Photo Thomas PETER / REUTERS

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Il faudrait remonter le temps de plus de quatre-vingts ans, au début et à la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour retrouver chez nous l'indicible effroi que les Ukrainiens éprouvent chaque jour en levant les yeux au ciel, comme cet homme et cette femme en couverture du Pèlerin cette semaine : que nous est-il tombé sur la tête ? Sommes-nous encore en vie ? Immeubles, écoles, hôpitaux, dans des villes proches ou éloignées du front, aucun civil n'est à l'abri de la pluie de missiles russes qui s'abat en continu depuis bientôt quatre ans.

Nos regards, ces derniers jours, se sont braqués vers le spectaculaire ballet diplomatique improvisé en Alaska, puis à Washington, dans l'espoir que le cauchemar ukrainien — si loin, si proche de nos vies ordinaires — s'interrompe enfin. Mais la brutalité du réel fait de la résistance. C'est un grand écrivain colombien, Héctor Abad Faciolince, qui m'a rouvert les yeux cet été.

Dans « Ahora y en la hora » (« Maintenant et à l'heure », non traduit), il raconte comment, à Kramatorsk (Ukraine), il a miraculeusement échappé à la mort quand un missile supersonique de 650 kg, tiré à l'heure de pointe, a frappé la terrasse de la pizzeria où lui et ses compagnons de route s'étaient installés. Treize personnes ont péri, dont la jeune écrivaine ukrainienne Victoria Amelina, assise à la place qu'occupait Héctor Abad quelques instants plus tôt.

Ils venaient d'échanger leur place à cause de son problème d'audition. Son livre lui est dédié, ainsi qu'à des sœurs jumelles qui fêtaient leurs résultats scolaires avec leur père, seul survivant de la tablée.

Qu'est donc venu chercher un sexagénaire colombien à l'autre bout du monde, aux prises avec une guerre qui n'est pas la sienne ? Et que peuvent les mots face à la barbarie aveugle d'un missile ? Ces questions traversent son livre. Elles résonnent aussi dans le théâtre d'opéra et de ballet de Kharkiv, qui continue de jouer chaque soir malgré les destructions. La véritable puissance des écrivains et des artistes est de nous ouvrir les yeux.

Il ne tient qu'à nous de ne pas les refermer. Ni devant les bombes ni devant les écrans qui absorbent ou détournent notre attention et celle de nos enfants, privant peu à peu toute une société de sa capacité à éprouver le sort de l'autre, où qu'il se trouve. L'information, sérieuse et partagée, est notre premier levier de résistance.

« La véritable puissance des artistes est de nous ouvrir les yeux. »

Editorial de LE PÈLERIN N 07448> 28 AOÛT 20253

Samuel LIEVEN
Directeur de la rédaction samuel.lieven@groupebayard.com

 

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