Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis, dans son bureau de l’hôtel de ville • OLIVIER LEJEUNE / MAXPPP

Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis, dans son bureau de l’hôtel de ville • OLIVIER LEJEUNE / MAXPPP

[Voyage de Léon XIV en France : J-14] Plus de 80 000 jeunes sont attendus à Saint-Denis pour une veillée de prière au Stade de France, le 25 septembre 2026. Le maire insoumis exprime ici sa joie d’accueillir l’événement et témoigne de l’articulation de son engagement politique avec sa foi musulmane.

Nous imaginions son bureau plus grand, tant Bally Bagayoko a acquis une notoriété considérable depuis son élection au premier tour comme maire de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 15 mars 2026. Ce fils d’immigrés maliens n’a pas seulement offert à la France insoumise (LFI) sa première commune de plus de 100 000 habitants : il a donné un visage à une nouvelle génération politique issue des quartiers populaires. L’édile en a payé le prix, faisant face à une vague de désinformation et de propos racistes dès les premières heures de son mandat.

Né en 1973, ayant étudié la géopolitique à l’université Paris-VIII, Bally Bagayoko a fait ses classes au sein du Parti communiste français (PCF), prépondérant à Saint-Denis depuis les années 1920. C’est dans ce contexte qu’il est embauché comme cadre à la Régie autonome des transports parisiens (RATP), dont le communiste dionysien Jacques Marsaud était directeur général adjoint. Dans un article paru à l’été 2026, Le Canard enchaîné insinue qu’il occupait un emploi fictif, ce que contestent l’actuel maire de Saint-Denis et la RATP. Une enquête préliminaire a été ouverte par le Parquet national financier.

Au centre de toutes les tensions politiques, Bally Bagayoko est un habile communicant et un stratège né. Le PCF l’ayant écarté pour succéder au maire Didier Paillard, il se rapproche de LFI. Il évolue aux côtés du député LFI Éric Coquerel et de l’élu de Saint-Denis Madjid Messaoudene, connu pour avoir organisé la « marche contre l’islamophobie » à Paris en 2019 : un rassemblement qui a scellé l’alliance entre la mouvance mélenchoniste et l’électorat populaire musulman.

Après son échec aux municipales de 2020, Bally Bagayoko a conduit une liste victorieuse entre insoumis et communistes en 2026. Il veille toutefois à son autonomie de pensée et de parole, refusant d’employer le terme « racisé » et se présentant plutôt comme un « héritier de l’immigration ». Il tend également la main aux Français de la ruralité, jugés « perdus » par la gauche urbaine.

L’entretien qu’il a accordé à La Vie s’inscrit dans cette liberté de ton. Bally Bagayoko y exprime sa joie de recevoir le pape Léon XIV pour la grande veillée de prière au Stade de France, le 25 septembre 2026. Il évoque son engagement d’homme public, de confession musulmane, à l’aise avec le fait religieux. Il n’hésite pas à exprimer son désaccord avec la loi autorisant l’euthanasie : une position à rebours du vote de la majorité des députés LFI à l’Assemblée nationale, mais partagée par d’autres élus, militants et électeurs, notamment dans les quartiers populaires, dont la voix sur ce sujet n’a pas été entendue. Cette franchise participe à la popularité du maire de Saint-Denis, qui ne cache pas ses ambitions pour la suite.

Le pape Léon XIV se rendra au Stade de France à Saint-Denis, le 25 septembre prochain. Que vous inspire cet événement ?

C’est un événement planétaire ! De mon vivant, rencontrer ou, en tout cas, avoir l’honneur d’accueillir le pape est quelque chose d’inestimable. Il incarne une autorité étatique, spirituelle, et une universalité familière à notre ville, qui a l’habitude d’accueillir les différentes vagues d’immigration qui la composent, avec près de 150 origines différentes.

En faisant preuve de courage depuis son élection en 2025, le pape se montre à la hauteur de nos valeurs. Il porte également un discours d’apaisement, qui tranche avec la montée actuelle du fascisme et du racisme. Dans la séquence politique où nous sommes, nous avons besoin de la fraternité et de la paix qui transpire de ses propos, dans ceux du christianisme et dans ceux d’autres religions.

La venue du pape revêt une symbolique particulière pour moi, en tant que maire de la commune nouvelle de Saint-Denis, héritier de l’immigration et de religion musulmane ! La visite du pape fait écho à ma propre conception de la foi : l’apaisement, l’ouverture à l’autre, la capacité de se tenir à distance de tout ce qui peut être la haine, la solidarité, quelle que soit notre couleur de peau ou notre appartenance religieuse. Je pense que ces principes constituent un socle commun à beaucoup de religions. C’est pour cela que c’était important de signifier ma joie !

Comment la ville de Saint-Denis se prépare-t-elle à accueillir le pape ?

Nous voulons que ce soit un moment populaire ! Nous avons écrit au cabinet du pape pour lui faire des propositions, notamment qu’une délégation multicultuelle puisse l’accueillir. Je vois bien un imam, le rabbin de Saint-Denis, Mendel Belinow, et d’autres responsables religieux qui se déplaceraient ensemble pour le saluer. Je ne sais pas si ce sera possible, mais nous avons le droit de rêver ! Nous n’écartons pas non plus l’idée, si une rencontre avec le pape lui-même n’est pas envisageable, d’organiser un temps d’échange entre les représentants des différents cultes.

Par ailleurs, l’annonce de la venue du pape suscite chez beaucoup d’habitants le désir de le rencontrer ! Pas seulement les jeunes attendus au Stade de France, mais tous ceux qui aimeraient le voir. Je ne sais pas encore quelles dispositions seront prises pour retransmettre ce moment ; cela reviendra à l’organisation générale d’y réfléchir. La venue du pape nous engage à l’échelle locale, sur notre capacité à exprimer l’amour de notre ville, mais engage aussi l’État central : cette visite ne doit pas être banalisée, elle doit signifier quelque chose pour la République.

Qu’attendez-vous de cette visite en France ?

Le pape va évoquer des sujets qui nous concernent tous. Je pense que sa venue doit nous encourager à dire quelle société nous voulons, et à clarifier notre idéal. Elle doit interpeller l’État français, qui doit se regarder dans la glace et prendre des engagements fermes.

Je pense, par exemple, à toutes les églises que compte la France et qui se dégradent avec le temps. L’État va-t-il décider de prendre soin de ce patrimoine, tout en n’oubliant pas qu’il existe d’autres cultes ? Nous sommes tous d’accord sur la séparation des Églises et de l’État, mais la laïcité n’ignore pas le fait religieux. Celui-ci est à la fois singulier, personnel, et collectif, il fait partie de notre histoire. Il vient dire des choses qui rejoignent, au fond, ce que signifie notre devise républicaine : liberté, égalité, fraternité. Ces grands principes qui font le socle de notre pacte républicain font sens avec ce que chacun porte, à sa manière, dans sa foi ou son absence de foi.

Le pape François avait eu des mots forts sur l’écologie, l’accueil digne des migrants et l’urgence de la paix. Léon XIV s’inscrit dans cette lignée. Il a également consacré une première encyclique sur les dangers de l’IA et du capitalisme prédateur. Êtes-vous sensible à la parole du pape sur ces thèmes ?

Je suis d’autant plus sensible à sa parole que le pape vient confirmer des positions politiques que nous défendons au sein de la France insoumise ! Lorsque nous nous opposons à l’impérialisme et que nous préférons la diplomatie à la logique de guerre, il vient confirmer cet idéal. Lorsque nous rappelons que la question de l’immigration doit être traitée aussi sur le plan géopolitique, en tenant compte du fait que les pays de départ sont souvent pillés et mis à genoux par de grandes puissances, ce qui oblige leurs populations à émigrer, il le confirme aussi : en créant les conditions pour qu’ils vivent bien chez eux, ces populations n’auraient aucune raison de partir.

Sur l’intelligence artificielle, nous pourrions penser que c’est un aspect très éloigné du spirituel. Mais le développement du numérique et de la robotisation pose la question de la place de l’humain. Comment, politiquement, ne pas laisser cette technologie être captée par le libéralisme ? Le pape épouse les réalités de notre temps et rejoint les sujets que nous portons depuis longtemps. Sans vouloir le récupérer, je trouve qu’il rend crédible l’engagement qui est le nôtre. Il nous oblige aussi à poursuivre la réflexion à et mettre en place des mesures concrètes. Le pape fait sa part d’effort ; il reste aux hommes et aux femmes, dans leurs responsabilités propres, d’assumer ces engagements pour construire la société.

Vous qui êtes issu des quartiers populaires, que pouvez-vous dire sur le rôle des religions dans leur vie quotidienne et leur cohésion sociale ?

Le fait religieux est banalisé dans nos quartiers. Chacun vit sa foi, ou son absence de foi, comme il l’entend. Ceux qui la pratiquent, nous les voyons le vendredi à la mosquée, ou le dimanche à l’église. La communauté chrétienne fait partie de notre route. J’ai été à l’école avec bon nombre de chrétiens. J’assiste à des messes, à des enterrements, à des mariages à l’église. Cela fait partie de mon environnement familial.

Pour ma part, je ne suis pas un grand pratiquant ! J’ai appris la religion par la voie de mes parents. Beaucoup de gens de ma génération, et de la génération précédente, récitaient des sourates du Coran sans forcément tout comprendre, mais nous en saisissions l’essentiel. Les principes qui m’ont été transmis, c’est d’être bienveillant avec les autres, de ne jamais faire de mal à son prochain, d’être ouvert à un Être supérieur. Ce sont des notions de vie assez basiques et, au fond, universelles. Je les retrouve quand je vais participer à shabbat avec le rabbin Belinow, ou à des messes. Ce sont des sujets qui font sens pour moi.

On pourrait me dire que la France insoumise n’est pas complètement sur la même ligne. Mais la France insoumise a aussi cette force : on y entre avec ce que l’on est et on enrichit le mouvement avec ce que nous sommes. La doctrine commune n’empêche pas les singularités de s’exprimer. Pour ma part, je suis maire d’une ville de 150 000 habitants, je suis musulman, et quand on m’invite à une cérémonie religieuse, j’y vais dès lors qu’elle respecte l’esprit de la République et porte un message positif. Certes, il y a des gens dans le mouvement qui ne souhaitent pas y aller ; ils en ont le droit, et je le respecte.

Comment articulez-vous votre foi musulmane et votre engagement d’homme public ?

L’humain passe d’un endroit à l’autre en une seule journée ! Le matin, je dépose mes enfants, puis je vais travailler. Le vendredi, je fais un crochet à la mosquée pour retrouver les fidèles et faire ma prière, puis je reviens à la mairie, rencontrer le personnel de la commune, visiter un hôpital… C’est cela faire société : passer d’un état à l’autre, en respectant des règles communes, sans confusion entre chacune des séquences qui rythment la journée et la vie. C’est dans cette simplicité que je conçois l’équilibre entre mes responsabilités politiques et le citoyen que je suis. Il ne me viendrait pas à l’idée de sortir mon tapis de prière ici, dans mon bureau, pour prier !

Je pense que ce sont des choses qui relèvent du bon sens. Nous avons tendance souvent à nous arrêter sur une minorité de gens qui dysfonctionnent. Malheureusement, dans toute religion, vous avez des formes d’extrémisme. C’est pour cela qu’il faut être très vigilant et s’assurer d’avoir des lieux de culte dédiés, avec des autorités religieuses identifiées et des enseignements qui restent fidèles au sens noble de la religion. Pour moi, et pour beaucoup de citoyens, les choses sont bien équilibrées.

La classe politique française a-t-elle tendance à ignorer, voire mépriser le fait religieux ?

Je pense que certains combattent aujourd’hui le fait religieux, en particulier le fait religieux musulman. C’est lui qui est attaqué par l’extrême droite, et malheureusement aussi une partie de la droite. C’est une logique qu’il faut combattre, parce qu’il ne peut pas y avoir de défense des valeurs de la République à géométrie variable. Les citoyens ont le droit d’avoir une appartenance religieuse, et ont surtout le droit d’être respectés en tant que tels.

Il faut être vigilant face aux volontés de revenir sur les droits fondamentaux. Quand les femmes qui portent le voile sont stigmatisées, avec une volonté de les criminaliser, nous voyons un glissement qui mène tout droit à la fracture de notre société. Ce sont des moments intéressants pour comprendre et vérifier nos fondamentaux. C’est en cela que ce que j’incarne en politique a parfois des similitudes avec ce que je défends dans le domaine spirituel.

Un certain nombre d’aspirations portées par les chrétiens comme par les musulmans entrent en résonance avec la tradition politique de gauche : l’égale dignité devant Dieu, donc devant la loi, la solidarité envers les pauvres, la justice sociale, la recherche de la paix… Mais il y a aussi des points d’achoppement, comme la loi dite « aide à mourir », autorisant l’euthanasie et le suicide assisté, votée définitivement le 15 juillet 2026. Comprenez-vous ce hiatus ?

Je comprends parfaitement. Dans les débats de société, chacun réagit à partir de ce qu’il croit. Chez les musulmans, les sourates indiquent que le suicide conduit à l’enfer. Personnellement, la question de la fin de vie me touche, car j’étais présent quand mon père est décédé. Nous avons tout fait pour le maintenir en vie, y compris artificiellement. Dans ces moments-là, il n’y a pas de réponse simple. Il faut avoir une forme de modestie et se réserver le droit de ne pas être sûr, parce que c’est très compliqué. Les sujets de société sont importants. Ils poussent le politique à réagir, à encadrer et à préciser ses valeurs. Le fait religieux peut nourrir la réflexion, car les croyants sont des citoyens comme les autres. Le politique ne doit pas nier le fait religieux, sans agir uniquement en son nom.

J’observe que ces controverses dépassent de plus en plus le seul cadre national. Nous sommes confrontés par exemple au sujet de l’excision, hier cantonnée à certains pays d’Afrique, notamment au Mali. Sur ce sujet, je suis heureux de constater que les opinions publiques africaines se lèvent de plus en plus pour dire que ce n’est pas acceptable. Pour tout ce qui touche aux débats de société, je considère qu’il faut respecter un principe simple : le caractère sacré de la vie humaine. Je le dis sincèrement. Ce sont des sujets qui, capturés par certains courants, peuvent nous faire basculer.

Indépendamment des considérations religieuses, l’euthanasie fait craindre que des personnes vulnérables décident de mourir parce qu’elles se sentent un poids pour leur entourage, ou par défaut de soins. Dans un département comme la Seine-Saint-Denis, il y a un problème d’égalité à l’accès aux soins – Stéphane Peu, député PCF de votre circonscription, a d’ailleurs voté contre. Le risque serait que des gens mettent fin à leurs jours alors qu’ils auraient pu, et dû, être soignés.

Je pense que ce débat n’est pas tranché, en réalité. Il vient interroger la capacité de la société à accompagner les existences souffrantes. C’est très violent pour les soignants de recevoir cette demande de mourir. Sans même parler de l’euthanasie, combien de gens, et notamment de jeunes, se suicident ? C’est un drame social. Ce sont souvent des personnes isolées, souvent frappées par la maladie ou tout simplement par les difficultés du quotidien. C’est là que le fait religieux, sans se confondre avec le politique, participe à faire société, en offrant un espace d’écoute, un sentiment de reconnaissance dans une communauté, une capacité à dépasser ses problèmes.

Comme élu et humaniste, je voudrais rechercher les raisons profondes du désir de mort : qu’est-ce qui fait que des gens en arrivent là ? La douleur a-t-elle été prise en charge ? A-t-on tout tenté pour entourer ces personnes ? Il faut agir très en amont.

Si vous aviez été député, auriez-vous voté ce texte ?

Je me serais abstenu. Pas pour esquiver le sujet, mais pour signifier que je ne peux pas le voter, tout en reconnaissant la demande de la société. Je préférerais que l’on mette d’abord les moyens conséquents pour garantir un haut service public de santé – c’est le sens des combats menés par la gauche de rupture. Je préférerais résoudre le problème des délais d’attente insensés pour traiter certaines pathologies. C’est tout le sujet ! Il y a des gens qui sont déjà prédestinés à l’euthanasie : ce sont ceux qui habitent les quartiers populaires. Ceux qui subiront la double peine, la maladie et le manque de ressources financières. Ceux qui n’auront pas les moyens de se faire soigner, y compris à l’international. C’est pourquoi le sujet est d’abord politique.

Légiférer sur la mort, dans une société capitaliste, c’est risqué…

C’est risqué, non seulement en soi, mais aussi parce que les choses échappent de plus en plus au politique : il ne suffit pas de décider, il faut se donner les moyens d’encadrer et de contrôler. Les gens qui ont des réserves sur la capacité de l’État à garantir l’encadrement de cette loi ont raison.

Peu après votre élection, en mars 2026, vous aviez annoncé proposer des initiatives pour les communes rurales défavorisées. Pourquoi est-ce important pour vous ?

Nous refusons le récit médiatique opposant les quartiers populaires et les campagnes. Nos frères et sœurs de la ruralité cochent plein de cases qui nous correspondent. Ils habitent dans des lieux où les services publics et les transports se raréfient, où trouver un emploi devient de plus en plus difficile, avec des taux de chômage parfois nettement plus élevés que les nôtres. Leurs élus locaux sont confrontés aux mêmes difficultés que nous : celles de boucler le budget, de développer les services publics, de remettre en état le patrimoine. Ils vivent aussi le déclassement.

Ces réalités ont été abandonnées à l’extrême droite, mais ce n’est pas une fatalité. Le vote Rassemblement national (RN) dans ces communes est un vote de dépit. La gauche de rupture est légitime pour répondre à leurs problématiques. Il faut aller à leur rencontre, avec les préjugés qu’on peut avoir parfois, mais y aller quand même. Il ne faut pas être dans une logique de confort – et une approche sectaire – qui consiste à dire : « Ils ne votent pas pour nous, ce n’est pas la peine. » Nous sommes attachés à la République, ce qui veut dire reconnaître les nôtres partout, y compris là où on ne nous attend pas.

En août 2026, vous êtes allé visiter le village de Mirabel-et-Blacons (Drôme), en marge de l’université d’été de la France insoumise à Valence.

Je ne connais pas la ruralité à la base : nous avons regardé quelles communes rurales étaient à proximité de Valence, et nous avons contacté leurs maires, sans regarder leur étiquette politique. Nous nous sommes donc rendus dans cette commune de 1 200 habitants, accueillis par sa maire, Muriel Lorenzetti. Le pari était de vérifier que nous avions des choses en commun. Nous avons discuté plus de deux heures, visité le village, rencontré des paysans, des acteurs locaux, des élus. Cela a confirmé ce que je pensais déjà. Nous allons continuer à rencontrer les élus de communes rurales, pour prolonger la discussion et faire émerger des propositions fortes, pour les quartiers populaires comme pour les zones rurales.

Avez-vous déjà des propositions ?

Il faut que l’État cesse de réduire les aides publiques aux collectivités locales. Il y avait 4 milliards d’euros en moins sur le précédent budget, cela prend le même chemin pour le prochain. Il y a aussi la question éducative : les enfants doivent parcourir des kilomètres pour accéder à une offre culturelle ou sportive. Il faudrait un plan d’investissement spécifique pour la ruralité, un peu comme cela s’est fait avec les villes nouvelles, où l’État avait mis des moyens financiers pour doter ces communes de structures utiles. Les moyens financiers ne suffisent pas ; il faut une ingénierie capable de porter les projets et de lancer les marchés publics, qui pourrait être mutualisée entre plusieurs communes.

Nous proposons également de réindustrialiser les villages, pour créer des poches d’activité économique, développer l’emploi local et retrouver la souveraineté sur certains secteurs. Il y a bien sûr la question agricole : les aides existent, mais elles sont trop aléatoires, il faut pouvoir les stabiliser, ce qui suppose une relation forte avec l’État et avec l’Europe.

Enfin, il y a l’écologie. Les incendies de forêts liés aux pics de canicule soulignent la faute de moyens suffisants pour faire face à ce défi. Ce sont des thématiques majeures à porter en 2027 avec Jean-Luc Mélenchon.

Parmi les projets engagés à Saint-Denis, il y a la reconstruction de la flèche de la basilique, dont la fin est prévue pour 2030. En quoi ce chantier est-il important pour la ville, et pour vous ?

C’est un projet à la fois patrimonial et tourné vers l’avenir, qui porte l’image de la France tout en épousant les réalités locales. C’est Marcelin Berthelot (maire PCF de Saint-Denis de 1971 à 1991, NDLR) qui l’a initié en premier. Patrick Braouezec (maire PCF de 1991 à 2002, NDLR) a présidé l’association Suivez la flèche, créée pour sensibiliser l’opinion publique et les investisseurs. Mathieu Hanotin (maire PS de 2020 à 2026, NDLR) était opposé à ce projet à l’origine, mais il a changé d’avis et a présidé l’association. Quand je suis devenu maire, il était naturel que je me porte candidat à la présidence de Suivez la flèche.

Je ne voulais pas donner le sentiment que j’allais me désintéresser de ce projet, que j’ai soutenu comme élu municipal. Je ne voulais pas non plus, avec l’arrivée d’un maire insoumis, donner le sentiment que j’aurais un problème avec la communauté chrétienne et que je refuserais de porter ce projet, contrairement à ce qu’on a pu dire. C’est une basilique, et il est important pour moi de signifier cet attachement à la place du christianisme à Saint-Denis et en France.

C’est l’animateur Stéphane Bern qui a cependant été élu président de Suivez la flèche, en juillet 2026.

Stéphane Bern est dans l’association depuis plusieurs années, mais il n’avait jamais souhaité la présider. Il a visiblement été sollicité par l’État, qui voulait contrarier le choix politique de la population locale, jugée insupportable, en écartant le maire de Saint-Denis de la présidence. Cela dit, la notoriété de Stéphane Bern peut être utile pour mobiliser des financements privés. Et cela ne change rien au fait que je reste maire de la ville et que j’aurai mon mot à dire sur le projet d’aménagement de la flèche.

J’ai d’ailleurs écrit au président de la République, il y a une ou deux semaines, à propos du projet du nouveau pavillon d’accueil de l’Assemblée nationale. Cette construction souffre visiblement d’un déficit d’adhésion populaire et politique. Je lui demande que, sur les 50 millions d’euros prévus pour ce chantier, sept à dix millions soient réorientés vers la restauration de la flèche, ce qui permettrait de sécuriser le financement, de réaffirmer l’attachement de l’État à ce monument, et de traiter aussi l’état de la basilique elle-même, qui a beaucoup vieilli et qui a besoin d’investissements importants.

Au cours du rassemblement de LFI à Saint-Denis, le 7 juin 2026, vous avez rappelé la formule de l’écrivain communiste Jean Marcenac, « ville des rois morts et du peuple vivant », en précisant : « Cette formule dit tout. D’un côté, le tombeau des rois et reines de France à la basilique. De l’autre, le peuple vivant ! C’est lui qui travaille, crée, lutte, espère et écrit de l’Histoire ! Cette formule ne sépare pas deux France, elle les unit. » Nous sommes dans une société très polarisée — certains, dans la foule, ont hué votre mention de la basilique. Est-il encore possible de rassembler les deux France ?

Pour moi, oui. Les huées étaient liées à l’évocation de l’absolutisme royal, pas au reste. Le reste du discours résonne avec ce que dit le pape sur une meilleure répartition des richesses en faveur des plus fragiles. Je pense que cet idéal est fédérateur. C’est la constance des discours et la cohérence avec les actes qui permettront de convaincre ceux qui en doutent. Le fait d’avoir lancé la campagne présidentielle depuis Saint-Denis, devant la basilique, était un acte fort, qui fait la synthèse du programme de La France insoumise, avec une foule de 26 000 personnes de toutes origines, croyants et non croyants. Le récit était parfait. Maintenant que l’hypothèse de la victoire en 2027 s’installe de plus en plus dans les esprits, il faut le traduire en actes.

J’observe que les Français des quartiers populaires qui portent fièrement le drapeau français aujourd’hui ne le faisaient pas il y a 30 ans, faute de reconnaissance. J’ai fait partie de ces personnes. Nous n’avions pas accès aux stages, aux emplois, et quand on parlait de nous, c’était toujours de manière indirecte, et souvent négative. Cela n’aide pas à se sentir partie intégrante de la société. À présent, la France dans sa diversité accède de plus en plus à des responsabilités, et de manière visible : c’est ça, la nouvelle France. Dire que la France a changé, ce n’est pas renier son histoire, c’est l’assumer. Cela devrait être un moment de communion patriotique, mais certains préfèrent jouer la division entre la « France des Blacks et des Beurs » et une autre France. Les Français issus de l’immigration n’ont pas besoin de chanter la Marseillaise pour prouver qu’ils sont pleinement français. Et quand on se demande pourquoi certains sifflent la Marseillaise, poser la question n’est pas valider le geste — et je crois pouvoir affirmer que ceux qui s’en offusquent la chantent beaucoup moins que moi.

Vous dites avoir fait partie de ceux qui, dans les quartiers populaires, ne pouvaient pas croire à la promesse de la France. Qu’est-ce qui vous a fait changer ? Qu’est-ce qui vous fait dire que vous êtes pleinement français ?

Ce qui m’a permis de relever la tête, c’est l’engagement dans le soutien scolaire, puis dans le sport. Voir des jeunes d’horizons complètement différents commencer le basket, grandir, intégrer une académie, a donné du sens à ce que je faisais. J’ai arrêté d’invoquer un échec imaginaire, sans nier les difficultés, et je me suis demandé concrètement ce que je pouvais faire. C’est ce « qu’est-ce qu’on peut faire » qui construit une réalité.

Après un premier échec aux élections municipales de 2020, beaucoup ne croyaient pas à notre victoire à la mairie. J’ai entendu qu’on voterait pour moi seulement par communautarisme – que les « Noirs » voteraient pour un « Noir »… –, que je perdrais au second tour parce que la droite s’allierait avec le Parti socialiste. Nous avons déjoué ces pronostics. Ce n’était pas impossible. À présent, comme maire, je sais où se trouve l’État et je l’interpelle. Je pars du principe qu’il faut agir en toutes circonstances, à tous les niveaux où nous sommes. Ne pas le faire, c’est accentuer les inégalités de ceux qui sont déjà les plus en difficulté.

Pierre Jova

La Vie

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