La croix, qui ornera le Stade de France le 25 septembre 2026 à la venue du pape Leon XIV, a été réalisée par l'association SOS Calvaires du Maine-et-Loire. (Jean-Michel Delage /Hans Lucas. AFP)

La croix, qui ornera le Stade de France le 25 septembre 2026 à la venue du pape Leon XIV, a été réalisée par l'association SOS Calvaires du Maine-et-Loire. (Jean-Michel Delage /Hans Lucas. AFP)

Fidèle héritier d’un catholicisme sensible aux injustices et aux persécutions et critique des nationalismes, Léon XIV va côtoyer en France une Eglise qui se méfie de la société et table sur le succès de la frange identitariste de sa jeunesse.

Pape Léon XIV

Léon XIV a inscrit dès ses premiers jours son pontificat dans la lignée de la grande tradition du catholicisme social. En choisissant le nom de Léon, il a mis ses pas dans ceux de Léon XIII (1810-1903), auteur de l’encyclique Rerum Novarum (1891), qui a renouvelé l’approche sociale de l’Eglise.

Malgré son opposition virulente au communisme, les saillies de Léon XIII le verraient sûrement aujourd’hui être sifflé comme Jean-Luc Mélenchon à un congrès du Medef. «D’une manière générale, que le riche et le patron se souviennent qu’exploiter la pauvreté et la misère, et spéculer sur l’indigence sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines. Ce serait un crime à crier vengeance au ciel, que de frustrer quelqu’un du prix de ses labeurs», écrivait ce pape.

Fidèle héritier de cette interpellation, voix d’un christianisme social sensible aux injustices et aux persécutions et critique des nationalismes, Léon XIV va rencontrer en France une Eglise qui s’est bien éloignée de ces préoccupations. Elle en a pourtant été le fer de lance dans la seconde moitié du XXe siècle, quand de nombreux catholiques ont partagé la conviction que leur place était au cœur de la société. Les prêtres ouvriers en ont été l’image la plus marquante, mais cette tradition a irrigué de nombreux milieux. Quiconque a milité à gauche a déjà croisé un catho pouvant disserter des heures sur ce noble héritage…

Le pontificat de Jean Paul II (1978-2005) a pourtant ouvert une nouvelle période, et l’institution a marqué de plus en plus de distance et de méfiance à l’égard de ces courants, accusés des pires maux. On entend encore dire régulièrement qu’en faisant entrer la guitare sèche dans les églises, les cathos de gauche les auraient vidées… Analyses un peu rapides, ignorantes des sources lointaines d’une déchristianisation qui était déjà jouée en 1968 et dont les effets sont désormais plus que visibles.

Que retiendra-t-on de la venue du pape en France ?

En France, cette sécularisation semble avoir durablement traumatisé une partie de l’institution, qui se méfie désormais plus de la société qu’elle n’a le désir de la rejoindre. La logique de citadelle assiégée empoisonne le corps ecclésiastique, qui n’a d’ailleurs, quinze ans après, toujours pas digéré l’épisode de la Manif pour tous.

Dans ce contexte, les initiatives des héritiers du christianisme social sont accueillies avec froideur, voire avec mépris. Cette tendance que l’on aime dire morte et enterrée garde pourtant une forme de dynamisme. Le Mouvement rural de jeunesse chrétienne, créé en 1929, rassemblait encore l’été dernier 2 000 personnes lors de son festival. La Jeunesse ouvrière catholique compte elle aussi encore 10 000 adhérents, et fête en 2027 ses 100 ans. Partout en France, la tendance d’un christianisme ouvert, voire progressiste demeure structurante dans la vie paroissiale et associative. Elle trouve aussi d’intéressants renouvellements, en témoignent le succès de l’association écologiste Lutte et Contemplation, du groupe féministe Magdala, ou du café le Dorothy à Paris.

Mais, c’est vers une autre jeunesse qu’une partie de l’institution inquiète se trouve attirée, celle née du curieux «syncrétisme nationaliste» entre de jeunes identitaires athées ou néopaïens et des néotradis. Un gloubi-boulga idéologique rassemblé par la haine de l’islam, la peur panique du «grand remplacement». Un milieu confus d’où sortent des figures comme le jeune Quentin Deranque, présenté comme un bon paroissien alors qu’il adhérait aux idées néonazies. Mais ce milieu qui aurait pu rester marginal rencontre une forme de succès, porté par des rassemblements comme le pèlerinage de Chartres, ou les camps d’été d’Academia Christiana. Ils croisent les intérêts des fortunes de Vincent Bolloré et de Pierre-Edouard Stérin, qui partagent leur angoisse civilisationnelle.

Mais plus inquiétant, et inédit, ces courants ultra-minoritaires ont désormais des relais au cœur même de l’épiscopat. Pour la veillée du pape au Stade de France, il a ainsi été demandé à l’association SOS Calvaires de réaliser la croix. En 2022, Street Press avait révélé que derrière son projet de restaurer les calvaires sur les routes françaises, se cachait un projet identitaire assumé : «Un calvaire, c’est un étendard. C’est un drapeau qu’on plante», assumait celui qui est toujours président du CA de l’association. Cette dernière a multiplié les compagnonnages avec des figures et mouvement d’extrême droite.

Ce choix, pour une célébration organisée au cœur d’un diocèse créolisé, frôle l’hérésie. En parallèle, l’évêque du lieu Etienne Guillet œuvre pour inviter des jeunes juifs et musulmans à l’événement, défendant dans une vidéo publiée sur Instagram «la foi qui nous donne envie de bâtir la paix et de tisser des liens». Un «en même temps» dont l’Eglise a seule le secret, mais qui à six mois d’une élection présidentielle pourrait bien apparaître comme irresponsable.

Que retiendra-t-on de la venue du pape en France ? Probablement rien de tout cela. Car c’est Léon et lui seul qui marquera l’événement de son empreinte. Quelques paroles, un geste bien senti, pourraient bien réduire en miettes tous ces efforts pour orienter l’événement vers une grand-messe d’autocélébration identitaire. Le 18 septembre, dans un discours, il a réaffirmé une vérité fondamentale : «L’Eglise n’existe pas pour elle-même.»

Théo MOY

(1) Théo Moy est directeur de la rédaction du mensuel chrétien le Cri et coauteur d’un livre à paraître sur les cathos de gauche aux éditions du Seuil avec Tiphaine Langlois.

Libération le 23/09/2026

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