André Chassaigne : « Si j’avais encore été député, j’aurais assisté à la messe du pape »
05 oct. 2026DIEU DANS LES YEUX. Communiste, athée, celui qui fut un des piliers de l’Assemblée nationale raconte son cheminement spirituel. Étonnant.
Réélu à cinq reprises aux élections législatives, André Chassaigne fut député pendant vingt-trois ans, avant de démissionner – en 2025 – pour revenir comme adjoint au maire dans son village de Saint-Amant-Roche-Savine (Puy-de-Dôme) dont il a été maire durant vingt-sept ans. Il n’a jamais quitté le Parti communiste français, où il s’est engagé à l’âge de 17 ans (il en a aujourd’hui 76), et dont il présida durant plus de dix ans le groupe à l’Assemblée nationale. Il vient de publier Cheminement d’un communiste en terre chrétienne (Ed. De Borée). Itinéraire d’un athée au regard très spirituel.
Le Point : Avez-vous suivi le voyage du pape ?
André Chassaigne : Non seulement je l’ai suivi, mais je me suis aussi intéressé aux émissions de télévision qui l’ont décrypté, et j’ai largement adhéré aux analyses qui en ont été faites. Avant sa venue, j’avais pris le temps de lire son encyclique Magnifica Humanitas. J’y ai retrouvé deux grands axes qui se sont concrétisés durant son séjour en France. D’abord, ses propos sur la doctrine sociale de l’Église s’inscrivent dans la continuité des mutations de l’institution depuis la fin du XIXe siècle. Ses réflexions sur l’intelligence artificielle me semblent très inspirantes. Ses phrases extrêmement fortes sur le bien commun que sont le soleil, l’eau, l’air et les ressources naturelles résonnent avec ma propre vision de la politique. Dans son encyclique, Léon XIV souligne notamment que nous assistons à un véritable changement de paradigme avec l’extension de la technologie numérique. Il alerte ainsi sur le fait que l’IA risque d’appauvrir l’esprit humain, ce qui fait écho à l’assèchement actuel du débat public.
Par ailleurs, l’engouement de la jeunesse m’a frappé. Cela confirme ce que je constate au fil de mes interventions autour de mon livre : il y a aujourd’hui une authentique quête de sens. Dans la conscience collective, les grands repères se sont parfois effilochés ou perdus. L’histoire est faite de flux et de reflux des valeurs morales et humanistes, et le moment semble venu d’élans spirituels. Cette visite pontificale a mis en lumière quelque chose de profondément nouveau.
Quand vous parlez de « quelque chose de nouveau », vous pensez à cet engouement des jeunes et à leur besoin de croire ?
Oui, c’est la confirmation de ce que j’esquisse dans mon ouvrage. Une partie de la jeunesse, qu’elle soit issue d’un milieu catholique ou plus largement en recherche spirituelle, exprime un besoin fondamental de donner du sens à son existence. Une forme de dépassement de soi-même. Les retours que je reçois depuis trois semaines – de la part de journalistes, de lecteurs ou de membres du clergé, alors même que je suis athée – montrent qu’il existe une réelle attente autour du dialogue, de la fraternité et des valeurs partagées. C’est précisément ce qui est ressorti de ces journées passées avec le pape en France.
Pensez-vous que ce pape soit en train de s’imposer comme une figure clé sur la scène internationale ?
Oui, pour deux raisons. D’abord, par l’image qu’il renvoie. Il se dégage de sa personne une profonde empathie naturelle. Lorsqu’il bénissait les nourrissons ou lorsqu’il s’arrêta devant cette jeune fille handicapée et échanger avec elle ce regard si intense, c’était bouleversant. Ce n’était pas fabriqué, l’émotion était forte, sincère et palpable.
Ensuite, sur la scène internationale, le pape tient un discours extrêmement fort. Il dénonce avec fermeté ce changement de paradigme où la guerre redeviendrait un instrument banal de politique internationale. Dans le chapitre V de son encyclique, il rejette le concept de « guerre juste » et refuse les récits simplistes ou l’instrumentalisation des conflits. Léon XIV porte une parole de paix puissante qui résonne auprès des peuples en quête d’émancipation, qu’ils soient d’Afrique, d’Amérique du Sud, du Moyen-Orient ou d’Ukraine.
Certains ont considéré la couverture médiatique et la mobilisation des moyens d’État comme excessives. Partagez-vous cet avis ?
Des personnes dans mon entourage ont, en effet, trouvé que cela allait un peu loin, à l’image de la médiatisation d’autres grands événements. On a eu pendant des semaines Céline Dion, là, on a le pape… On aurait sans doute pu faire preuve d’un peu plus de sobriété, mais cela n’a pas suscité de rejet massif dans la population et je n’en fais pas un sujet de polémique.
Vous définissez-vous comme « catho-friendly » ?
Je m’en explique clairement dans mon livre : je ne me considère ni comme croyant, ni comme agnostique. L’agnostique me semble être celui qui cherche une démonstration scientifique pour croire en Dieu. Or, la croyance ne relève pas de la preuve rationnelle : le non-croyant ne convaincra jamais le croyant qu’il a tort, et inversement. La foi est une révélation personnelle, intime et inexplicable.
La spiritualité ne se résume pas à la religion ou à la croyance en une vie après la mort ; c’est avant tout une quête de sens. On peut parfaitement être dans une démarche spirituelle sans être croyant. Lorsque je rentre dans une église, je ressens le poids de l’histoire, la pénombre, les ex-voto, l’odeur de l’encens. Pendant que mon épouse, qui est catholique, prie, je m’assieds et je me laisse imprégner par cette atmosphère de quiétude, sans pour autant adhérer au dogme.
Dans le contexte actuel de forte polarisation du débat public, vos appels au dialogue entre communistes et chrétiens restent-ils audibles auprès des jeunes générations ?
J’en suis convaincu. Lors de la Fête de l’Humanité, j’ai présenté mon livre devant un nombre important de jeunes qui ont manifesté un réel intérêt pour le propos. J’ai aussi croisé de nombreux militants communistes qui sont également catholiques assumés. Ils ont trouvé dans ce discours une forme de réconfort et de légitimation de leur double engagement, sans honte ni contradiction.
Il a toujours existé une fascination réciproque et une amitié profonde entre communistes et catholiques engagés, souvent scellées dans l’épreuve de la résistance et de la déportation. J’ai dédié mon livre à un prêtre de ma paroisse qui m’a ouvert l’esprit, et j’ai noué un dialogue passionnant avec l’évêque de Clermont Mgr Hippolyte Simon, et son successeur Mgr Kalist. On a passé une soirée passionnante autour de mon livre à l’archevêché devant 200 personnes. Contrairement à ce que l’on peut penser, beaucoup de dirigeants communistes entretiennent des relations avec des responsables ecclésiastiques, même à haut niveau. Il y a une quête partagée pour la justice et la fraternité.
Le Point, 4 octobre 2026
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