James Talarico, le populiste chrétien qui veut faire basculer le Texas

Qui est James Talarico ? Le populiste chrétien qui veut faire basculer le Texas
Un changement tellurique est-il en train de se produire aux États-Unis ?
Contre le nationalisme chrétien et les élites du trumpisme, un politique d'une nouvelle génération vient de remporter les primaires démocrates et envisage désormais de prendre le Texas aux républicains.
Nous traduisons et commentons ligne à ligne pour la première fois en français le principal discours de James Talarico.

À trente-six ans, James Talarico est désormais présenté par la presse américaine comme l’un des visages de l’opposition à Donald Trump en vue des élections de mi-mandat de 2026. Barack Obama l’a qualifié de « jeune homme absolument talentueux » et le podcasteur trumpiste Joe Rogan a dit être impressionné par lui. Son registre — populisme économique, foi chrétienne progressiste et refus de toute guerre culturelle — lui permet de s’adresser à des électeurs modérés et ruraux que le Parti démocrate avait largement perdus. Un profil rare dans un État qui n’a pas élu de sénateur démocrate depuis 1988.
Le pari de Talarico est de substituer au clivage gauche-droite un axe « haut contre bas » ciblant les milliardaires, tout en mobilisant les Écritures contre le nationalisme chrétien qu’il définit comme « le cancer du christianisme ». Ces traits font de lui, dans un État qui n’a pas élu de sénateur démocrate depuis 1988, le candidat le plus inattendu des élections de mi-mandat de 2026, et l’une des personnalités qui pourraient influencer la recomposition en cours. 
Nous traduisons et commentons une prise de parole récente de cette figure politique inédite, encore peu connu en France et en Europe.

« Nous allons reprendre le Texas » (discours de victoire lors de la primaire, le 3 mars 2026)

Merci à tous d’être ici. Une chose est claire ce soir : nous allons reprendre le Texas.

Le 3 mars 2026, Talarico remporte la primaire démocrate pour le Sénat avec environ 53 % des voix face à la représentante fédérale Jasmine Crockett, malgré des sondages qui donnaient cette dernière en tête quelques jours plus tôt. Plusieurs des principaux quotidiens texans — Houston ChronicleDallas Morning NewsAustin American-StatesmanFort Worth Star-Telegram — l’avaient soutenu. Signe d’une dynamique plus large : selon NBC, environ cent mille électeurs de plus ont voté dans la primaire démocrate que dans la primaire républicaine, un différentiel rare au Texas, très probablement causé par une stratégie de viralité centrée sur le partage de messages positifs.

Aux milliardaires qui ont pris le contrôle de notre État et de notre pays : votre pouvoir sans limites touche à sa fin. Vos jours où vous divisez les travailleurs sont comptés. Au peuple du Texas, quel que soit votre vote dans cette primaire : cette élection est notre chance de reprendre le pouvoir pour nous-mêmes et pour nos communautés.

Fini d’être divisés. Fini d’être manipulés. Fini d’être montés les uns contre les autres. Cette vieille politique est en train de mourir, et une nouvelle politique est en train de naître à travers nous tous.

Je veux commencer par remercier la représentante Crockett. C’est une collègue et une amie. Je suis profondément reconnaissant pour sa voix et son leadership. Ce fut un honneur de mener cette course avec elle. À ceux qui la soutenaient : je sais que je n’étais pas votre premier choix. Mais j’espère gagner votre confiance et votre soutien en tant que candidat démocrate. C’est à moi de faire en sorte que vous vous sentiez accueillis, représentés et fiers de cette campagne.

Ensemble, nous allons accomplir quelque chose d’extraordinaire. Nous avons lancé cette campagne d’outsiders il y a six mois dans ma ville natale de Round Rock, au Texas. 

Né en 1989 à Round Rock, une ville moyenne proche de la capitale du Texas, d’une mère célibataire, James Talarico a grandi dans la classe moyenne texane avant d’être adopté par son beau-père, Mark Talarico. Diplômé en science politique de l’University of Texas at Austin, titulaire d’un Master en politique éducative de Harvard, puis d’un Master of Divinity au séminaire presbytérien d’Austin, c’est d’abord en tant qu’enseignant qu’il entre dans la vie publique.

Recruté par Teach For America, Talarico enseigne l’anglais en sixième année dans l’un des quartiers les plus pauvres de San Antonio — une expérience qu’il place au cœur de son identité politique et dont il tire ses positions sur l’éducation publique et les inégalités 6

Depuis, des dizaines de milliers de Texans sont venus se rassembler avec nous dans chaque recoin de cet État, de Beaumont à El Paso, d’Amarillo à Brownsville, et partout entre les deux. Nous avons recruté plus de 28 000 bénévoles qui organisent le terrain dans tout l’État, et nous avons pulvérisé les records de financement populaire — le tout sans accepter un centime des PAC d’entreprise. Ceci est un mouvement porté par le peuple pour affronter ce système politique brisé et corrompu. C’est véritablement une campagne du peuple, par le peuple, pour le peuple.

Ce chiffre n’est pas anodin dans le contexte texan. Beto O’Rourke, lors de sa campagne sénatoriale de 2018 contre Ted Cruz, avait lui aussi misé sur le financement populaire et une armée de bénévoles — mais avait perdu avec un écart de 2,6 points. La différence, cette fois, est que Talarico dispose d’un avantage qu’O’Rourke n’avait pas : trois mois sans adversaire pendant le second tour républicain, et un camp adverse qui risque de se déchirer entre l’establishment (Cornyn) et le trumpisme (Paxton), dans un contexte de forte baisse dans les sondages pour le camp trumpiste.

Le refus de l’argent des PAC est aussi un marqueur de cohérence avec le message anti-milliardaires : on ne peut pas dénoncer le système et en accepter le financement.

Nous n’essayons pas seulement de gagner une élection. Nous essayons de changer fondamentalement notre politique.

Mon grand-père était pasteur baptiste dans le sud du Texas, et il m’a dit très tôt que nous suivons un rabbin aux pieds nus qui nous a donné deux commandements : aime Dieu, et aime ton prochain. Ma foi m’enseigne d’aimer mon prochain comme moi-même. Pas seulement le voisin qui me ressemble. Pas seulement le voisin qui prie comme moi. Pas seulement le voisin qui vote comme moi. Je suis appelé à aimer tous mes prochains comme je m’aime moi-même.

C’est ce qui m’a poussé à entrer dans le service public, d’abord comme enseignant dans une école publique du West Side de San Antonio, puis comme élu. En tant que législateur, j’ai rassemblé démocrates et républicains pour affronter les lobbies d’entreprise, pour baisser le coût du logement, le coût de la garde d’enfants, le coût des médicaments, y compris l’insuline. J’essaie d’aimer mon prochain à travers les politiques publiques. J’essaie de rendre la vie de mon prochain un peu plus facile et un peu meilleure.

Mais ce genre d’amour dans notre politique est devenu difficile à trouver. Quelque chose est brisé en Amérique. Notre économie est brisée. Notre système politique est brisé. Même nos relations les uns avec les autres semblent brisées. Et c’est parce que les gens les plus puissants du monde veulent qu’il en soit ainsi.

Les milliardaires qui possèdent les algorithmes des réseaux sociaux, qui possèdent les chaînes d’information en continu, qui possèdent les politiciens qui se battent sur nos écrans — ils veulent que nous soyons à la gorge les uns des autres. Ils veulent que nous nous focalisions sur ce qui nous différencie, plutôt que sur ce qui nous rassemble. Parce que notre unité est une menace pour leur richesse et leur pouvoir.

Alors ils nous divisent heure après heure par parti, par race, par genre, par religion — pour que nous ne remarquions pas qu’ils nous font les poches. Ils ferment nos écoles. Ils éventrent notre système de santé. Ils augmentent nos impôts tout en baissant les leurs. 

Derrière l’apparente généralité de ces accusations, chaque verbe renvoie à une politique texane précise dans l’esprit des Texans. « Fermer nos écoles » : le programme de school vouchers porté par le gouverneur Greg Abbott et soutenu par les milliardaires Tim Dunn et Farris Wilks — les « deux milliardaires nationalistes chrétiens » dénoncés dans le sermon plus haut —, qui détournerait des fonds publics vers des écoles privées confessionnelles, et contre lequel Talarico s’est battu à la Chambre. « Éventrer notre système de santé » : le Texas est l’État américain qui compte le plus grand nombre de personnes sans assurance maladie (environ 5 millions), en grande partie parce que la législature républicaine a refusé l’expansion de Medicaid prévue par l’Affordable Care Act — un refus qui aurait coûté au Texas environ 100 milliards de dollars fédéraux sur la décennie. « Augmenter nos impôts tout en baissant les leurs » : le Texas n’a pas d’impôt sur le revenu mais repose sur des property taxes et des taxes à la consommation parmi les plus élevées — un système structurellement régressif où les ménages les plus modestes paient proportionnellement davantage que les plus riches. 

Le vrai combat dans ce pays n’est pas entre la gauche et la droite. Il est entre le haut et le bas.

Talarico rappelle ici une ligne politique qui refuse le clivage gauche-droite au profit d’un axe « haut contre bas » qui vise l’emprise des milliardaires sur la vie publique aux États-Unis.

Ces milliardaires veulent que nous regardions à gauche et à droite vers nos voisins au lieu de lever les yeux vers eux. Ils veulent nous empêcher de voir tout ce que nous avons en commun. Ils veulent nous empêcher de réaliser qu’il y a bien plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous divisent. Parce que malgré nos différences, nous voulons tous vraiment les mêmes choses : un quartier sûr, un bon emploi avec de bons avantages, une école publique de qualité et bien financée, et la possibilité de voir un médecin quand on en a besoin.

Élu à vingt-huit ans dans un district républicain qu’il avait entièrement arpenté à pied, en quatre mandats dans une législature dominée par les républicains, il fait adopter plus d’une quinzaine de projets de loi — dont huit consacrés à l’éducation et à la petite enfance —, ce qui lui vaut d’être classé parmi les dix meilleurs législateurs du Texas par Texas Monthly. C’est aussi un combat personnel qui marque son mandat : diagnostiqué diabétique de type 1 après un malaise en campagne, il paie 684 dollars pour sa première dose mensuelle d’insuline, puis contribue à faire adopter le House Bill 82, plafonnant ce coût à 25 dollars. 

J’en ai assez d’être monté contre mon voisin. J’en ai assez qu’on me dise de haïr mon voisin. Ça fait plus de dix ans que dure cette politique-là. La politique comme sport de combat. La politique comme trolling et humiliation. La politique comme guerre totale. Elle déchire les familles. Elle met fin à des amitiés. Et elle nous laisse tous nous sentir mal en permanence.

C’est une description précise de ce que les politologues appellent la « politique négative partisane » (negative partisanship) — théorisée par Alan Abramowitz et Steven Webster 7 — où les électeurs votent moins pour leur camp que contre l’autre. En la dénonçant explicitement, Talarico prend un risque stratégique : il refuse l’arme principale qui a fonctionné pour les démocrates eux-mêmes ces dernières années — la mobilisation anti-Trump —, au profit d’un message positif.

C’est exactement le reproche que lui faisait Jasmine Crockett pendant la primaire : à ses yeux, dans l’Amérique de Trump, cette posture de réconciliation était naïve.

On ne peut pas vaincre la politique de la division par davantage de division. On ne peut pas gagner à leur jeu. Il faut changer le jeu.

Il s’agit là de la réponse directe au débat stratégique qui a structuré la primaire contre Crockett — et, au-delà, du débat qui traverse le Parti démocrate depuis 2016.

Crockett incarnait la ligne dite de la base mobilization : galvaniser les fidèles en désignant clairement l’adversaire, stratégie théorisée par Rachel Bitecofer 8 et appliquée avec succès par les campagnes anti-Trump de 2018 et 2020. Talarico la rejette au profit d’une stratégie de persuasion — reconquérir les électeurs modérés et les abstentionnistes — que des figures comme David Shor défendent depuis l’échec relatif de 2020 dans les comtés ruraux.

Cette campagne est enracinée dans un amour farouche pour cet État, pour ce pays, et surtout pour tous nos prochains.

Si vous détestez la politique et que vous n’avez jamais voté, vous avez une place dans cette campagne. Si vous avez voté démocrate mais que vous en avez assez de voir les démocrates de Washington toujours capituler, vous avez une place dans cette campagne.

Et si vous avez voté pour Donald Trump mais que vous en avez assez de l’extrémisme et de la corruption dans notre gouvernement, vous aussi, vous avez une place dans cette campagne.

Aucun candidat démocrate de premier plan n’avait adressé une invitation aussi frontale aux électeurs de Trump. On se rappelle des tentatives sans succès de Howard Dean en 2003 assumant de vouloir être aussi le candidat des « gars avec des drapeaux confédérés sur leurs pick-up ». Ce pari d’une « dépolarisation par le bas contre le haut » fonctionne en désignant les milliardaires comme l’ennemi commun, en s’adressant aux électeurs MAGA déçus par les politiques domestiques et internationales une porte de sortie qui ne les oblige pas à renier leur vote passé.

Des gens de tout le spectre politique ont faim d’une nouvelle forme de politique. Pas une politique de la peur, pas une politique de la haine, pas une politique de la division, mais une politique de l’amour. Un amour capable de guérir ce qui est brisé en Amérique.

Cette nouvelle politique est en train de naître ici même, dans l’État de l’Étoile solitaire. Le nombre de jeunes qui se sont déplacés pour voter dans cette élection est sans précédent. Le nombre de Texans qui n’avaient jamais voté auparavant mais qui se sont déplacés est sans précédent. Le nombre d’indépendants et de républicains qui ont voté dans cette primaire démocrate est sans précédent.

Quelque chose est en train de se passer au Texas. Les habitants de cet État ont donné à ce pays un petit peu d’espoir. Et un petit peu d’espoir, c’est une chose dangereuse.

Le mot hope n’est jamais innocent dans la rhétorique démocrate depuis Obama. La formule est empruntée, presque mot pour mot, au film Les Évadés (The Shawshank Redemption) de Frank Darabont (1994) — « Hope is a dangerous thing » — mais elle fait aussi écho au discours de victoire de Barack Obama dans l’Iowa en janvier 2008 : « They said this day would never come. »

Talarico se place délibérément dans cette filiation : un outsider improbable qui transforme un État réputé imprenable en terrain contestable. 

Peu importe ce qui se passe dans le second tour républicain. 

Le sénateur sortant John Cornyn et le procureur général Ken Paxton sont en lice pour le second tour républicain, prévu le 26 mai 2026. Le choix du rival de Talarico influencera considérablement la dynamique : un Paxton polarisant pourrait ouvrir une brèche, tandis que Cornyn représente un adversaire plus institutionnel.

Nous savons déjà contre qui nous nous battons : les milliardaires mécènes et leur système politique corrompu. Pas un politicien en particulier, pas un parti en particulier. Nous nous battons contre le système brisé et contre ceux qui l’ont brisé.

Ils ont peur du mouvement que nous sommes en train de construire. Ils vont tout nous jeter à la figure. Ils vont me traiter de gauchiste radical. Ils vont me traiter de faux chrétien. 

Talarico anticipe ici l’attaque la plus prévisible de la droite : ses positions théologiques progressistes et sa critique du nationalisme chrétien ont déjà été qualifiées d’hérétiques par des sites conservateurs comme The Federalist et First Things.

Dans un article paru dans First Things, le 4 mars, le journaliste Colin Redemer écrit : « Il explique à Joe Rogan que, selon lui, Dieu aurait demandé à Marie son ‘consentement’ avant l’Incarnation — et il présente cette idée comme une preuve que la Bible légitimerait l’avortement. À Ezra Klein, il affirme par ailleurs que ‘la Bible est assez incohérente sur la question du mariage’, que la déclaration de Paul dans Galates 3:28 est ‘étonnamment woke pour le Ier siècle’, et que toutes les religions contiendraient, au fond, ‘la même vérité’ que le christianisme. » Pour les catholiques traditionalistes antilibéraux, les positions de James Talarico tombent manifestement sous le coup du Syllabus des erreurs modernes Pie IX (1864), qui condamne, entre autres, l’indifférentisme — il est possible de faire son salut dans chaque religion — et le latitudinarisme — il est possible de pratiquer la religion comme on l’entend.

Il s’agit pourtant de positionnements devenus communs dans le protestantisme libéral, en particulier dans l’Église presbytérienne à laquelle appartient Talarico. En nommant l’attaque avant qu’elle ne vienne, il applique une technique rhétorique classique — la prémunition (inoculatio) — qui consiste à désamorcer un argument adverse en le formulant soi-même pour mieux le retourner : m’attaquer sur ma foi, c’est prouver que vous défendez le pouvoir, pas l’Évangile.

Ils diront que notre mouvement est anti-texan, anti-américain. Ils nous traiteront de menace. La seule vérité, c’est que nous sommes une menace. Nous sommes une menace pour leur système corrompu.

Il y a deux mille ans, quand une poignée de puissants au sommet faisaient du mal à ceux d’en bas, ce rabbin aux pieds nus n’est pas resté dans sa chambre à prier — il est entré dans le siège du pouvoir et a renversé les tables de l’injustice. À ceux qui aiment cet État, à ceux qui aiment ce pays, à ceux qui aiment leur prochain : il est temps de commencer à renverser des tables.

La rhétorique de Talarico s’inspire constamment du style prêcheur, avec des tirades enflammées qui entremêlent l’histoire biblique et le présent. La tradition qui fait de Jésus Christ un révolutionnaire, « Messie socialiste » ou « prophète ouvrier » n’est pas neuve à gauche : on la trouve chez des socialistes français du XIXe siècle comme Pierre Leroux. C’est devenu un lieu commun de la controverse anticléricale et/ou chrétienne progressiste que de dire que l’Église — ou même les Églises — aurait trahi le message du Christ, message auquel la gauche, plus éloignée en apparence de la tradition chrétienne, serait en réalité plus fidèle. Cette fidélité ferait d’elle, en quelque sorte, la véritable dépositaire de l’esprit originel du christianisme. 

Merci à tous d’être ici. Merci d’être dans ce combat. Que Dieu vous bénisse.

Jean-Benoît Poulle

Le Grand Continent est une revue nouvelle et indépendante, fondée en mai 2019 à Paris. Considérée comme la principale revue européenne, elle est écrite dans les principales langues du débat continental.
La revue est éditée par le Groupe d’études géopolitiques, un centre de recherche indépendant domicilié à l’École normale supérieure et reconnu d’intérêt général.

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