En Savoie, le vigneron, sa fille et une cuvée pour leurs ouvriers sans papiers
10 juil. 2025Philippe Grisard (à gauche) et sa fille Nadège (en tee-shirt vert), avec leurs ouvriers agricoles à Fréterive, en Savoie. GUILLAUME MEGEVAND POUR M LE MAGAZINE DU MONDE
En contrebas du massif des Bauges, Philippe Grisard et sa fille, Nadège, font appel quotidiennement à des travailleurs sans papiers pour les aider sur leur domaine viticole. Afin de dénoncer leur situation administrative, ils ont baptisé l’une de leurs cuvées « Sans eux ». "UNE BELLE MINERALITE ET BEAUCOUP DE SOLIDARITÉ"
LE VIGNERON, SA FILLE, ET EUX. Ça pourrait être le titre d'un conte ancien. C'est celui d'une histoire de notre époque, qui se passe à Fréterive (Savoie), entre le massif des Bauges et la rivière Isère. En ce milieu d'après-midi de mai, le soleil chauffe le coteau exposé plein sud. Adama, qui a souhaité que son prénom soit modifié, est accroupi dans les vignes. D'un geste sûr et rapide, le jeune Ivoirien, âgé de 24 ans et arrivé en France quand il en avait 15, retire méthodiquement certaines tiges du cep. « Je suis en train d’ébourgeonner, détaille-t-il. Il faut enlever les brunches trop serrées entre elles pour aérer le cep. » Le sol en pente rend le travail « difficile » et fait souffrir ses genoux. Adama est en situation irrégulière. Quelques rangs plus loin, Shakro et Giorgi, tous deux géorgiens, se sont également vu refuser une carte de séjour et se trouvent tous les deux dans une impasse administrative : le premier, faute de papiers en règle, fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français (OQTF), le second doit pointer trois fois par semaine à la gendarmerie du village.
Le jour de notre visite, sur les sept ouvriers qui entretiennent la parcelle du domaine viticole de Philippe Grisard, deux sont français, un est un étranger récemment régularisé et quatre n'ont pas de titre de séjour. Le vigneron et sa fille, Nadège, ont décidé cette année de dédier une cuvée à leurs travailleurs de l'ombre. Ils l'ont baptisée « Sans eux ». « Cela nous trottait dans la tête depuis longtemps, nous voulions marquer le coup », explique Philippe, 66 ans. « C'est une main-d'œuvre' travailleuse, volontaire, agréable qui valorise notre patrimoine et notre savoir-faire. La vigne, c 'est notre richesse. Sans eux que serions-nous ? Rien. » Le secteur souffre d'une très forte pénurie de main-d’œuvre. « On fait ce que les Français ne veulent pas beaucoup faire » confirme sobrement Shakro. Dans la vigne, de nombreuses tâches nécessitent des bras tout au long de l'année : les vendanges à l'automne, la taille en hiver, le palissage (consistant à tendre des fils entre des piquets pour structurer la vigne) et l'ébourgeonnement au printemps, le désherbage, enfin, qui est réalisé ici à la main. « On pourrait davantage mécaniser, bien sûr, mais on aurait un vin sans âme » poursuit le vigneron, catholique pratiquant. Pour moi, le vin, c’est I 'humain avant tout. »
Le nom de la cuvée, Issue des vendanges de 2024, a été murement réfléchi « Sans eux ». L'entourage a déconseillé cette appellation à connotation négative ; Avec eux, ou Grâce à eux serait plus porteur, leur a-t-on suggéré. « Mais nous y tenions, il ne s 'agit pas juste d'un hommage » revendique Nadège Grisard, 29 ans, en se relevant dans les vignes un sécateur à la main. Ingénieure agronome et œnologue de formation, la jeune femme défend ses ouvriers sans papiers : « L’administration française semble trouver normal qu'ils travaillent sans être reconnus. Nous on est super contents qu’ils soient avec nous, ils prennent des risques pour nous et nous voulons dénoncer une situation aberrante. » Exactement comme les ouvriers français du domaine, ceux qui ne disposent pas de titre de séjour sont déclarés en bonne et due forme à la Mutuelle sociale agricole (MSA), le régime de protection des professions agricoles. Ils cotisent et reçoivent des bulletins de salaire à leur nom.
Quand Adama évoque sa situation administrative, il se met à fixer les feuilles de vigne. Malgré deux CAP, en horticulture et paysagisme, obtenus au lycée de Chambéry, sa demande de régularisation a été refusée à deux reprises. II a déposé un recours en décembre 2024 et attend une réponse. « Je remplis tous les critères mais à chaque fois, il y a quelque chose de nouveau qui ne va pas dans le dossier. Je ne sais plus quoi faire » dit-il d'une voix atone. Philippe Grisard suit de près toutes les démarches. II a accompagné Shaban, un saisonnier kosovar, et Shakro au tribunal administratif, à Grenoble. « Mon père et ma mère ne sont pas là, heureusement qu'il y a Philippe » dit ce dernier avec reconnaissance. Il habite dans un village voisin avec son épouse et ses trois enfants et n'a pas revu ses parents depuis qu'il a quitté la Géorgie il y a neuf ans. La ferme familiale a été confisquée par des pro-Russes après la guerre de 2008, « mon père a essayé de résister mais il a été battu et a eu la mâchoire cassée à coups de crosse de kalachnikov. II a subi 12 opérations ». C'est lui qui, quand une des brebis de Nadège Grisard a eu des difficultés pour mettre bas, a guidé les opérations en apportant ses conseils par téléphone.
Décennie après décennie, l'accueil des étrangers chez les Grisard est une tradition. Des ouvriers du monde entier se sont succédé. Marocains, Algériens, Espagnols, Portugais, Européens de l'Est, un Syrien... Même un Chilien qui fuyait le régime de Pinochet a trouvé refuge sur le domaine savoyard. « L'année dernière, on y a compté huit nationalités différentes, venues « de tout le pourtour de la Méditerranée « Pour eux, travailler ici est une question de survie » poursuit Philippe Grisard. Ce natif de Fréterive, troisième d'une génération d'agriculteurs, a gardé en mémoire que son village a longtemps été l'un des plus pauvres de la vallée. II était régulièrement inondé par l'Isère qui sortait de son lit avant qu'elle ne soit endiguée. Pour nourrir leur famille, les hommes partaient travailler loin, dans d'autres régions de France. Les étrangers alors, c'étaient eux.
Passionné par les cépages locaux, Philippe Grisard parle de la cuvée Sans eux, à laquelle il attribue « une identité bien trempée avec la même fierté que les autres » : « On a voulu un vin léger, simple, accessible à tous mais avec du tempérament. On a choisi de le faire avec de la jacquère, un cépage blanc typique de la Savoie. II a une belle acidité, un peu de perlant (fines bulles) et un aspect citronné qui lui donne du piquant. » II se vend bien et les sommeliers l'apprécient. En apéro, avec des fruits de mer ou une fondue. Sans eux se marie avec les mets les plus variés.
Parfois, ce conte de nos temps modernes connaît un rebondissement heureux. En février, après neuf ans de présence sur le territoire français, Norayir Baghdasaryan, arménien, a été régularisé. « Cela a été possible grâce aux fiches de paie régulières que j 'ai ici » tient à expliquer dans un français impeccable ce fils de professeure de mathématiques. Quand un ouvrier obtient enfin une carte de séjour, Philippe Grisard lui souhaite d'aller travailler dans un secteur plus rémunérateur afin d'améliorer ses conditions de vie. Assis sur un petit tracteur dont l'étroitesse permet de passer dans les vignes, le jeune Norayir, 31 ans, ne songe pourtant pas à partir pour l'instant : « Après toutes ces années de stress. j 'ai besoin de me poser. Je suis ici depuis un an et demi et c 'est le meilleur endroit pour faire sa vie, un paradis. » Il sera là pour la prochaine cuvée Sans eux. Au départ, elle devait être unique finalement, les Grisard père et fille pensent déjà à celle de 2026.
Laure MARCHAND
Le Monde 27 juin 2025
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