Javier Cercas « Le pape François a pris un risque en me choisissant »
29 août 2025Le grand romancier espagnol, anticlérical et athée, s’est vu proposer d’accompagner le pape François en Mongolie, en 2023. Une blague ? Pas du tout. Il raconte ce voyage dans un merveilleux récit. Entretien
Quand le responsable éditorial de la maison d’édition du Saint-Siège s’est approché de lui, alors qu’il était en train de signer des exemplaires de son dernier roman à Turin, Javier Cercas ne se doutait pas que Lorenzo Fazzini allait lui faire une proposition abracadabrante : accompagner à Oulan-Bator, en Mongolie, le pape François, lors du voyage pontifical de quelques jours, fin août 2023. Il s’agissait, en gros, d’écrire un livre « sur le voyage, sur le pape, sur l’Eglise, sur le Vatican, sur ce qu’il me plairait ». Et Cercas d’ajouter : « L’espace d’une seconde, je crus à une blague. » Car le prestigieux romancier espagnol, auteur d’une douzaine de livres couronnés de nombreux prix, n’a jamais cru en Dieu et n’a jamais caché non plus son aversion pour le clergé. Mais sa mère a toujours été profondément croyante. Très âgée, pas toujours lucide, elle vient justement de perdre son mari quand Cercas reçoit ce e offre.
L’écrivain a soudain l’idée de profiter du voyage pour poser au pape ce e question essentielle : y a-t-il une vie après la mort ? Et, plus précisément : ma mère retrouvera-t-elle, comme elle l’espère, son mari au ciel, après son propre décès ?
Cercas accepte la proposition de Fazzini. Et le voici embarqué dans ce drôle de voyage avec, dans ses bagages, la question que l’humanité s’est posée depuis l’origine des temps. La réponse se trouve à la fin de ce texte passionnant, à la fois page turner métaphysique, enquête savante dans les coulisses du Vatican et passionnant portrait du pape François.
Quand le Vatican vous a proposé d’écrire un livre sur le voyage du pape, comment avez-vous réagi?
Je n’y croyais pas. Le Vatican n’avait jamais ouvert ses portes à un écrivain. C’était une chose vraiment inédite. Plus incroyable encore, la proposition m’a été faite alors que je suis athée. Et même pire : anticlérical ! Alors j’ai pensé à ma mère, une femme très croyante. Quand mon père est mort, elle était persuadée qu’elle le retrouverait au paradis. Vous allez penser que ma mère est étrange, voire un peu fêlée. Mais non, c’est la promesse centrale du christianisme – la résurrection de la chair et la vie éternelle. On l’oublie. Même le christianisme l’oublie.
J’ai donc pensé que le livre devait parler de ça. D’un fou sans Dieu, de moi donc, d’un athée au sens où la plus grande partie des Espagnols, des Européens et même des Occidentaux sont aujourd’hui des gens élevés dans la religion catholique mais qui ont perdu la foi. Et du fou de Dieu, le pape François. Il s’est appelé François comme François d’Assise, qui s’appelait lui-même le « fou de Dieu ». C’est donc l’histoire du fou sans Dieu qui va retrouver le fou de Dieu jusqu’au bout du monde, c’est-à-dire en Mongolie, pour lui faire ce e demande très simple, qui pourrait être celle d’un enfant : est-ce que la vie existe après la mort ?
Mais pourquoi vous ont-ils choisi, vous?
Le pape cherchait quelqu’un qui ne soit pas catholique. Quelqu’un qui puisse juger l’Eglise de l’extérieur. Il courait un risque en le faisant, mais tous les gens du Vatican avec lesquels j’ai discuté, tous ses collaborateurs, m’ont confirmé qu’il les avait toujours incités à prendre des risques.
Vous écrivez que le pape n’a pas tous les pouvoirs. Que voulez-vous dire par là ?
Beaucoup de gens croient qu’un pape peut changer l’Eglise. C’est complètement ridicule. Le pape ne peut pas, du jour au lendemain, décider que les femmes diront la messe. C’est impossible. Que les homosexuels pourront se marier. Ça aussi, impossible. Le risque de schisme serait énorme. L’autre idée reçue, c’est que François aurait dû batailler au Vatican contre des courants opposés. C’est faux. Le Vatican était derrière François. Au fil de mon enquête, j’ai découvert un Vatican incroyablement progressiste. C’est ce qui m’a le plus surpris.
“FRANÇOIS A ÉTÉ UN PAPE RÉVOLUTIONNAIRE, SI ÇA VEUT DIRE
RETOURNER AU CHRISTIANISME DU CHRIST. CAR TEL ÉTAIT SON SOUHAIT.”
Mais qu’est-ce qu’on reprochait exactement à François ?
François a été un pape très disruptif, très perturbateur. Je ne sais pas s’il a révolutionné l’Eglise, mais il a fait des choses imprévisibles, il a perturbé l’institution. C’est pourquoi il avait énormément d’ennemis dans l’Eglise. Ils l’accusaient d’être le pape des athées. C’est complètement faux. La plupart des choses que le pape faisait, c’était pour les catholiques. Mais il avait cette obsession de parler avec ceux qui n’étaient pas catholiques. Sa vision était celle des missionnaires, la vision originelle du Christ qui parlait aux gens qui n’étaient pas chrétiens.
Pourquoi avez-vous été autant fasciné, en Mongolie, par les missionnaires ?
Ce sont les vrais fous de Dieu. Ils incarnent le christianisme de Jésus-Christ, qui n’a rien à voir avec « notre » christianisme. Quand François est mort, beaucoup de journalistes m’ont demandé s’il était un pape révolutionnaire. Ça dépend de ce qu’on entend par là. Si ça veut dire changer la doctrine chrétienne, non. François n’a pratiquement rien changé. Par contre, si ça veut dire retourner au christianisme du Christ, là oui, il a été révolutionnaire. Même si c’est une révolution qui date de Vatican II.
Mais pourquoi les catholiques du monde entier ne sont-ils pas tous favorables à ce retour au christianisme originel prôné par François ?
Le Christ était un homme dangereux. Il faut se souvenir de ça. C’était un subversif et, pour le coup, un vrai révolutionnaire qui faisait peur. Qui disait : tous les hommes, toutes les femmes sont égaux et méritent l’amour, le respect. Dans un monde où dominait l’esclavage, vous imaginez la portée de ces paroles. C’est un scandale incroyable. Le Christ était entouré de gens pauvres, inquiétants, de prostituées. Il a été crucifié aussi pour ça. Retourner à ce christianisme-là, c’était le souhait du pape François.
Quelle a été votre réaction quand le pape a répondu à la question que vous lui avez posée sur la vie éternelle ?
Je ne pouvais pas imaginer la réponse qu’il m’a faite. Si claire, si évidente, si immédiate. Qu’est-ce que j’ai pensé ? Rien. Honnêtement, j’étais étonné. J’imaginais qu’il me parlerait de l’Evangile, de saint Augustin, de saint Thomas, je ne sais pas. Sa réponse, si simple, était révolutionnaire. Il m’arrive de revoir ce moment parce que j’ai filmé notre conversation. C’est une habitude que j’ai. Chaque fois que j’ai une conversation avec quelqu’un, pour un livre que j’écris, je filme l’échange. Dans cette petite vidéo, je vois l’expression du pape. C’est extraordinaire.
Que pensez-vous du nouveau pape ? En quoi diffère-t-il de François ?
Une des choses que j’ai apprises en écrivant le livre, c’est qu’interpréter l’Eglise en termes politiques, à la manière dont nos hommes politiques font de la politique, est une immense erreur. C’est un pape qui va suivre la même ligne, mais de manière plus modérée. Il devrait donc susciter moins d’hostilité que François. Il ne faut pas oublier que des prêtres se sont réunis à Rome pour prier chaque jour pour la mort de François. Et en Espagne, aussi, un groupe de prêtres s’est assemblé chaque jour, il y a un an, afin de prier pour qu’il meure. Pour eux, François était un hérétique.
Est-ce que le pape François a pu lire votre livre avant de disparaître ?
Je ne crois pas. Le livre a été publié début avril en Italie, et le pape est mort le 21 avril. J’étais à Rome le 7 avril et j’ai dîné avec de proches collaborateurs de François. Je leur ai confié un exemplaire pour le pape mais eux-mêmes ne le voyaient plus, car il était confiné à l’hôpital. Ils m’ont quand même promis de le lui faire passer. Quinze jours après, il est mort. Alors je crois qu’il a eu le livre, mais qu’il n’a pas pu le lire. Et si la question est : est-il mort parce qu’il a lu le livre ? La réponse est probablement non.
• Le Fou de Dieu au bout du monde, par Javier Cercas, traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon, Actes Sud, 480 p., 24,50 euros.
Propos recueillis par Didier Jacob
Le Nouvel Obs N° 3180 28/08/2025 pages 54-56
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