FLORENCE BROCHOIRE POUR LA VIE

FLORENCE BROCHOIRE POUR LA VIE

Rien n’arrête cette jeune femme, pas même la maladie neuromusculaire dont elle est atteinte depuis la naissance. Écrivaine et entrepreneuse, elle est aussi vierge consacrée. Une rencontre forte à l'occasion de la Journée mondiale de la vie consacrée, ce 2 février 2023.

J’ai une maladie génétique au nom grec imprononçable qui s’apparente à une myopathie. Mes parents ont pourtant toujours refusé de m’élever différemment de mon frère et ma sœur valides. Ils se sont ainsi battus pour que je n’aille pas dans un circuit spécialisé. Et c’est un beau cadeau qu’ils m’ont fait là car j’ai pu me construire sans m’interdire quoi que ce soit, sans avoir peur. Au fond, j’ai pu aborder l’existence comme n’importe quel enfant, dont le propre est de n’avoir pas conscience de ce qui est normal ou non, de ce qui est possible ou non.
Un jour, la maîtresse a demandé combien il y avait d’élèves dans la classe. « On est 23 plus Charlotte », a répondu une camarade. Je suis rentrée à la maison en larmes. Ma mère m’a tirée de mon fauteuil pour me prendre sur ses genoux, puis elle m’a ouvert les yeux pour le reste de mes jours : « Oui, c’est injuste, mais c’est comme ça, alors tu fais au mieux. »
J’avais 7 ans, et, ce soir-là, j’ai appris une précieuse leçon de vie : on ne doit pas consacrer son énergie à des choses qui n’en valent pas la peine. Aujourd’hui encore, je fais face à des situations d’injustice, à des mentalités qui me mettent sur la touche. Sans cette capacité à rebondir et à avancer que ma mère a su me transmettre, je m’arrêterais tout le temps 
L’école Sainte-Marie de Neuilly (Hauts-de-Seine) est le seul établis­sement à m’avoir acceptée. J’y ai fait toute ma scolarité jusqu’à l’hypokhâgne. J’en rends grâce à présent mais, à l’époque, j’ai eu beaucoup de mal. C’est l’histoire de la graine semée au bord du chemin et qui n’a pas du tout pris racine… Il faut dire que j’étais une adolescente rebelle, gothique avec des cheveux roses et un piercing à la langue.
Le cadre normatif de cette école m’étouffait au point que j’ai nourri une haine du catholicisme et des catholiques en général. J’étais tellement en rupture avec l’Église que je n’allais même pas à la messe de Noël en famille, au grand dam de ma grand-mère.

Mon rejet du handicap était aussi fort que mon rejet de la foi. J’écartais tout ce qui pouvait m’en rapprocher. Le chien d’assistance par exemple : avoir l’air aveugle en plus du reste, non merci !
Aujourd’hui, je suis bien contente d’avoir mon labrador India qui sait activer un interrupteur ou ouvrir une porte. Elle brise la glace aussi, permet aux gens d’entrer plus facilement en contact avec moi. Mais voilà, dans mes jeunes années, j’étais prisonnière de mes clichés sur les personnes handicapées. Je n’en connaissais aucune et je voyais le handicap comme un milieu misérabiliste, pas attirant ni fun.
Malgré mes efforts pour ne pas y penser, mon handicap se rappelait sans cesse à moi du fait du manque d’accessibilité. Un dimanche soir, j’ai donc décidé d’ouvrir le blog Wheelcome pour raconter avec humour les galères ubuesques d’une Parisienne en fauteuil roulant. Dès la semaine suivante, les équipes de l’émission Sept à huit déboulaient chez moi !
Puis un éditeur chez Grasset me contactait pour me proposer de me raconter dans un livre. J’étais soudain érigée en porte-parole des personnes handicapées, et cela n’avait rien d’évident. Des centaines de lecteurs qui vivaient la même chose que moi m’écrivaient. Échanger avec eux a fait tomber tous mes a priori à leur égard, et j’ai commencé à me réconcilier avec mon handicap.
Dans l’agence de publicité parisienne où je travaillais, j’étais stimulée à plein de niveaux. En même temps, je sentais que ce boulot dévorait une énorme partie de mon énergie, et pourquoi ? Pour des bouteilles de shampoing ! Quel gâchis (rires) 
À cette période, une copine m’a invitée à son mariage dans le sud de la France. Elle avait veillé à ce que tout soit accessible sur place, mais elle avait oublié un détail : le trajet entre la gare et le lieu de la cérémonie. Je n’avais aucun moyen de me déplacer, si bien que je n’ai pas pu y aller. On parlait alors beaucoup des premières plateformes de location de voitures entre particuliers. Il n’en existait pas pour les véhicules adaptés. J’ai aussitôt quitté mon travail dans la pub pour lancer ma start-up, Wheeliz.

Le même été, une amie de Sainte-Marie m’avait conviée à son mariage (encore un !). La perspective d’une plongée dans la sphère « catho » me faisait horreur, mais j’avais accepté par fidélité à cette amitié. Grand bien m’en a pris car j’allais mesurer combien j’étais pétri de clichés sur les catholiques… D’abord, pendant la cérémonie, j’ai eu l’impression de pouvoir toucher du doigt la foi de la mariée : elle irradiait.
Ensuite, j’ai passé la meilleure soirée de ma vie ! Je suis rentrée chez moi avec un truc coincé au travers de la gorge : ces jeunes cathos tellement sympas, intéressants et ouverts, ils ont quelque chose que mes potes cool de la pub n’ont pas. Ils sont solides. Ils savent qui ils sont.
Je m’en suis ouverte le soir même à l’une des étudiantes qui se relaient pour m’aider dans mon quotidien. Et le dimanche suivant, je l’accompagnais à la messe à Saint-Germain-des-Prés, à Paris (VIe). Je redoutais le moment de la paix du Christ que je détestais depuis toujours. Alors, quand j’ai vu le prêtre venir vers moi pour me la donner, j’ai regretté d’être venue… Mais en me prenant les mains, il s’est écrié : « Ah, je suis tellement content que tu sois venue ! » Pétrifiée, je n’ai rien entendu d’autre que la voix du Père qui se réjouissait de mon retour à la maison. Et j’étais aussi heureuse que Lui ! Je faisais l’expérience de la miséricorde de Dieu et elle m’avait touchée en plein cœur.

Peu après, j’ai découvert que l’édifice ultramoderne que je voyais depuis ma chambre était en fait une église ! J’y ai rencontré une petite commu­nauté multiculturelle, populaire et joyeuse. C’est là, dans la paroisse Saint-Luc, à Paris (XIXe), que je me suis préparée à la confirmation et que j’ai pu goûter à la joie de servir, via l’aumônerie et l’accueil des personnes migrantes notamment.

J’avais le sentiment d’avoir trouvé ma place. Puis vint le premier confinement au printemps 2020… Sale période. J’ai dû mettre mes 12 salariés en chômage partiel. Mon propriétaire m’a expulsée de mon appartement. Pire, ma grand-mère est morte. J’étais perdue. Je me rappelle avoir prié ainsi : « Seigneur, où est-ce que tu m’attends ? Quelle ville ? Quel métier ? »

Le dimanche suivant, j’attendais devant mon écran que la messe en ligne débute. Et là, j’ose l’avouer au risque de passer pour une illuminée, j’ai entendu une voix me dire : « Vierge consacrée. » Cette drôle d’expression a convoqué dans mon imaginaire les vierges sacrifiées pour le Minotaure ! Je suis allée vérifier sur Wikipédia et l’article dédié à l’Ordo virginum, la plus vieille forme de vie consacrée, m’a passionnée. Je ne savais pas que l’on pouvait tout donner au Christ en vivant dans le monde.

J’étais si absorbée par ma lecture que je n’ai rien entendu de la messe. Sauf quand le prêtre a dit : « Seigneur, en cette Journée mondiale de prière pour les vocations, nous te prions… » À cet instant-là, j’ai compris que « vierge consacrée » était la réponse de Dieu. Il me proposait un chemin de bonheur qui me laissait libre de faire ce que je voulais. C’était évident, limpide, tellement cohérent. Mon curé m’a rapidement mise en lien avec le vicaire épiscopal pour les vierges consacrées du diocèse de Paris, et c’est ainsi que je me suis mise en route.

Mon nouvel appartement était à Pantin, en Seine-Saint-Denis, mais je continuais à aller à Saint-Luc, avec un amour viscéral pour ma paroisse. J’ai senti à un moment donné que cette relation n’était pas ajustée. C’était au Christ que je devais me consacrer, pas à une paroisse ! Aussi, du jour au lendemain, j’ai décidé de quitter Saint-Luc, donc mon diocèse, pour servir l’Église dans celui de Saint-Denis.

J’étais d’autant plus sûre de mon choix que je savais être appelée à me donner là où il y a moins de ressources. J’aime l’Église quand elle est pauvre. J’aime m’entourer de gens qui ne me ressemblent pas et, dans ce diocèse, dont la diversité culturelle, religieuse et ethnique est si grande, je suis servie !
Des personnes qui ne se seraient jamais sans doute croisées se sont rencontrées le jour de ma consécration, le 1er mai 2022. Il fallait voir les « tradis » versaillais vibrer au rythme de la chorale africaine ! Ou mes amis musulmans parler avec ceux qui ne croient pas. Je n’envisage pas ma vie autrement que dans cette fraternité vécue simplement. Je suis toujours très intégrée au diocèse de Paris, étant étudiante au collège des Bernardins et bénévole à la Maison Bakhita, mais quelle joie de fleurir à Saint-Denis, là où Dieu m’a plantée !

Un acteur majeur dans le paysage de la mobilité
« Je suis heureuse d’avoir réussi à fonder et à développer le premier site collaboratif de location de voitures aménagées. Ce service tient aujourd’hui une place essentielle dans le paysage de la mobilité. En effet, il la rend accessible sur le plan géographique, mais aussi financier, à des personnes handicapées qui ne vivent souvent que de minima sociaux.
L’été 2021, j’ai dû revendre mon entreprise à APF France handicap. Ce fut difficile, mais je sentais que j’avais accompli ma mission. Le temps était venu d’ouvrir les mains et de confier les rênes à une structure qui aurait les moyens de la faire grandir. »

Wheeliz.com

Les étapes de sa vie
1990 Naît à Paris.
2012 Crée le blog Wheelcome, « les aventures d’une jeune Parisienne en fauteuil roulant ».
2013 Reçoit son diplôme du Celsa, puis travaille dans une agence de publicité.
2014 Lance Wheeliz, société de location de voitures aménagées.
2015 Publie Ne dites pas à ma mère que je suis handicapée, elle me croit trapéziste dans un cirque (Grasset).
2018 Reçoit le sacrement de la confirmation.
2020 Devient bénévole à la Maison Bakhita, centre d’accueil et d’intégration des personnes migrantes du diocèse de Paris.
2021 Revend Wheeliz à APF France handicap.
2022 Est consacrée dans l’Ordo virginum à la basilique de Saint-Denis.

Comment... la maladie peut être une lumière pour la vie spirituelle
1. 
Aimer sa différence
Tout ce qui est rare est précieux, y compris quand on parle d’humanité. Nous vivons dans un monde où les objets atypiques sont précieux dans le sens où leur valeur matérielle est élevée. Pourtant, si on transpose cette qualité aux êtres humains, il semble que la conformité à la norme soit la règle qui prime ! Et on n’hésite pas à cacher voire supprimer les imperfections et les anomalies… Mais la norme n’existe pas, c’est une construction.
Et si nous décidions de considérer notre différence non pas comme quelque chose qui nous sépare des autres mais comme une source de richesse, un petit plus que les autres n’ont pas ?

2. Se laisser aider
Notre faiblesse permet aux autres de se donner, elle peut être le lieu d’exercice de la charité de mon frère ou de ma sœur. Il est parfois honteux ou gênant de laisser l’autre nous aider. J’imagine l’humilité et la confiance dont saint Pierre a dû faire preuve quand le Christ a voulu lui laver les pieds.
Laisser l’autre nous aider permet non seulement que celui-ci pose un acte de charité, mais nous apprend aussi à renoncer à notre orgueil, à ouvrir les mains pour lâcher sa petite fierté et se faire plus pauvre et humble.

3. Se laisser rencontrer 
« Il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux ! » (Matthieu 19, 24). On n’est pas riche que d’argent, mais aussi de relations, de santé, de performance… La faiblesse, la maladie sont donc la chance pour nous de nous délester de ce qui nous encombre, de nous incliner et de baisser la tête pour passer par la porte étroite.
C’est le lieu où le Christ peut venir à notre rencontre. Lui seul peut nous aider à traverser les épreuves, mais à condition de lui donner l’espace pour agir, de nous rendre compte que c’est uniquement en nous reconnaissant impuissant et en mettant notre petite main toute faible dans la sienne qu’il pourra nous relever et nous sauver.

Alexia Vidot

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