KARINE LE MARCHAND Pierre OLIVIER/MS

KARINE LE MARCHAND Pierre OLIVIER/MS

En donnant la parole à des immigrés, à leurs enfants et à leurs petits enfants, Les nouveaux Français, 100 ans d'immigration , documentaire présenté par Karine Le Marchand, revisite l'histoire multiculturelle de la société française.
« Je ne voulais pas être « l'autre ». Je voulais être « eux ». À 92 ans, Gérard Hernandez évoque ses premières années en France et son changement de prénom. Né Julio Gerardo Hernandez, l'acteur, qui incarne depuis 2009 Raymond dans Scènes de ménages sur M6, est arrivé d'Espagne en famille, en 1936. Il avait 3 ans. Son parcours fait de lui l'un des 19,1 millions de Français immigrés ou descendants d'au moins un parent ou un grand-parent immigré, selon les chiffres de l'Insee de 2021 et 2023. Le comédien s exprime dans Les nouveaux Français, 100 ans d'immigration, un documentaire de société, présenté et produit par Karine Le Marchand, fruit d'une commande de sa chaine, M6. Son ambition ? « Retracer de l'intérieur un siècle d'immigration en France et expliquer la situation actuelle. »
En posant un regard positif sur ce fait historique, la présentatrice et Mathilde Gautry, la réalisatrice, remontent le fil des flux migratoires, en débutant avec les Espagnols, à travers Gérard ou Isabel, jusqu'aux exodes orientaux récents, avec Taym, Syrien. Les obstacles et violences vécus par ces hommes, ces femmes et ces enfants sont abordés : certains les évoquent en quelques mots, telles Maria, 92 ans, venue de Milan (Italie) dans les années 1950 ou Sophie, 31 ans, fille de Papido, Cambodgien. Pour autant, ils ne s'appesantissent pas. « Le pessimisme envahit aujourd'hui ce sujet. Il est rare que parents et enfants immigrés s expriment. C est pourtant salvateur, car cela vient lever le voile sur des êtres souvent invisibles. Or, près d'un tiers de la population a un lien avec l'immigration. C'est donc très structurant dans notre société estime Karine Le Marchand.
Se forger un destin
Le film qu'elle propose est dense par son grand nombre d'intervenants mais clair. Les arrivées successives sont identifiées et chiffrées grâce aux travaux d'historiens, et décryptées par des spécialistes comme Constance Rivière, directrice du musée national de l'Histoire de l'immigration, Marie-Rose Moro, psychiatre, ou François Gemenne, expert en migration climatique. Ces histoires sont aussi illustrées par des images de l'INA colorisées ou des archives personnelles, et abordées par les bribes de récits de personnalités anonymes ou réputées : André Manoukian, Rachel Khan, Tomer Sisley, Nikola et Luka Karabatic, Mohed Altrad, Booder„ etc. Au delà de leurs trajectoires familiales et de leurs ressentis parfois divergents, tous « ont réussi à forger leur destin précise Karine Le Marchand. Comme s'ils avaient fait leur l'injonction du père de Sheila Gasmi, responsable d'une unité aux urgences de l'hôpital universitaire Avicenne, à Bobigny (Seine-Saint Denis) : « Je n'ai pas quitté ma famille et mon pays, l'AIgérie, que j'aime tant, pour que mes enfants nés en France ne réussissent pas ! »
Libérer la parole familiale
Si quelques témoins se livrent plus longuement, la multitude des prises de parole, et donc leur brièveté, nuisent un peu à l'ensemble. D'autant que l'on sent qu'il y aurait bien plus à saisir de ces chemins de vie, de ces héritages, parfois de ces redécouvertes. Contrairement à ce qu'attendait la réalisatrice, chaque interviewé s'est longuement confié à elle. Céline Mori, troisième génération d'immigrés, explique que, depuis ce tournage, sa famille aborde « des choses qui n'avaient pas été dites ». Rien de surprenant pour Constance Rivière. « Ce sont souvent les petits enfants qui osent ouvrir les boites et poser des questions. » Reste à leur répondre, s'ils ne connaissent pas encore leur histoire. Et ce documentaire pourrait nourrir bien des envies de récits familiaux.

Anne-Laure Bovéron

Le Pèlerin n° 7431 6 février 2026 pages 48-49


 


 

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