« On n’a pas le choix, c’est une question de survie »… A Lyon, 80 jeunes migrants dorment dans une église

REPORTAGEDepuis dimanche, entre 60 et 80 jeunes migrants du campement des Chartreux ont investi l’église Saint-Polycarpe de Lyon, pour se protéger du froid, sans solution d’hébergement depuis près d’un an
Junior, 15 ans, vient d'Angola et vit à la rue à Lyon depuis trois mois.

L'essentiel

Depuis dimanche, certains des 250 mineurs non accompagnés qui dorment dans le jardin des Chartreux à Lyon depuis le 16 janvier dernier, ont investi l’église Saint-Polycarpe pour y dormir.

Pour le collectif Soutiens/migrants Croix Rousse, il n’y avait pas d’autre solution face aux températures négatives enregistrées le week-end dernier. L’archevêque de Lyon Olivier de Germay a décidé de ne pas demander l’intervention des forces de l’ordre, permettant aux jeunes de rester dans l’église entre 18 heures et 9 heures.

Camara Youssouf, Christ Jean, Pedro et Junior, des jeunes âgés de 15 à 17 ans, venant de Guinée, d’Angola et du Congo, ont accepté de témoigner de leur situation auprès de 20 Minutes.

«C’était vraiment une urgence, on ne pouvait pas faire autrement », affirme Camara Youssouf. Il est 18h01 mardi soir, et ce jeune guinéen de 16 ans, vient d’entrer dans l’église Saint-Polycarpe, dans le 1er arrondissement de Lyon. « C’est notre maison depuis deux nuits », glisse-t-il, à la fois rassuré et gêné.
Dimanche, après la messe, entre 60 mineurs non accompagnés - la plupart en recours pour faire reconnaître leur âge, qui dorment depuis le 16 janvier 2025 dans le jardin des Chartreux, à quelques pas de l’église –, se sont installés dans l’édifice religieux, avec l’aide du collectif Soutiens/migrants Croix Rousse. « On a décidé d’investir les lieux parce qu’il faisait -3 °C et voyant l’état de santé des jeunes, il fallait faire quelque chose », explique Albane, du collectif.
L'accès à l'intérieur de l'église Saint-Polycarpe de Lyon est soumis à des conditions strictes pour les jeunes migrants. Après avoir discuté avec le curé de la paroisse, l’archevêque Olivier de Germay a « décidé de ne pas demander l’intervention des forces de l’ordre », imposant des conditions d’accueil précises, comme l’accès à l’intérieur de la bâtisse à partir de 18 heures. « Tout le monde doit être parti et tout doit être rangé et nettoyé à 9 heures », indique la bénévole. Les deux dernières nuits, jusqu’à 80 personnes ont pu dormir « dans la maison de Dieu ».


Un toit, pas de rat et de l’électricité
« Moi, je m’installe là », montre Camara Youssouf, pointant du doigt un mur de l’église, près des bancs de prière, sous les coursives. Son « lit » ? Des couvertures, rangées dans un sac de course. « Vers 22 heures, on place les matelas, ou les couvertures, les uns à côté des autres », détaille-t-il.
« Pour moi, en tant que chrétien, c’est un peu bizarre de dormir dans une église… », lance Christ Jean, 17 ans, récupérant ses affaires en bas d’une chair. Avant d’enchaîner : « Mais au moins ici, il n’y a pas de pluie, pas de rat, il fait un peu moins froid et il y a de l’électricité. Il n’y a pas de chauffage ou de toilettes, mais c’est toujours mieux que le campement. Même si c’est provisoire, on a l’impression qu’ici, on peut être en sécurité. » Il assure qu’il « n’a pas peur de mourir », mais qu’il s’inquiète « des maladies ».

La désillusion des jeunes mineurs non accompagnés

Junior, 15 ans, et Pedro, 17 ans, partagent les mêmes angoisses que Christ Jean et Camara Youssouf. Il est 19h15 et ils rentrent seulement des cours qu’ils suivent au lycée à Pierre-Bénite, à près d’une heure de transport de l’église.

Quand on leur demande d’expliquer la situation, ils baissent la tête tout en cherchant « les mots les plus exacts ». « On n’habite pas dans l’église, c’est que pour la nuit. C’est compliqué, on ne peut pas manger, pas se laver, pas étudier, nos affaires restent au campement… On ne peut pas dire qu’on soit soulagé. Et d’un autre côté, on n’a pas le choix. Là, c’était vraiment une question de survie », s’exclament Junior et Pedro.

Les couvertures et matelas sont rangés un peu partout dans l'église, jusque dans les confessionnaux.-
Avant de reprendre : « Vous savez, depuis des mois, notre quotidien, c’est la rue. Quand on est à l’école, on ne pense qu’à l’endroit où on se retrouvera le soir. C’est très difficile de vivre dans ces conditions, surtout l’hiver… »
Seuls, sans famille que ce soit ici en Europe ou en Afrique, ces deux jeunes se demandent « s’ils arriveront à surmonter cette épreuve » quand on leur demande ce qu’ils espèrent pour l’avenir. « C’est terrible, mais je ne sais pas si un jour, j’arriverai à être heureux après avoir vécu tout ça. Je n’arrive même plus à rêver, je veux juste un logement », chuchote Pedro, glissant ses mains dans ses poches. Depuis près d’un an, il attend la décision concernant sa reconnaissance de statut. Chacun d’entre eux a sa propre histoire, mais tous ont fui leur pays espérant une meilleure vie.

Une église fermée face à des personnes mal intentionnées

Selon le collectif, les jeunes pourront rester « jusqu’à ce qu’une solution pérenne d’hébergement soit trouvée ». En attendant, les paroissiens et les voisins font preuve « d’une belle solidarité », affirme-t-il. Mais cette hospitalité n’est pas unanime.

Ce mardi soir, un homme caucasien s’est introduit dans l’édifice au moment où des journalistes discutaient avec des jeunes, prétextant vouloir prier. Autorisé à entrer, il a filmé les personnes migrantes sans leur autorisation. Une d’entre elles s’est alors emparée de son téléphone, exigeant la suppression des vidéos pour lui rendre. Le ton est monté et des bénévoles ont dû intervenir.

L’individu a finalement accepté d’effacer les images. Avant de partir en faisant le signe de croix, il s’est adressé à Axelle Saint-Paul, responsable des solidarités du diocèse présente sur les lieux : « Vous trouvez ça normal ? ! Ils [les jeunes] n’ont rien à faire là, ils n’ont qu’à rentrer chez eux s’ils ne supportent pas le froid. »

Depuis dimanche, l'église est fermée au public même pendant la journée.-
« C’est pour cette raison que l’église est fermée même entre 9 heures et 18 heures. On veut éviter que des personnes mal intentionnées et agressives ne viennent », s’est exclamée une personne de la paroisse. Pour Axelle Saint-Paul, « c’est l’ADN de l’Eglise d’accueillir les publics les plus vulnérables et d’ouvrir ses portes aux plus pauvres de façon inconditionnelle ». L’archevêque rappelle cependant que « cet accueil n’entend pas se substituer aux décisions des responsables politiques de notre pays ».

Pas de commentaire du côté des autorités
Mais pour l’instant, aucune mesure n’a été prise par les autorités. La préfecture n’a « aucun commentaire à faire à ce stade », rappelant qu’elle finance « 27.000 places d’hébergement d’urgence par an, pour 110 millions d’euros, soit + 150 % en dix ans ». Pour le campement des Chartreux, elle souligne que « plusieurs équipes mobiles interviennent sur site » et qu'« un accueil de jour est financé par l’Etat pour recevoir ces jeunes, établir un diagnostic social et éventuellement les orienter vers la Station », le dispositif d’hébergement destiné aux jeunes en recours, financé par l’Etat et la métropole.

La métropole, elle, affirme que cela ne relève pas de sa compétence étant donné que les jeunes ne sont pas reconnus mineurs. Elle s’engage néanmoins déjà « bien au-delà » de ce qu’elle devrait depuis 2020, en déployant « une politique d’hospitalité ambitieuse fondée sur le principe du logement d’abord », complétée par « des dispositifs d’urgence pour les publics les plus vulnérables ».

En décembre 2023, une quarantaine de migrants avait déjà trouvé refuge dans une église pendant un mois avant que la ville de Lyon ne mette à disposition 140 places dans un gymnase.

Elise MARTIN

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