire. De la même façon, partageant avec ceux que nous avions conviés une très joyeuse vision, parabolique et parabiblique, gastronomique et liturgique, des évangiles, il donna sa vision personnelle des Noces de Cana lors d’un mariage qui m’importait. Dans son récit enjoué Marie admonestait son fils le priant, comme seule une mère peut le faire, d’accomplir sur le champ un miracle afin de transformer les jarres d’eau insipide en un vin délicieux aromatisé aux herbes de Galilée : « tu ne vas quand même pas empêcher ces gens qui unissent leurs enfants faire la fête ». Autorisé par cet exemple venu de la haute antiquité, au milieu de visages réjouis et étonnés que le saint homme fût un conteur inspiré et primesautier, le père JeanFrançois n’hésita pas à marier au milieu des vignes ma fille pourtant peu baptisée survolant cet obstacle de sa liberté, si ce n’est de conscience, du moins d’appréciation

En Jef, pour ceux qui collectionnent les images pieuses et visitent sans exception les chapelles qu’ils trouvent sur leur route, il y avait un peu de tous les saints. Comme Jean, il aurait pu être le disciple préféré du Christ et comme François à Assises, il n’avait que dédain pour les richesses et l’argent, l’ostentation et la munificence. Comme Martin, bien qu’il ne soit pas centurion, il aurait de son glaive coupé son manteau en deux pour le donner à celui qui en avait froid et son pain à celui qui avait faim. Comme Saint-Vincent-de-Paul, il aurait recueilli les mendiants et les indigents venus demander asile aux portes de sa paroisse. Comme Paul il savait prêcher les foules et comme Pierre, on pouvait bâtir une église sur dos. Si mes souvenirs sont exacts, on disait autrefois en latin : « Tu es Petrus et super hanc petram aedificabo ecclesiam meam ».

Le début explique souvent la fin. Jean-François Berjonneau était né en juin 1944 et en Normandie, une date un lieu pas tout à fait anodins, non loin d’ici, dans l’Eure, à la Saussaye où il est enterré. C’est en se dirigeant vers Saint-Jacut-de-la-Mer, en Bretagne, vers une abbaye qu’il fréquentait déjà en famille lorsqu’il était enfant, qu’il a trouvé la mort l’été dernier, dans un accident qui se produisit sur une rocade appelée, le destin est amer, Route de la liberté. C’est ce nous révéla, en août dernier, dans la cathédrale d’Évreux où la foule s’était massée, lors l’enterrement de Jef, un de ses parents, son filleul aimé, que ses frère et sœurs, geste incroyable d’intelligence et de générosité, sentiments qui leur ressemblent, avaient mandaté pour un dernier adieu et prendre la parole en leur nom précisément parce qu’il était le moins croyant d’entre eux.

C’est devant sa famille à nouveau, devant eux, son frère et ses sœurs qui ont donné leur accord pour que cette cérémonie à laquelle nous tenions tant se fasse, devant eux à qui nous voulons dire, avec vous Monseigneur, avec tous ceux qui sont ici, notre profonde affection, que nous rendons, aujourd’hui, hommage à un être et à un prêtre peu ordinaires, à un homme que nous avons suivi et immensément aimé, au Père Jean-François Berjonneau qui aurait souri et levé les yeux au ciel devant cette part infime d’immortalité que nous lui offrons maladroitement alors qu’il ne la revendiquait nullement, en associant son nom, comme un symbole d’amour, de reconnaissance et de fraternité au parvis qui, au cœur de notre Ville, mène aux portes de son Église.

 

Dévoilement de la plaque du parvis de l'église de Val de Reuil ce 13 février 2026 au nom de Jean-François BERJONNEAU
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