DEUX ANS APRÈS LE 7-OCTOBRE, DELPHINE HORVILLEUR “LA RAISON DOIT REPRENDRE SES DROITS”

Deux ans après le 7-Octobre, alors que Tsahal a ravagé Gaza, le traumatisme reste immense chez de nombreux juifs, en Israël comme en France. Entretien avec la célèbre rabbin sur la montée de l’antisémitisme, l’horreur que lui inspire “la guerre sans fin” de Netanyahou et la reconnaissance de l’Etat palestinien

Si l’histoire du conflit israélo-palestinien ne commence pas le 7 octobre 2023, cette date restera comme un tournant du xxie siècle. Drame absolu pour les Israéliens qui subirent de la part du Hamas l’attaque la plus meurtrière depuis la création de l’Etat en 1948, elle a inauguré la pire des tragédies pour le peuple palestinien, anéanti à Gaza sous le feu de Tsahal, dans une guerre de représailles qui s’est muée en ce que plusieurs organisations internationales qualifient désormais de « génocide ».

Depuis deux ans, en Europe, et en France notamment, l’écho du Proche-Orient a aggravé l’état des divisions entre groupes politiques et communautés, comme il a longtemps semblé geler les cœurs et la pensée. « Moi-même, j’ai ressenti souvent cette injonction au silence. J’ai parfois bâillonné ma parole, pour éviter qu’elle ne nourrisse les immondices de ceux qui me menacent, ceux qui diabolisent et déshumanisent un peuple, et s’imaginent aider ainsi un autre. J’ai censuré mes mots face à ceux qui trouvent des excuses à une déferlante antisémite “ici” au nom d’une justice absente “là-bas” », écrit la célèbre rabbin Delphine Horvilleur le 7 mai 2025 dans un texte de la revue « Tenoua » appelant à arrêter la guerre, qui libère après elle d’autres voix d’intellectuels juifs, mais lui vaut aussi un déluge de critiques.

« Tendre un miroir » ou « tendre les bras » aux siens, tel est le dilemme auquel elle est chaque jour confrontée en tant que leader d’une communauté terrifiée par une explosion d’antisémitisme et pour laquelle Israël représente l’ultime refuge. Un rêve qui, rappelle-telle, doit s’accompagner du « refus absolu de l’annihilation d’un autre peuple pour le réaliser ». Reprenant le fil d’une conversation entamée juste après le 7-Octobre, nous l’avons longuement rencontrée chez elle, à la veille de la célébration de Kippour, lors de laquelle elle a choisi d’inviter une Palestinienne à lire à ses côtés une prière pour la paix, en arabe et en hébreu.

LES VOIX DE LA RADICALITÉ HURLENT AUTOUR DE NOUS, LE

LANGAGE N’A PLUS DE SENS, DES ALLIANCES AHURISSANTES

SE CRÉENT, LES GENS NE PARVIENNENT PLUS À SE PARLER.”

Bio express

Née en 1974 à Nancy, Delphine Horvilleur est rabbin du mouvement juif libéral Judaïsme en Mouvement et écrivaine.
Elle dirige également la revue « Tenoua ». Elle est notamment l’auteure, aux éditions Grasset, de « Réflexions sur la question antisémite » (2019), « Vivre avec nos morts » (2021), « Il n’y a pas de Ajar. Monologue contre l’identité » (2022) et « Comment ça va pas ?

Conversations après le 7 octobre » (2024).
Quelques jours après le 7-Octobre, lors d’un échange chargé d’émotion avec l’écrivain Kamel Daoud, les yeux gonflés de larmes, vous nous aviez confié votre désolation face à l’horreur de l’événement, qui faisait remonter en vous des réminiscences de la Shoah. Deux ans plus tard, alors que les représailles israéliennes se sont transformées en guerre sans fin, que Gaza « brûle », que les morts et les déplacés se comptent par dizaines de milliers, quelles émotions vous habitent ?

J’ai le sentiment d’un immense chaos autour de nous. Dans ma vie quotidienne, je n’ai aucune raison objective de me plaindre, mais ça ne va pas, ça ne peut pas aller. Hier soir, je marchais le long de la Seine, dans le plus beau lieu du monde, et je ne pensais qu’au Proche-Orient, à ses ravages, ses deuils infinis, les destructions et l’horreur. En traversant tous ces ponts parisiens, qui sont la métaphore de tout ce que j’essaie de faire dans mon existence et dans mon engagement rabbinique, j’étais bien obligée de constater que les ponts et les bâtisseurs de ponts sont bombardés non-stop en ce moment. C’est le propre des guerres, mais c’est très difficile, pour la mère, la citoyenne et la rabbin que je suis, de ne plus savoir comment les construire, les réparer ou empêcher qu’ils ne s’effondrent.

Comment décririez-vous les différentes phases par lesquelles vous êtes passée ces deux années ?

Evidemment, il y a d’abord eu le choc et le deuil après le 7-Octobre. Et puis, très vite, la sidération face au manque d’empathie pour les victimes israéliennes et à la jouissance que cette attaque a même provoquée chez certains. Des gens se sont mis à exprimer leur haine des Israéliens et des juifs, comme si cette rage était vertueuse, comme si elle les plaçait du bon côté de l’histoire. Je n’entendais plus dans ma tête que la voix de ma grand-mère rescapée d’Auschwitz, la voix du traumatisme de ma famille : « ça » recommençait, l’enchaînement qui avait conduit au pire, la stigmatisation, le silence de la majorité… L’antisémitisme serait toujours là, je ne pouvais faire confiance à personne. La montée en puissance de l’antisionisme et de la haine antijuive nous laissait, nous juifs, dans une encore plus grande solitude.

Mais j’ai également senti ce moment où certains des miens ont aussi vrillé, où la radicalité à l’intérieur de ma communauté est allée croissant. Au désespoir s’est greffé l’esprit de vengeance d’une opération militaire qui, pendant longtemps, de mon point de vue, pouvait parfaitement se justifier : Israël devait réagir militairement, récupérer ses otages, combattre le Hamas, cette idéologie assassine avec laquelle il sera toujours impossible de transiger. Et puis il y a eu cette bascule, difficile à dater, mais qui pour moi se situe vers mars 2025, quand Israël rompt le cessez-le-feu. C’est devenu « la guerre de Netanyahou » et de sa coalition, voulant à tout prix rester au pouvoir. Il y a eu les phrases abjectes de certains ministres israéliens – « La famine est une arme de guerre légitime », « Il n’y a pas d’innocents à Gaza », « Le retour des otages n’est pas la priorité ». Certains autour de moi voulaient n’y voir que des paroles de provocation. Mais depuis quand les mots ne se traduisent-ils pas en actes ? J’ai senti que je devais parler.

Vous avez ainsi rompu le silence, le 7 mai 2025, dans une tribune intitulée « Gaza/Israël : Aimer (vraiment) son prochain, ne plus se taire ». Vous y appeliez à l’arrêt des combats et parliez de « déroute politique » et de « faillite morale » du gouvernement israélien. Ce texte a libéré la parole d’autres voix juives en France, mais vous a aussi valu de nombreuses critiques…

Certains vont trouver cela naïf, mais j’ai été très surprise par la tempête que cette tribune a déclenchée.

Je l’avais écrite au retour d’un voyage en Israël, où j’avais rencontré, comme toujours, beaucoup de familles d’otages avec lesquelles je suis souvent en lien, comme celle du jeune Nimrod Cohen. J’ai assisté aux grandes manifestations qui ont lieu partout chaque semaine, j’ai parlé avec mes amis du monde intellectuel et culturel et mes amis rabbins qui sont atterrés et révoltés par la politique de ce gouvernement. Aussi, quand j’ai fait lire mon texte à ces Israéliens, ils se sont presque étonnés de sa banalité. Mais à sa parution en France, les attaques sont venues en déferlante : de l’extrême gauche, dont je dérangeais le narratif simpliste du sioniste toujours coupable ; mais aussi du sein de ma communauté. On m’a accusée de vouloir adopter une posture morale démagogique. De façon presque comique, l’historien Georges Bensoussan m’a comparée à une sorte de Marie-Antoinette déconnectée du réel et du peuple juif qui, lui, détiendrait le bon sens.

J’ai même vu passer une pétition contre moi disant que je constituais un danger pour le peuple juif, que je serais un faux rabbin qui trahirait les siens en parlant d’une crise humanitaire à Gaza… C’était troublant, parfois très douloureux, mais intéressant de voir que je recevais des leçons de judaïsme et de sionisme, de fidélité à mon peuple ou à Israël, de la part de gens qui, contrairement à moi, n’ont pas la nationalité israélienne, n’ont jamais vécu en Israël, ne parlent pas hébreu, n’étudient pas les textes, ne lisent pas la presse israélienne. Mais dans ces temps où n’existent plus que deux camps, les « amis » et les « ennemis », on passe très vite d’une catégorie à l’autre, et ceux qui prêchent la modération et la nuance sont dans le meilleur des cas traités de niais, de lâches, et le plus souvent, de traîtres. J’y vois le symptôme d’une maladie collective.

Quelle est cette maladie ?

Certains jours, j’ai l’impression que nous vivons tous dans un couloir de section psychiatrique, que nous sommes tous devenus fous. Récemment, j’ai relu le sermon que j’avais prononcé le premier shabbat après la catastrophe du 7-Octobre. J’avais raconté à ma communauté une célèbre légende hassidique de Rabbi Nahman, vieille de deux siècles. C’est l’histoire d’un roi qui voit dans un rêve que la récolte de l’année à venir est empoisonnée et que tous les gens qui la mangeront deviendront fous. Il en parle à son conseiller, qui lui propose de partager entre eux deux les restes de la récolte de l’année passée pour rester lucides. Le roi refuse en lui disant que non seulement il ne peut pas abandonner son peuple, mais que dans une société où tout le monde est fou, ce sont les gens sensés qu’on prend toujours pour des fous. Il décide alors qu’ils mangeront eux aussi de la récolte empoisonnée, mais marqueront leurs fronts d’un signe de reconnaissance pour se souvenir, en se regardant l’un l’autre, que leur lucidité est chancelante. Rétrospectivement, je tremble d’avoir eu cette vague prescience que nous étions tous menacés par la folie.

Depuis deux ans, j’ai le sentiment que ça se déroule sous mes yeux. Quelque chose s’est emballé, les voix de la radicalité hurlent autour de nous, le langage n’a plus de sens, des alliances complètement ahurissantes se créent, les gens ne parviennent plus à se parler, y compris au sein de leur propre famille… Et je déteste me sentir comme une sorte de Cassandre, qui annonce le pire et n’a aucun outil à sa disposition pour apaiser le monde, surtout pas les mots, alors que c’était jusqu’alors ma seule arme. Je cherche sur tous les visages cette marque, ce signe de reconnaissance qui nous rappellerait qu’un jour, à la fin de cette récolte empoisonnée, la raison reprendra ses droits.

Avec le recul, de quoi témoignent ces réactions d’hostilité à votre message du 7 mai ?

Le déni est pour moi le mot-clé. Dans ce temps de repli et de menace, j’ai vu un déni extraordinaire se développer autour de moi. D’un côté, le déni de l’antisémitisme, qui fait dire à certains qu’il ne serait que « résiduel », « conjoncturel », voire créé ou amplifié par les juifs eux-mêmes. Et puis un autre déni dans une partie de la communauté juive. A la publication de mon texte, beaucoup m’ont écrit pour me dire qu’il n’y avait pas de famine à Gaza, que tout cela faisait partie de la propagande du Hamas… En réalité, je comprends parfaitement ce phénomène, je sais quelle douleur et quelle histoire lui donnent naissance. Durant des siècles et des siècles, les juifs ont été les victimes impuissantes que personne ne voulait protéger, en tant de circonstances et de géo graphies que c’est très compliqué aujourd’hui d’entendre qu’ils puissent ne pas être « que » victimes, qu’on les dise « à la fois victimes et bourreaux ». Cela demande presque une reprogrammation de soi.

La difficulté pour la rabbin que je suis est que je dois accompagner mon peuple dans la consolation et la quête de sécurité auxquelles il a pleinement droit et, simultanément, que je dois l’accompagner dans son questionnement sur lui-même, dans sa possibilité de critiquer le gouvernement du seul Etat refuge dont il dispose. Et par moments, je ne sais plus si je dois tendre un miroir ou tendre les bras aux miens.

Dans le même temps, vous avez aussi vu affluer à votre synagogue de nouveaux fidèles, encore plus nombreux qu’auparavant.

Oui, cela montre que beaucoup de juifs en France étaient en attente de cette parole. Sur les réseaux sociaux, des gens se sont désabonnés de mon compte, mais cinq fois plus s’y sont inscrits. Dans la rue, des personnes sont venues me remercier, certaines m’ont même dit que cela leur avait permis de réengager la conversation avec des collègues avec lesquels elles ne pouvaient plus parler. Mais la plupart m’ont dit : « Merci de dire ce qu’on n’ose pas dire. » Et cette petite phrase fait partie du drame que nous vivons. Il existe une majorité silencieuse qui aspire à du débat, mais qui a peur et ne trouve pas l’espace pour le mener. Or, l’historien Yuval Noah Harari l’a très bien dit lors de la formidable interview qu’il a donnée cet été à Londres et dans laquelle il parlait des extrémistes de la droite israélienne : ce sont toujours les minorités qui font basculer l’histoire. Nous devrions tous être très conscients de cela.

Nous devons tous nous poser la question de savoir comment renforcer les voix de ceux qui combattent sur place pour la cohabitation et comment ne pas leur savonner la planche par notre soi-disant militantisme. C’est vrai du côté palestinien, dont je trouve que la défense nuit souvent terriblement à sa cause, mais c’est vrai aussi du côté juif. Dans un texte récent, la parlementaire israélienne Emilie Moatti, qui milite pour la paix, s’est adressée aux juifs de la diaspora en les implorant de ne pas tenir, à des milliers de kilomètres, un discours va-t-en-guerre que, précisément, des centaines de milliers d’Israéliens qui défilent chaque semaine dans la rue tentent d’éteindre dans leur pays. Je pense d’ailleurs que ce qui se passe en Europe n’est pas tant une importation du conflit que l’inverse, c’est une exportation de nos haines vers le conflit.

C’est-à-dire ?

La gauche israélienne et les juifs de la diaspora ont de plus en plus de mal à se comprendre, parce qu’ils ne font pas face à la même réalité. Celle-là doit sauver l’âme de son pays, sortir de cette impasse existentielle, tandis que ceux-ci doivent affronter un antisémitisme exponentiel et la confusion permanente faite entre juifs et Israéliens, peuple et gouvernement. Les Israéliens ne perçoivent pas toujours à quel point la diaspora se retrouve prise en étau entre l’extrême droite et l’extrême gauche, instrumentalisée par les uns et diabolisée les autres. trier dans le Livre de Jérémie, où se trouve cette histoire. Et les bras m’en sont tombés quand j’ai découvert que celui-ci s’appelait Netanyahou, Ismaël Ben Netanyahou ! Je ne vais certainement pas commencer à lire l’actualité dans la Bible, mais je trouve que ce curieux clin d’œil du texte nous invite à penser les dangers que nous courons dans une société polarisée, où nous n’arrivons plus à nous parler, ou seulement par slogans et invectives.

Quelle réflexion vous inspirent ces tensions internes au monde juif ?

Le monde juif n’a jamais parlé d’une voix unitaire et a même fait du débat une valeur quasi religieuse. Mais il est vrai que nous traversons un moment particulièrement difficile. De façon étrange et symbolique, entre les fêtes juives de Roch Hachana et de Yom Kippour, il y en a une un peu méconnue qui se nomme le jeûne de Guédalia. Cette journée commémore un attentat politique commis il y a deux mille cinq cents ans, dans une période de grandes dissensions. Un juif a assassiné un autre juif dénommé Guédalia, parce qu’il n’était pas d’accord avec lui. Les rabbins demandent aux juifs de jeûner ce jour-là, en guise de mise en garde contre la violence politique qui naît de l’incapacité à dialoguer. Cette semaine, par curiosité, je suis allée chercher le nom du meur-

Ce 23 septembre, alors que les juifs du monde entier célébraient la nouvelle année, la France a reconnu devant l’ONU l’existence d’un Etat palestinien. Quel regard portez-vous sur ce geste historique ?

J’ai toujours milité pour que naisse un Etat palestinien. Il y va de la vie des Palestiniens, mais il y va aussi de la survie d’Israël. Même si cela paraît irréaliste à beaucoup, je veux encore croire à la solution des deux Etats. J’ai écouté le discours d’Emmanuel Macron, son évocation du sort des otages et de la nécessité absolue du démantèlement du Hamas, mais comme beaucoup, je m’interroge sur le risque d’une parole non performative. Sur quoi débouche vraiment cette déclaration ? Comment s’assurer qu’elle nous fasse approcher d’un cessez-le-feu et de la libération des quarante-huit otages encore retenus à Gaza ? La société israélienne ne peut pas véritablement commencer son travail d’introspection et de réparation tant qu’ils n’ont pas été rendus. C’est ce que disent les grandes manifestations israéliennes du samedi soir.

Le monde entier a du mal à le comprendre, mais c’est encore le 7Octobre en Israël.

J’AI TOUJOURS MILITÉ POUR QUE NAISSE UN ÉTAT

PALESTINIEN. IL Y VA DE LA VIE DES PALESTINIENS MAIS

AUSSI DE LA SURVIE D’ISRAËL. JE VEUX ENCORE CROIRE À LA

SOLUTION DES DEUX ÉTATS.”

Comment imaginez-vous cette solution à deux Etats, alors que les terres palestiniennes sont morcelées, la bande de Gaza dévastée ?

En tant que rabbin, je n’ai aucune légitimité à tenir un discours de certitude géopolitique, et d’ailleurs je m’en méfierais. Mais pour être honnête, je ne crois pas non plus que la solution soit uniquement entre les mains des généraux et des diplomates. Il y a quelque chose dans ce conflit de si symbolique et passionnel, quelque chose qui convoque chez chacun ses propres fantômes, où se mêlent du religieux, de l’émotionnel, du théologique, du psychanalytique… Il doit y avoir un chemin d’imagination possible qui n’a pas encore été exploré. C’est pour cela qu’aujourd’hui je place mon espoir dans la créativité des écrivains et des artistes pour inventer d’autres possibles. Et qu’il est pour cette raison même totalement absurde de les boycotter. Mais ce qui est sûr, c’est qu’aucune solution ne passera par l’effacement de l’autre.

Dans un rapport publié le 16 septembre, la commission d’enquête de l’ONU a conclu qu’un « génocide » était en train d’être commis par Israël à Gaza. Pensez-vous l’usage du mot encore évitable ?

Peut-être qu’il faut commencer par énoncer une évidence : dire ou ne pas dire ce mot ne doit en aucune manière permettre de minorer ce qui se passe, d’affirmer que la situation n’est pas catastrophique et ne doit pas être jugée. Mais je distingue le nécessaire débat juridique, qui déterminera par la voix de la justice quel nom porte ce qui arrive à Gaza, de l’instrumentalisation symbolique qui en est faite dans le débat public.

Interviewé dans le quotidien italien « la Repubblica », l’écrivain David Grossman, qui accepte désormais d’utiliser le mot après l’avoir refusé, dit : « Une fois ce mot prononcé, il ne fait que s’amplifier, telle une avalanche. Et il apporte encore plus de destruction et de souffrance. » Contrairement à lui, je refuse d’employer ce mot aujourd’hui, mais j’adhère à l’analyse. Comme rabbin, exégète, écrivain, je ne peux pas m’empêcher de me demander où nous emmène le langage. A quelles fins certains ont utilisé ce terme dès octobre 2023, si ce n’est pour nazifier le juif, motif récurrent de l’antisémitisme depuis un demisiècle ? Pourquoi faudrait-il que j’emploie absolument ce mot avalanche, qui submerge l’autre, plutôt que « crime de guerre » ? Encore une fois, il ne s’agit pas de masquer le réel, mais on sait que pour nos consciences occidentales, le mot « génocide » met en branle un univers sémantique qui renvoie immédiatement à Auschwitz et bloque toute réflexion. Très vite, dans l’esprit de beaucoup, est étrangement remise en question la légitimité de l’existence d’Israël, comme si ce pays n’avait aucune raison d’exister, n’était qu’un implant colonialiste de l’Occident. Il n’y a pas à démontrer que les Israéliens ont un lien à cette terre, de même qu’on n’a pas à le démontrer pour les Palestiniens.

Cela ne fait pas pour autant de tous ceux qui s’alarment d’un « génocide » en cours à Gaza des « antisémites », comme les en accusent systématiquement les autorités israéliennes…

Absolument pas, je ne supporte pas l’instrumentalisation de l’antisémitisme, d’où qu’elle vienne. On a évidemment le droit de critiquer la politique israélienne sans être menacé de telles accusations. Lorsque je me suis rendue cette année à Yad Vashem [l’Institut international pour la Mémoire de la Shoah à Jérusalem, NDLR] pour la cérémonie officielle de Yom Hashoah, la Journée nationale du souvenir de la Shoah en Israël, j’ai été horrifiée par le discours de Netanyahou, qui présentait la guerre à Gaza comme une sorte de suite du combat contre le IIIe Reich. C’était insupportable, une véritable profanation de la mémoire. Ce genre d’outrance affaiblit le combat contre l’anti sémitisme, qui explose en Europe, qui n’a rien du tout de « résiduel », quoi qu’en dise le leader de La France insoumise. Simultanément, et plus que jamais, il faut aussi rester lucide sur l’infiltration des mouvements militants propalestiniens par ceux qui utilisent ce combat pour déverser leur antisémitisme. Que se passe-t-il, par exemple, dans la tête de quelqu’un qui juge « légitime » de s’en prendre aux juifs de France pour la politique d’Israël ? Ou dans celle d’une étudiante à la Sorbonne qui élimine tous les étudiants juifs

ou fantasmés tels par leurs patronymes – d’un groupe de classe WhatsApp ?

IL FAUT RESTER LUCIDE SUR L’INFILTRATION DES

MOUVEMENTS MILITANTS PROPALESTINIENS PAR CEUX QUI

UTILISENT CE COMBAT POUR DÉVERSER LEUR

ANTISÉMITISME.”

Il y a deux ans, vous disiez avoir l’impression de vivre le deuil des rêves qui vous avaient construite. Quel espoir vous reste-t-il aujourd’hui ?

Je m’aperçois qu’une phrase d’Antonio Gramsci, qui a été beaucoup citée, prend de plus en plus de puissance dans ma vie : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clairobscur surgissent les monstres. » Nous sommes dans un temps proprement monstrueux. Mais ce qu’on ne veut pas voir, c’est qu’à force d’avoir peur des monstres, on court le risque d’en devenir un soimême, c’est notre humanité qui s’en trouve entachée. Le réalisateur Nadav Lapid a très bien expliqué combien, pendant des années, il avait hurlé « non, non, non » contre le gouvernement de Netanyahou et comment cela avait fini par détruire son existence, jusqu’à ce qu’il décide de dire « oui » à la vie. J’en suis un peu là, à crier « non, non, non », et je ne sais pas encore si ce brouhaha horrible dans ma tête est là parce qu’un nouveau monde, plus beau, va surgir, ou si ce sera pire. Pour l’instant, je ne le vois pas, et pour survivre, j’ai mis en place quelques stratégies dans mon quotidien. C’est un peu ridicule à dire, mais je nage une heure par jour sous l’eau, avec un tuba, pour faire cesser les bruits du monde ; je me suis remise à apprendre l’arabe, parce que je ne vois pas comment parler de dialogue sans langue pour le faire ; j’étudie plus encore qu’avant, notamment les textes de ceux qui ont traversé une nuit semblable à la nôtre. Les voix que j’ai envie d’entendre résonner aujourd’hui sont celles de poètes comme le Palestinien Mahmoud Darwich ou l’Israélien Yehuda Amichaï. Tous ceux qui nous rappellent que si on ne replace pas l’humain au centre de nos débats et qu’on n’est pas capable de penser à l’autre en toutes circonstances, alors appeler la paix ne sert à rien.

Propos recueillis par Marie Lemonnier

Le Nouvel Observateur n° 3185 du 2 octobre 2025 pages 18-25

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