Arcabas : trois expositions en l’honneur du peintre, à l’occasion du centenaire de sa naissance
10 sept. 2026Autoportrait avec Jacqueline, huile sur toile non datée, exposée au musée Hébert, à La Tronche • COLL. PART. / FONDS ARCABAS / AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DES AYANTS DROIT
L’artiste-peintre, de son vrai nom Jean-Marie Pirot (1926-2018), a tissé avec le massif de la Chartreuse un lien profond. Plusieurs expositions y retracent son œuvre, à l’occasion du centenaire de sa naissance.
Le massif de la Chartreuse se dresse comme une citadelle de calcaire entre Grenoble (Isère) et Chambéry (Savoie). De la plaine, sa géographie frappe par son caractère abrupt : une succession de falaises rectilignes et de sommets fendant les nuages, dominés par Chamechaude et le Grand Som, qui culminent à plus de 2 000 m d’altitude.
Son parc naturel régional est riche de l’une des forêts les plus denses de France, un labyrinthe d’épicéas et de hêtres où les escarpements de pierre isolent du reste du monde un désert de roche et de pelouses alpines, qui a été modelé par la présence millénaire du monastère de la Grande Chartreuse, établi il y a presque mille ans par saint Bruno et ses compagnons. Ce haut lieu, retiré à 1 000 m d’altitude, irradie tout le massif de sa spiritualité et de son vœu de silence. C’est au cœur de cet écrin préservé que le peintre Jean-Marie Pirot, dit Arcabas, a créé son œuvre original.
Inépuisable source d’inspiration
Ce Mosellan, diplômé des Beaux-Arts de Paris, est arrivé à Grenoble, au pied de ce massif montagneux, en 1950. Il avait 24 ans et venait enseigner à l’école des Arts décoratifs. Sa rencontre à Paris avec Georges Desvallières (1861-1950), peintre chrétien et fondateur des Ateliers d’art sacré, l’avait conduit à lire la Bible.
Une révélation pour cet étudiant issu d’une famille chrétienne, mais non pratiquant : le début d’un chemin d’intériorité qu’il arpentera toute sa vie, mais aussi la promesse d’une inépuisable source d’inspiration pour son travail artistique. Jean-Marie Pirot était alors en quête d’une église où réaliser une œuvre monumentale, à l’image de l’église Notre-Dame-de-Toute-Grâce du Plateau-d’Assy (Haute-Savoie), qui avait été décorée par les plus grands artistes contemporains et consacrée en 1950…
C’est porteur de ce désir que le jeune artiste découvre l’église de Saint-Hugues-de-Chartreuse (Isère), en février 1952. L’édifice est en réfection. Son épouse Jacqueline Barrucand insiste pour qu’ils la visitent. « Quand il est entré, il a immédiatement imaginé ce qu’elle pourrait devenir », relate Isabelle Pirot, leur fille cadette.
Bandeau et vitraux
L’artiste sympathise avec le curé de la paroisse, Raymond Truffot, dont il apprécie l’esprit libre et fantasque, qui lui donne carte blanche, avec l’accord du maire. En juin 1952, Jean-Marie Pirot entame avec ses étudiants son grand chantier : il repeint l’église néoromane en blanc, souligne les arcs-doubleaux à l’ocre, puis réalise un bandeau de 144 m² composé de panneaux en toile de jute.
Ils sont peints selon la technique de la tempera, avec un mélange d’œuf, de sucre et de miel, et trois pigments : l’ocre, le charbon et la craie. Dans la nef, le bandeau évoque la vie terrestre ; dans le chœur, la vie divine, avec une représentation intense de la Cène autour d’une table parée d’une nappe à carreaux.
L’artiste conçoit également les vitraux du chœur, d’un jaune chaleureux, et ceux du transept – une Vierge à l’Enfant et la Crucifixion, dont les tons bleus et verts rappellent la Chartreuse –, ainsi que l’autel en marbre de Russie, les candélabres en fer forgé ou encore la sculpture du crâne d’Adam en tilleul doré à l’or fin…
« Exprimer la joie »
« C’est une œuvre totale qui est inaugurée en 1953, mais ce n’est que le début de 40 ans de création », rappelle Cécile Sapin, responsable du musée Arcabas en Chartreuse. L’artiste y revient dès 1972, après quatre années passées au Canada, où il a acquis son surnom : Arcabas.
« Il jugeait son œuvre trop austère, pas assez proche de son intention de départ : exprimer la joie », explique Cécile Sapin. Arcabas réalise alors un second bandeau, le Couronnement, mêlant figuratif et abstrait, usant de l’or comme d’une couleur et de sables qui apportent du relief. Un troisième chantier est entrepris en 1985 pour un ultime bandeau, la Prédelle, illustration de morceaux choisis de la Bible.
Il faut savoir qu’à la fin des années 1950, il avait acquis avec son épouse une ancienne grange à foin à Saint-Pierre-de-Chartreuse. « Petit à petit, ils l’ont rénovée, et nous y avons passé nos vacances, jusqu’à nous y installer définitivement en 1972 », explique Isabelle Pirot.
Jean-Marie y peint 10 heures par jour, dans son atelier. Il réalise notamment des vitraux pour les petites églises de Chartreuse et des villages limitrophes en s’associant à des maîtres verriers : les églises de Corbel (Savoie), de Saint-Ismier, du Sappey-en-Chartreuse, de Moirans et de Saint-Christophe-sur-Guiers (Isère), où il a travaillé jusqu’au soir de sa vie.
Il répond également à des commandes d’œuvres monumentales, dont on peut admirer actuellement les études et dessins préparatoires au musée de la Grande-Chartreuse, à quatre kilomètres de l’église Saint-Hugues. Le musée témoigne aussi du lien qui s’est tissé entre l’artiste et les moines à travers l’exposition de plusieurs œuvres rarement accessibles au grand public : deux huiles et feuille d’or sur bois représentant la Vierge et saint Jean-Baptiste, un tableau de saint Bruno (à l’acrylique et feuille d’or), tous trois réalisés pour le monastère dans les années 1990, ainsi que la Petite suite noir et or, une frise puissante évoquant l’annonce de l’espérance jusqu’à l’avènement du Christ (1975).
« Écouter en silence »
À l’instar des moines, Arcabas était un contemplatif. « Mon père trouvait en Chartreuse un lieu de ressourcement, se remémore Isabelle Pirot, qui occupe toujours la maison familiale et aimerait ouvrir l’atelier d’Arcabas au public. Il pouvait s’asseoir à l’ombre de la maison et rester une heure à écouter en silence. Il se promenait dans le massif, souvent avec son appareil photo. Il admirait les paysages, s’émerveillait devant les cerfs et les biches. » Arcabas s’est aussi attaché au patrimoine local et aux gens, en particulier à tous ceux qui travaillaient de leurs mains – lui qui se voyait comme un artiste et un artisan, explorait les arts et les matières, et encadrait lui-même ses tableaux…
Lorsque est créée l’association de préfiguration du futur parc naturel régional de Chartreuse, les réunions ont lieu chez les Pirot, dont l’engagement écologique est viscéral. Petit clin d’œil : c’est Arcabas qui réalisa le hibou grand-duc figurant sur le logo du parc.
La nature est omniprésente chez Arcabas, comme en témoigne la très belle rétrospective au musée Hébert, à La Tronche (Isère). Là sont réunis des tableaux qui sortent du registre d’inspiration biblique, lequel ne recouvre qu’une partie de son travail. « On parle d’œuvre profane, mais Arcabas récusait ce terme, prévient Fabienne Pluchart, directrice du lieu : pour lui, tout est œuvre du Créateur et donc sacré, tout mérite d’être représenté et magnifié. » Les natures mortes sont animées, bien que silencieuses, les animaux porteurs d’une vie propre et proches de l’humain, comme cet oiseau chantant auprès du Prisonnier et le chien Ouska, ou bien des figures de pureté et d’innocence, comme le Cheval écologique.
La Vie
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