Solitudes : Témoignages de Sandrine et Jean-François

Jean-François et Sandrine, amis de plus de 40 ans (j'ai célébré avec eux leur mariage en Savoie le 4 août 1984), membres de la Mission de France à Chambéry, jeunes retraités et parents de trois garçons : Baptiste décédé en mai 2013 à l'âge de 27 ans, à la suite d'une blessure très grave dont il a été victime en 2011 de l'autre côté de la Méditerranée où il assurait des reportages sur « les printemps arabe s», Hugo et Simon.
Sandrine et Jean-François ont trouvé des mots pour exprimer l'indicible : la douleur extrême, la solitude et l'angoisse, la précarité et la force de la foi. MERCI
Denis

« Traversée en solitaire » de Sandrine 

J'ai eu dans ma vie de femme et de mère une descente aux enfers à la suite de la naissance de notre second fils. Cela m’a conduite à une hospitalisation d’une semaine en psychiatrie et il m’a fait réaliser assez violemment que malgré mon entourage aimant ma croyance en Dieu cette traversée serait (et fut) terriblement solitaire.

Celles et ceux qui affrontent la maladie grave ou une séparation douloureuse d'un conjoint expérimentent aussi cela. J'avais donc traversé à 26 ans un désert aride, une frontière fragile entre « normalité » et « étrangeté/folie/angoisse » et expérimenté l'incommunicabilité de ce gouffre qui semblait sans fond.

Que dire de la solitude liée à la perte de Baptiste, l’un de nos enfants ?

Les livres reçus à sa naissance : j’attends puis j’élève mon enfant ne comportait pas de tome 3 : je perds mon enfant...

Aucun manuel pour cette souffrance. La poésie comme une bouée parfois : « je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante » « le soleil des vivants n’échauffe plus les morts » « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » (Lamartine).

Le premier matin le sentiment d'un vide insurmontable. Que la « légèreté » de vivre, cette confiance profonde en la vie sombrée avec moi, et que la vie s'ombrait de noir. Que l’enclos dont parle Marion Muller Colard s’était ouvert à tout vent : j'avais perdu le fil qui me reliait au vivant, à mes proches et je lisais dans leur silence, parfois leur absence, cette menace et cette peine que j’incarnais par ce vécu. L'incommunicabilité de ce vécu, certains pourtant l'ont approché courageusement en s'asseyant à nos côtés, sans mots mais en nous accueillant avec tant de douceur. Malgré l'ébranlement que ce séisme provoquait en eux, j’en suis consciente.

Sentiment d'être « hors de moi », étrangère à moi-même et donc à l'autre, mon conjoint, dans ce vécu singulier, cette perte qui, nous le savions au premier jour, nous laisserait inconsolables. J'ai eu souvent besoin de m'isoler du monde pour ne pas être « obligée »... de sourire, parler, faire bonne figure.
Pour me relier par la pensée à d’autres femmes ayant vécu des pertes d’enfants, mon arrière-grand-mère et son fils blessé durant la guerre. Et toutes les autres d'hier et d’aujourd’hui pour tenter de me relier à Dieu que je trouvais si silencieux. Mon cri lui demandait des comptes.
Où es-tu Dieu ? Pourquoi ?

Ce cri cohabitait pourtant avec cette croyance profonde qu’il me portait silencieusement dans ses bras... Et qu’au cœur de ma béance, Dieu s’était installé silencieusement et patiemment. Je vivrai jusqu’à la fin de mes jours avec cette béance en moi, cette part manquante et cela, oui à modifié ma relation à Dieu. Non pas que je n’aie jamais cru à un Dieu sauveur ou comptable (mais bon je lui demandais un peu des comptes quand même !).

Du Pourquoi hurlé dans la solitude de la montagne ou murmuré au milieu d’une fête, j’ai peu à peu trouvé un chemin de crête vers un Pour quoi ? La vie de Baptiste notre envolé nous laisse en héritage des centaines d’éclats de vie, d'En-Vies. Nos enfants et ce Dieu habitant ma béance m’invitent à transformer ce Pourquoi ? en Pour Quoi ? Cela retisse le fil de trame avec les vivants, les fragiles et fêlés toutes les de toutes catégories, mes sœurs et frères.

« L’indicible » par Jean-François 

Je suis né dans une famille aimante, croyante et pratiquante, très engagée dans les mouvements d'Action catholique, avec de nombreux oncles tantes cousins, cousines...
Une enfance heureuse et insouciante ponctuée par les rites réguliers d’une paroisse rurale et les engagements de mes parents, dans une foi simple et naturellement inscrite dans la vie quotidienne.

Une solitude traumatisante

Puis-entre 5 et 11 ans plusieurs opérations et de nombreuses semaines à l'hôpital sans que rien ne me soit dit de ce qui se passait (les médecins ne me parlaient pas, mes parents non plus enfermés par leur milieu, leur culture, le contexte de l'époque). J'ai appris de force à vivre avec ce vide, ces peurs, sans avoir encore les capacités de comprendre, sans arriver à poser des questions.

Je me suis réfugié dans la lecture de tout ce qui me tombait sous la main à la maison.

Ce fut ma première bulle de solitude, un havre salutaire, une île juste pour moi, le rêve et l’évasion, l’occasion de découvrir un monde infini, de tenter l’oubli de ces périodes angoissantes.

Adolescent, j'ai peu à peu « effacé » cette période de mon quotidien, du moins je le croyais. J’ai rompu avec la pratique religieuse avant de renouer via la Mission de France en 1980.

Une solitude en couple 1990-1991

Bien des années plus tard après la naissance de notre deuxième enfant Sandrine a vécu une profonde dépression. J’ai accompagné cette période vaille que vaille, impuissant face à la douleur intense qu’elle vivait, que les deux enfants petits ressentaient ; douleur qui bousculait tout sur son passage.

Deux ans plus tard, en 1991 et après une thérapie pour chacun, nous avions retrouvé un équilibre, différent, seuls ou à deux. Pour moi cette thérapie fut un cadeau car j'avais « creusé » mes forces, mes failles, tout ce qui m'avait construit aussi, la foi, la confiance.

Une solitude indicible avril 2011 mai 2013
« Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Le décès de Baptiste a 27 ans après 2 ans de douleurs intenses, de batailles, d’espoir, de chocs, mais aussi de rencontres et de dialogues profonds avec lui, ses frères, sa compagne, ses amis, nos amis et leur soutien fort permanent, inconditionnel . Un tsunami a renversé nos vies, ma vie, remis en question la façon de vivre ma foi, le fait même de croire. La solitude est devenue immense, subie dans ce que la douleur avait d'indicible, même entouré soutenu, tout me paraissait vain et dérisoire. Cette cicatrice-là se réouvre parfois tapie dans l'ordinaire des jours des dates anniversaires des rencontres.

Ce n'était pas possible que Dieu « permette » ça. J'ai rangé mes guitares étant dans l'incapacité de chanter. J'ai alors cultivé la solitude, en couple aussi parfois décalés que nous étions par notre façon de vivre cette épreuve sans terme.

Le chalet, l'équipe et le livre.

Un chalet d'altitude est notre refuge, le silence minéral qui l'entoure un ressourcement, sa rusticité simple éloigne les futilités, la neige d'hiver et les randos d'été nous font remettre les pieds sur terre. J'ai retrouvé le goût d'être un être social, capable d'empathie, bénévole en associations, de vivre une vie d'équipe, j'ai un peu ressorti les guitares

La vis d’équipe et la lecture de « l’autre Dieu » (de Marion Muller Colard Labor et fidès 2014) il y a quelques années m'ont aidé à redevenir à la fois vivant et en deuil, dans une foule et seul, seul et me sentant entouré des êtres qui me sont chers, petit grain de sable dans l'océan de milliards de dunes

Seul volontairement,. maintenant, debout en équilibre (la plupart du temps!) dans le bruit du monde qui va et présent au silence nécessaire et vital.

Et puis : « Tu es ce Dieu fragile en moi, le Dieu de tous mes désarrois. Celui du monde immense et celui du silence. »

Pardonne-moi Dieu de t’avoir quitté... je lisais !

Source :
Lettre aux Communautés de la Mission de France
N° 326 Juillet Septembre 2025
Solitudes pages 31-35

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