Témoignages des résidents des Foyers ADOMA de Vernon et de Saint Marcel
08 avr. 2026Voilà les récits de vie de dix-huit retraités des Foyers Adoma de Vernon et Saint-Marcel.
Quasiment tous arrivés sur le sol français aux premières années de leur âge adulte, ils y auront passé la majeure partie d'une vie vouée au travail.
Dix-huit témoignages poignants redonnant à ces oubliés de l'Histoire une forme de dignité.
« C'est bien de nous faire parler et de faire les photos. Comme ça, les gens ils se rappelleront de nous. Sinon, là, personne ne nous voit, personne ne nous connaît... »
Illustration et mise en page par Sophie Amouroux
Pedro DACOSTA
Je suis né le 27 mai 1950 en Guinée Bissau.
Je vivais à la forêt et aux champs. On travaillait les champs. Par là-bas, on n'a pas d'usine.
On travaillait dur. On cultivait les légumes, le maïs, le manioc, le mil, les patates... C'était pour manger, pas pour vendre.
On pêchait aussi. Moi, je pêchais dans une petite rivière. On n'avait pas de filets. Alors, on faisait des barrages avec des palmes. Il y avait beaucoup de poissons. Après, les poissons, on les donnait gratuit à la famille, aux amis.
On élevait des poulets, des chèvres, des vaches. On fabriquait aussi du vin de palme dans la forêt. On le donnait gratuit.
Mais maintenant, les jeunes, ils font payer. Même ton fils, il te donne pas.
On a coupé la forêt pour cultiver, mais les enfants, maintenant, ils ne veulent pas travailler la terre comme nous.
Les vieux, nos parents, avant ils savaient comment soigner avec les plantes. Maintenant, personne ne sait plus. Même moi, je ne sais pas.
J'ai quitté la Guinée Bissau en 1980. J'ai pris l'avion pour le Portugal, puis le train pour l'Espagne et la France. Je suis arrivé à Nanterre. On m'avait donné une adresse. J'ai travaillé là pendant trois mois.
La famille de ma mère était à Vernon, dans le quartier des Boutardes.
Alors, je suis venu à Vernon. J'ai habité dans la maison d'un prêtre. Il avait une maison d'hébergement. Il y avait des blancs, des noirs. Mais les gens ne restaient pas longtemps, quelques jours ou quelques semaines et après ils partaient. Parfois, il y avait des gens qui passaient en vélo. Ils restaient une nuit. Moi, je suis resté presque deux ans. J'ai fait le ménage, le jardin pour lui pendant deux ans.
Plus tard, j'ai eu une chambre ici au foyer. C'est le prêtre qui m'a fait venir ici. Il a fermé son foyer. Et depuis, il est mort.
Je ne parlais pas français quand je suis arrivé, je ne comprenais pas. Je parlais douala, créole, wolof.
Le portugais, non. Je vivais en forêt, il n'y avait pas d'école. Ceux qui vivaient en ville parlaient mieux le portugais. Ici, je n'ai pas fait d'alphabétisation.
J'ai trouvé des petits contrats de six mois, sept mois... Mais j'ai été malade et j'ai été opéré plusieurs fois. Alors, j'ai eu une pension d'invalidité. Maintenant, je suis à la retraite.
De temps en temps, je retourne au Sénégal, pas en Guinée à cause de la politique. Parce que là-bas, c'est la guerre...
Samba DJIBY
Je suis né le 31 janvier 1947 en Mauritanie.
J'habitais dans la forêt, à la montagne, mais au bord de la mer. Mon village c'est Sagné, dans le département de Gorgol, près de Maghama. On cultivait le mil, le maïs... On pêchait le poisson dans la mer. On avait des petits bateaux, des barques avec des rames, mais pas de moteur. Maintenant, ils ont des moteurs.
Parfois, on trouvait un petit travail avec un patron. On coupait des arbres et on gagnait un petit peu d'argent.
Mon père était déjà en France depuis 1969. Il travaillait à Rouen et au Havre. Il m'a dit de venir. Alors, j'ai travaillé deux ans, trois ans, pour payer le bateau : 50 000 F CFA et quelques.
J'ai quitté la Mauritanie en décembre 1970.
Je suis venu en bateau : Dakar, Casablanca, Las Palmas, et puis Marseille. Je suis arrivé à Marseille le 02 janvier 71. J'avais un oncle là-bas (maintenant, il est mort). Je suis resté quatre jours à Marseille. Mon oncle voulait que je reste, mais j'ai dit non. Je voulais aller à Rouen. Alors, j'ai pris le train pour Paris. J'ai retrouvé un ami là-bas. Après, j'ai pris un train pour Rouen. J'ai retrouvé mon grand-frère (maintenant, il est mort aussi). Je suis resté un mois à Rouen.
En février 1971, je suis arrivé à Vernon. C'est mon grand-frère qui m'a amené ici. J'avais de la famille à Vernon. Ils habitaient dans une baraque, un logement quand on est embauché à la Fonderie. Parce que quand je suis arrivé, le foyer Sonacotra n'existait pas. J'ai été pendant quatre mois dans le baraquement et après je suis venu au foyer. J'ai habité Saint-Marcel pendant sept ans.
J'ai été embauché à la Fonderie. Il y avait beaucoup de travailleurs de tous les pays : Maroc, Algérie, Mali, Mauritanie, Sénégal, Turquie...
En 76, je suis parti en Mauritanie trois mois. Après un mois et quelques, je suis revenu.
En 84, j'ai dû retourner en Mauritanie pour refaire le passeport. Mais c'était long à faire. Alors, j'ai téléphoné à la Fonderie. J'avais peur de perdre mon travail. On m'a dit : « T'inquiète pas. » Ils m'ont fait confiance et j'ai pu reprendre le boulot en revenant.
J'ai travaillé à la Fonderie pendant vingt-neuf ans jusqu'en 99, quand elle a fermé. Je n'ai pas retrouvé de travail après. J'ai été au chômage jusqu'à la retraite, en 2008.
J'ai gagné des médailles du travail à la Fonderie : dix ans, quinze ans, vingt ans. Mais après la Fonderie a fermé. Sinon, j'aurais eu d'autres médailles.
Je ne parlais pas français en arrivant. Je parlais seulement pular. J'ai fait un petit peu d'alphabétisation ici. Je peux lire, mais pas beaucoup.
Je n'ai pas eu de problèmes avec les Français. Mais avant, la France, c'était plus facile : il y avait plus de travail.
Ça fait depuis 2009 que je ne suis pas allé en Mauritanie à cause des papiers. Il y a des problèmes là-bas. Ils ont changé les lois et ils ne donnent pas les papiers facilement. C'est long. C'est des Arabes qui ont pris le pouvoir. Ils sont racistes. Ils sont durs avec les Noirs. De temps en temps, il y a des attentats. De temps en temps, c'est calme et puis encore des attentats...
Je voudrais essayer d'avoir la nationalité française, ça serait plus facile, ça serait bon pour moi. Je pourrais revenir en Mauritanie ou au Sénégal sans problème.
J'ai quatre enfants : un garçon et trois filles. Ils sont là, en France. Ils habitent à Vernonnet. Ils ont la nationalité française. Ils travaillent, parfois oui, parfois non. Je vais les voir de temps en temps. Ma femme aussi est en France, mais on est séparés. Dans mon village, j'ai encore de la famille, des frères. Ils sont cultivateurs, pêcheurs. De temps en temps, j'envoie un peu d'argent...
Je vais essayer de retourner là-bas en janvier ou février et essayer d'avoir les papiers là-bas...
Je suis malade. J'ai de la tension et puis j'ai mal au ventre. Il faut faire des examens. Tous les trois mois, je vais aux consultations. En Mauritanie, ça soigne, mais pas comme ici. En France, tu as la Sécurité Sociale, la mutuelle. Là-bas, tu n'as pas tout ça.
Avant, le foyer nous donnait le mouton à la fin de l'année, mais maintenant, non. C'est plus pareil. Avant, on était beaucoup au foyer, maintenant on est que quatre anciens du pays. De temps en temps, on descend dans le hall pour parler avec les camarades. Ça aide pour avoir le moral...
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