Des ouvriers français requis au service du travail obligatoire rentrant de Vienne font halte en gare de Thionville, le 9 août 1945.  - / AFP

Des ouvriers français requis au service du travail obligatoire rentrant de Vienne font halte en gare de Thionville, le 9 août 1945.  - / AFP

Alors que 50 jeunes missionnaires sont béatifiés samedi 13 décembre 2025 à Notre-Dame de Paris pour avoir payé de leur vie leur apostolat auprès des Français du STO, le recteur de l’Institut Catholique de Paris souligne l’actualité d’une résistance spirituelle puisée aux sources de l’Evangile face à la tentation de la loi du plus fort.
Le 13 décembre 2025, 50 jeunes hommes seront béatifiés à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Tous se sont illustrés par leur apostolat auprès des requis du service du travail obligatoire, le sinistre STO. Ils ont soutenu, humainement et spirituellement, les jeunes ouvriers français, séparés de leur famille et livrés à la propagande et à l’idéologie allemandes. Certains étaient prêtres ou séminaristes ; la plupart étaient des militants de l’Action catholique, dont la Jeunesse ouvrière chrétienne.
Parmi les 50, trois anciens élèves de l’Institut catholique de Paris : Maurice Rondeau, prêtre de Meaux, mort à Buchenwald le 3 mai 1945 ; Jean Batiffol, prêtre de Paris, mort à Mauthausen le 7 mai 1945, et Jean Tinturier, séminariste du diocèse de Bourges, mort à Mauthausen, le 16 mars 1945, à l’âge de 24 ans. Après quelques années à Issy-les-Moulineaux, Jean Tinturier est encore au séminaire des Carmes lorsqu’il entend l’appel à la mission du cardinal Suhard. Avec deux autres de ses camarades, Louis Kuehn et François Donati, il décide, malgré l’avis de ses supérieurs, de partir en Allemagne pour participer à l’apostolat auprès des ouvriers français.

Missionnaires traqués

Discrètement, car la prudence est de mise, ils portent le message de l’Évangile. Tout cela pourrait paraître bien innocent, voire dérisoire. Pourtant, très vite, les Allemands s’en irritent et s’en inquiètent. Le 3 décembre 1943, Ernst Kaltenbrunner, chef de l’Office central de sécurité du Reich, qui sera plus tard jugé à Nuremberg et condamné à mort, prend des mesures vigoureuses. Par une ordonnance interne, il interdit tout apostolat catholique.

Les jeunes missionnaires sont traqués, arrêtés, torturés parfois. Ils doivent signer la condamnation suivante : « Par son action catholique auprès de ses camarades français, pendant son temps de service du travail obligatoire, a été un danger pour l’État et le peuple allemand. » Ils sont alors envoyés dans les camps de concentration. Les nazis ont compris le danger que représentait un tel apostolat. La résistance de ces hommes ne fut pas une résistance armée, mais une résistance spirituelle. Et le message de l’Évangile est insupportable aux esprits idéologues et totalitaires.

L’émergence de figures de résistance

Pendant l’occupation, l’Institut catholique de Paris, comme nombre d’institutions françaises, est habité par les interrogations d’alors. Des figures de résistance émergent. Dès 1933, Robert d’Harcourt, germaniste, alerte avec force sur les dangers du nazisme. Il aime et connaît l’Allemagne et s’alarme de la voir tomber dans un paganisme qui exalte la violence.
Durant la guerre, il s’engage dans la résistance, avec ses deux fils, Pierre et Charles, qui seront arrêtés et déportés à Buchenwald. Son cousin, Bernard de Franqueville, lui aussi professeur de droit à l’Institut catholique, est déporté et meurt le 31 janvier 1945 à Dachau. Yves de Montcheuil, jésuite, professeur de théologie, entre dans la résistance. Alors qu’il assiste, par son ministère de prêtre, les jeunes du maquis des Glières, il est arrêté, puis fusillé le 11 août 1944 à Grenoble.

Vigies dans un monde turbulent

Avec Robert d’Harcourt, ils ont écrit ensemble dans Les Cahiers du témoignage chrétien, revue clandestine de la Résistance. Toutes ces figures sont des exemples d’une résistance désarmée, car elle est d’abord intellectuelle et spirituelle. C’est dans ce contexte que Maurice Rondeau, Jean Batiffol et Jean Tinturier prirent le chemin héroïque de leur apostolat. Être chrétien est une forme de résistance lorsque le monde s’éloigne de lui-même et verse dans la violence.

Cent cinquante ans après leur fondation, la vocation des Universités et Instituts catholiques est bien de rester ces lieux où, tout en étant embarqué dans l’histoire avec le reste de l’humanité, on s’efforce de garder la hauteur de vue que donne l’attachement à l’Évangile, comme des vigies dans un monde turbulent. Aujourd’hui encore, la liberté, la dignité, la paix sont menacées par des puissants que seuls guident l’argent, la violence et l’orgueil.

À ce titre, les mots que Robert d’Harcourt écrivit pour dénoncer « l’Évangile de la force », c’est-à-dire la tentation de la loi du plus fort et de l’embrigadement des masses, résonnent comme un programme : « Pour nous, mes chers amis, nous tenterons de rester fidèles, fidèles à ces choses aujourd’hui périmées : la dignité de l’homme qui est liée à sa liberté ; le respect des alliances et des paroles données ; le respect des peuples, même quand ils sont petits. Nous nous rangeons résolument du côté des valeurs et des mots qui n’ont plus cours. Et cet anachronisme, c’est notre fierté. Le dynamisme ne sera pas pour nous un Credo et la force ne sera pas une absolution. Nous garderons aux mots leur sens, nous ne parlerons pas de courage quand nous nous mettrons du côté du fort, ni de fierté quand nous capitulerons. » (Extrait d’une brochure clandestine de juillet 1941). Chacun pourra actualiser la portée de telles paroles.

 

Emmanuel Petit

Recteur de l’Institut Catholique de Paris

 

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