© Alexandre Isard

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Delphine Horvilleur «Quand je retourne en Israël, j’ai l’impression de voir des fantômes partout»

Trois ans après le 7 Octobre, la rabbine publie «Sermons sous les décombres», une réflexion intime sur l’évolution de sa position depuis l’attentat du Hamas et la guerre menée par le gouvernement Nétanyahou contre Gaza.

Au début, elle a pensé appeler son nouveau livre «Angle mort». L’angle mort, c’est ce qu’on ne voit pas dans le rétroviseur. Delphine Horvilleur voulait comprendre ce qu’elle n’avait pas vu dans les mois suivant le 7 Octobre, et pourquoi elle ne l’avait pas vu. «La seule solution pour conduire en sécurité, c’est de se retourner», dit-elle. Alors cette femme rabbin s’est retournée, elle a relu les sermons prononcés devant ses fidèles chaque semaine à la synagogue depuis septembre 2023 et elle a «vu» ce qu’elle ne voyait pas alors, la douleur des Palestiniens. «Avant, il n’y avait pas la place», nous a-t-elle confié.

Sermons sous les décombres, à paraître le 8 octobre, le deuxième livre publié par la nouvelle maison d’édition d’Olivier Nora, raconte ce long processus dans une première partie avant de nous donner à lire les sermons les plus importants de ces trois dernières années. Et l’on «voit» en effet le cheminement, comment peu à peu les Palestiniens se mettent à exister au fur et à mesure qu’ils disparaissent.

Au lendemain de Yom Kippour et à quelques jours du 7 octobre, alors que la situation ne cesse d’empirer dans les territoires palestiniens, nous l’avons rencontrée chez elle, un peu chamboulée car sa fille de 17 ans venait de partir étudier à l’étranger : 17 ans, l’âge qu’avait Delphine Horvilleur lorsqu’elle a ellemême quitté le domicile familial en France pour faire son alyah afin d’y suivre des études de médecine. Elle parle cash, cherche parfois ses mots pour être sûre de ne pas se tromper, dit constamment «les miens», «ma famille», telle une mère protectrice. Elle est chamboulée aussi car elle a décidé d’arrêter sa fonction de rabbin de synagogue. Elle veut avoir du temps pour écrire, donner des conférences à travers le monde.

Comment vous est venue l’envie d’écrire Sermons sous les décombres ?

Immédiatement après le 7 Octobre, j’avais écrit un livre Comment ça va pas ?

(Grasset), comme sidérée par la douleur qu’avait déclenchée le massacre chez mes proches. Je vois aujourd’hui que des gens le lisent et sont parfois surpris. Ils me demandent pourquoi je n’y évoque pas les Palestiniens et leur drame. Je réalise combien, à l’époque, le traumatisme hantait toutes mes paroles. En janvier, les derniers otages venaient d’être libérés, et je me suis dit qu’il était

temps de relire les sermons que j’avais prononcés devant ma communauté durant ces années de guerre. A la relecture de chaque texte, me prenait l’envie de rectifier quelques mots. Je me demandais constamment : qu’ai-je su dire et que n’ai-je pas su exprimer ? Ai-je su voir ou ai-je été aveuglée ? J’avais besoin de comprendre ce qui était arrivé. Pourquoi avais-je ce sentiment qu’on était tous devenus fous et l’impression que le «campisme» - le fait d’avoir à choisir un camp - nous avait tous ravagés ?

Vous y évoquez 2025 comme une année où, pour vous, quelque chose bascule…

Au début de cette année-là, j’ai passé beaucoup de temps en Israël, notamment avec les familles des otages et avec des amis réservistes de l’armée. Nombreux sont ceux qui avaient alors le sentiment que la guerre venait de changer de nature, qu’ils n’en comprenaient plus le sens. Fin avril, certains ministres du gouvernement israélien ont déclaré que «le retour des otages n’est pas la priorité» ou qu’«affamer une population pouvait être une arme de guerre légitime». Le 8 mai 2025, j’ai décidé de publier sur le site du média

Tenoua[dont elle est directrice de la rédaction, ndlr] un texte qui évoquait ce virage et qui, par amour d’Israël, dénonçait la «tragédie endurée par les Gazaouis» et le risque de «faillite morale» que fait peser sur ce pays la politique de son gouvernement. J’ai alors été attaquée à la fois par l’extrême gauche et par une partie de la communauté juive. Je n’ai jamais regretté d’avoir pris la parole, j’ai même eu le sentiment d’être plus que jamais à la place où je devais me tenir.

Qu’était-il important de dire à ce moment-là ?

Rappeler que rien, absolument rien, ne justifiait le 7 Octobre, tout comme rien ne justifiait l’étendue de la dévastation à Gaza et du désastre en cours. Sortir des aveuglements partiels. Etrangement, témoigner de cette double évidence était devenu inaudible. Les attaques sont venues à la fois de ceux qui disaient : «Ah, c’est maintenant que vous le voyez ?» Et d’autres qui assénaient : «C’est bien beau cette autocritique mais personne en face ne la mène, alors taisez-vous !» Et soudain, toute parole d’autocritique semblait informulable. Les mots utilisés ne servaient plus qu’à enfermer dans un camp ou un autre. C’est ce qu’on appelle un schibboleth[le terme vient de l’hébreu] : il définit un mot qui ne sert plus qu’à dire votre appartenance, votre loyauté au groupe. Aujourd’hui, les schibboleths sont très nombreux. Les utiliser ou refuser de les employer marque votre identité. Par exemple, si vous dites «Judée-Samarie» ou «Cisjordanie», cela vous ancre quelque part. Idem pour «génocide», si vous refusez de l’utiliser en affirmant, comme je le fais, que seuls les juges pourront à l’avenir se prononcer sur la validité d’un terme qu’ils n’ont à ce jour pas retenu, immédiatement vous voilà jeté en pâture…

Je m’étonne d’ailleurs de la rapidité avec laquelle l’accusation génocidaire a été utilisée par certains, dès novembre 2023, pour parler de l’opération militaire à Gaza. Comme s’il fallait établir un rapport sémantique avec un autre temps de l’histoire, construire une référence consciente ou inconsciente au IIIe Reich. La langue a beau posséder un vocabulaire large («crime de guerre» par exemple), c’est comme s’il fallait tenter ainsi de nazifier les juifs. S’agissait-il de se laver

d’une mauvaise conscience européenne ou de banaliser la Shoah ? Quelle que soit l’horreur de ce qui s’est passé et se passe encore à Gaza, la comparaison avec Auschwitz est à la fois obscène et très contre-productive.

Vous avez vu le film Naza qui montre la façon dont l’armée israélienne a tué de très nombreux civils à Gaza en connaissance de cause ?

Oui, je l’ai vu. J’ai personnellement une première interrogation sur le film : précisément son nom ! «Naza» en hébreu signifie «dommage collatéral» mais

pourquoi choisir de diffuser le film [avec ce titre, ndlr] qui, à l’étranger, n’évoque rien, à part de façon très subliminale le mot «nazi». Pourquoi encore et toujours nourrir de telles confusions historiques ? Quant au film lui-même, ce n’est pas un documentaire journalistique, c’est évidemment une œuvre militante. Elle dit bien l’effet du trauma du 7 Octobre sur les soldats et plus largement ce que produit une guerre, toute guerre sans doute, sur une société : la déshumanisation de l’ennemi et un aveuglement coupable d’une société qui ne veut pas savoir.

Je trouverais important que les Israéliens voient ce film, car au fond c’est à eux qu’il s’adresse… Et non à ceux qui ne le verront que pour conforter leur diabolisation d’Israël.

Un pays qui est capable, en temps de guerre, de donner naissance à de telles voix internes, critiques et dissidentes est un pays qui doit aussi pouvoir se regarder dans le miroir, et mener un vrai travail d’enquête pour tenter de comprendre ce qui, dans ce document, est exact et ce qui, au contraire, y est mensonger.

Et votre livre, à qui s’adresse-t-il ?

Je voudrais dire aux «miens» mais je mets maintenant toujours des guillemets à ce mot. Qui sont donc les «nôtres» en temps de guerre ? Nos familles ethniques ? Nos partenaires de combats ? Ceux qui partagent nos peurs ou ceux qui partagent nos espoirs ?

Je voudrais m’adresser à des gens qui ne sont pas forcément capables de m’entendre, par colère ou par peur. Je suis consciente que certains liront mes mots pour les instrumentaliser ou en aiguiser leurs armes. Et pourtant, je sais que ce livre doit exister. Pour maintenant mais aussi pour plus tard. Quand on se demandera un jour : comment parlait un leader religieux en ces années si sombres ?

Pourquoi, à votre avis, n’arrive-t-on plus à se parler sur le sujet d’Israël et de la Palestine ?

Précisément parce qu’on ne s’intéresse plus aux mots que comme des armes. Des outils de combat et non de débat. Ecoutez cette expression que l’on nous répète constamment : attention si tu dis ça, tu vas «faire le jeu de ceci ou de cela…» A force de craindre de faire «le jeu», on ne dit plus jamais «je». On ne dit plus que «nous», et l’on fusionne avec un collectif auquel on devrait une loyauté absolue, quitte à défendre l’indéfendable, ou justifier l’injustifiable. On est sommé de parler au pluriel ou de se mettre au diapason d’éléments de langage d’un groupe. Quand je vivais aux Etats-Unis, je m’étonnais que tant de gens commencent leurs phrases par «en tant que noir, je pense que…» ou «en tant qu’homosexuel, je crois que…» Je pensais qu’un tel discours était impossible à concevoir en France, car la République nous en protégeait. La politique des identités nous a pleinement rattrapés, et dès qu’on aborde le sujet du Proche Orient, elle prend totalement les manettes de nos discours.

Vous a-t-on accusé de trahison parce que vous êtes rabbine ?

C’est étrange, j’évoquais précisément cela hier devant ma communauté. C’était Yom Kippour et je faisais ce jour-là un sermon à la synagogue. Je disais aux membres de ma communauté que s’opposent dans la tradition deux figures de leaders : d’un côté, le prêtre dont la mission est de réconforter son peuple. Et de l’autre, le prophète dont la mission au contraire est de les inviter à l’autocritique, quitte à être qualifié de traître. Quand il énonce des mots que personne ne veut entendre.

Je crois fondamentalement qu’un rabbin (ou n’importe quel leader religieux) doit être capable de faire simultanément ces deux choses : soutenir les siens et leur tendre à miroir.

C’est une fonction très difficile à tenir et qui vous vaut bien des critiques. Surtout si vous êtes une femme et qu’on conteste encore votre légitimité à exercer cette fonction. Je l’ai souvent constaté ces derniers mois. Quand par exemple Alain Finkielkraut, Marc Knobel, Joann Sfar ou Nathan Devers défendent des positions proches des miennes, ils sont généralement moins attaqués que je ne le suis. C’est ainsi. Heureusement, je reçois aussi énormément de messages de soutien.

Pensez-vous que les Juifs de la diaspora devraient prendre position ?

Non. Au nom de quoi devraient-ils le faire ? Pourquoi les somme-t-on si souvent de se positionner ? L’été dernier, des amis ont voulu louer un bateau en Grèce. Avant d’embarquer, le skippeur leur a demandé si, compte tenu de leur nom de famille juif, ils pouvaient d’abord exprimer leur positionnement sur Gaza… Cette histoire est si terriblement emblématique de l’état d’esprit actuel : pour les Juifs, il y a désormais une «présomption de culpabilité» (l’expression si juste est de Paul Audi). On considère soudain que la politique israélienne les rend au choix co-responsables, ou co-coupables. A quel autre groupe demande-t-on de passer un examen de pureté morale, pour obtenir un laissez-passer ou simplement le droit qu’on lui foute la paix ?

Vous trouvez que l’on fait porter une responsabilité trop grande aux Juifs de la diaspora ?

Absolument, on place sur bien des Juifs de la diaspora une sorte d’accusation collective permanente, qu’à ma connaissance, on n’impose à personne d’autre. Demande-t-on à des enfants de culture arabe dans des cours d’école de se désolidariser de ce que certains pays musulmans font vivre aux femmes ou aux homosexuels ? Le racisme antimusulman est très présent dans notre société mais il ne prend pas cette forme-là.

Dans l’histoire, on a toujours placé sur les Juifs ce type d’accusation collective. Une fameuse blague juive le raconte ainsi : «Si quelqu’un fait une connerie, on dira de lui que c’est un sale con. Mais si un Juif fait une connerie, on dira que c’est un sale Juif.»

Bien entendu, il arrive que des Juifs se sentent pleinement concernés par ce qui se passe en Israël et en Palestine. Mais c’est une chose de se «sentir» coresponsable, et une autre d’être «tenus pour» responsable ou même coupable.

Ça, c’est insupportable.

Mais vous comprenez que certains aient pu s’indigner que vous ne mentionniez pas les Palestiniens dans votre livre écrit après le 7 Octobre ?

Ce livre fut écrit immédiatement après le 7 Octobre. Celui que je publie maintenant se penche précisément sur cette question : que font le traumatisme et la douleur à nos mots ? Que signifie pour chacun (et pas seulement pour les Juifs) de faire face aux angles morts de nos histoires ? Comment réapprendre à voir l’autre quand la douleur nous l’a rendu invisible ? Que se passerait-il si chacun faisait l’effort de se relire pour penser ce qu’il n’a pas su dire ?

Vous allez prendre part à la campagne électorale israélienne en cours ?

Je vais aller en Israël en octobre pour voter. La dernière fois que j’ai placé là-bas un bulletin de vote, c’était en 1996, j’ai voté pour Shimon Pérès. Et c’est Nétanyahou qui a été élu. Cela fait trente ans que j’ai quitté le pays. A l’époque, j’étais très jeune et étudiante en médecine à l’université hébraïque de Jérusalem. J’avais l’impression que tout était possible et surtout que la paix était à portée de main. Et puis il y a eu l’assassinat de Yitzhak Rabin par un extrémiste juif. Il s’est passé pour moi cette nuit-là un effondrement de mes rêves. Je ne pouvais accepter que l’assassin se dise sioniste, tout comme je me définissais moi-même.

J’ai alors décidé de partir.

J’y reviens avec l’envie de soutenir ceux qui croient encore au rêve de la coexistence. Et soutenir notamment tant de mes amis qui font partie de ce qu’on appelle la «présence protectrice» des Palestiniens. Ces Israéliens qui en ce moment même participent aux travaux agricoles aux côtés des paysans arabes de Cisjordanie. Ils constituent une sorte de résistance que je veux soutenir.

L’avenir d’Israël vous effraie ?

J’ai l’impression qu’il en va aujourd’hui de l’avenir de cet Etat. Non pas de son existence car Israël existe et ceux qui nient sa légitimité à exister sont les vrais ennemis de la paix. Mais cette élection est la plus critique qui soit. Elle va déterminer non seulement l’avenir du pays mais aussi son lien à la diaspora. On ne peut pas comprendre la politique israélienne si on ne comprend pas la psyché d’ultra-vulnérabilité qui hante sa création. Ce pays est né d’une conscience que le monde n’avait pas pu, ni même voulu sauver les Juifs… Voilà aussi pourquoi il mise si souvent sur la force et refuse de faire face à ses vulnérabilités.

Après tout ce qui a été dit sur les manquements et les trahisons de Nétanyahou, comment expliquez-vous qu’il ne s’effondre pas dans les sondages ?

Il y a autour de cet homme une sorte de culte du chef. Certains, parmi ses soutiens inconditionnels, parlent de lui comme une sorte d’héritier du roi David biblique. On pourrait découvrir les pires choses sur lui que rien ne changerait la confiance qu’on lui accorde. Il tient toujours un discours qui repose sur la peur, la plus puissante des émotions pour mobiliser des électeurs. Il convoque constamment les douleurs de l’histoire pour faire de sa personne le seul garant d’une sécurité à venir. Dans cette région, plus que n’importe où ailleurs, des gens sont obsédés par les ruines de l’histoire. Je pense souvent à cette image de «l’Ange de l’histoire» dont parle Walter Benjamin. Il explique que la guerre crée souvent cela : on est hypnotisé par ce qui nous est arrivé, et l’on ne peut plus rien voir d’autre. Et surtout pas croire en un autre avenir… Tel est le propre du traumatisme : il empêche le passé de passer.

Le 7 Octobre a réactivé quelque chose dans la mémoire juive, qui pousse bien des gens à n’avoir confiance qu’en eux-mêmes et à renforcer une forme de tribalisme ou d’entre-soi. Je le comprends parfaitement. Mais je vois aussi que, sur moi, la tragédie a produit un effet inverse : j’ai le sentiment d’être devenue plus universaliste. Je refuse dorénavant d’aller à une manifestation où l’on ne peut agiter qu’un seul drapeau.

Ce livre a été difficile à écrire ?

Oui, relire toutes mes prises de parole fut parfois douloureux. Je sais aussi que certains considéreront que dans ces pages, je dis trop ou pas assez. J’essaie d’y parler de notre douleur et d’y montrer qu’il n’y a pas que la nôtre, de dire tout simplement que l’avenir d’Israël et celui des Palestiniens sont inséparables, de rappeler que l’on ne peut se soucier vraiment des uns sans se soucier des autres, que quand les gens remettent en question le droit d’Israël à exister, ils ne sont pas les amis des Palestiniens. Et vice versa.

Vous croyez encore à la possibilité de deux Etats, israélien et palestinien ?

Je suis une enfant d’Oslo, j’ai toujours été une grande défenseuse de la solution à deux Etats. J’ai beaucoup de mal à renoncer à cette idée et en même temps je vois bien que c’est de plus en plus compliqué à concevoir. Quand je retourne en Israël, j’ai le sentiment de voir des fantômes partout, les fantômes d’Oslo et ceux des rêves de mes 20 ans, les fantômes de la jeunesse palestinienne dévastée et les fantômes d’Israéliens assassinées le 7 Octobre. Et je me dis que toutes ces hantises ne nous quitteront pas et qu’il va falloir apprendre à vivre avec elles… Et surtout pas sans elles.

Vous vous sentez une responsabilité particulière en tant que rabbine ?

Mon travail en tant que rabbin consiste à penser nos héritages, nos textes et la façon dont leur interprétation peut encore nous aider à traverser ce que nous vivons. Aujourd’hui par exemple, je réfléchis à la notion si mal comprise de peuple élu. A la façon dont ce concept religieux a permis à travers les siècles à tant de gens pourchassés de survivre, malgré le drame, en s’accrochant à l’idée d’une sorte de mission. Mais ces mots peuvent prendre un autre sens, dans un temps de souveraineté juive, ou quand on dispose d’une force politique ou militaire. La notion exige alors d’être repensée. C’est le rôle des leaders religieux de permettre la relecture des textes dans un contexte nouveau.

Pourquoi avez-vous décidé de cesser d’être rabbine de synagogue ?

Mon rabbinat se déploie autrement. Après dix-huit ans au service d’une synagogue parisienne, je donne maintenant des cours de pensée juive un peu partout en Europe, aux Etats-Unis et en Israël. Et puis je dirige le site Tenoua et son atelier, un lieu ouvert à tous, où étudient chaque mois des centaines de personnes. Je m’éloigne un peu de ma fonction pastorale mais je reste attachée aux familles que j’ai eu l’honneur d’accompagner à travers tant de moments de vie, joyeux ou dramatiques. Le 7 Octobre et tout ce qui s’est passé depuis ont tant bouleversé nos existences. La montée exponentielle de l’antisémitisme et la façon dont le conflit du Proche-Orient s’est immiscé dans nos vies poussent bien des gens (et notamment des rabbins) à penser autrement leur contribution aux débats du moment.

Dans votre livre, on voit que vous trouvez dans les textes de nombreuses allégories du présent…

Les textes sacrés ont cette force. Ils peuvent nous enseigner quelque chose de pertinent pour aujourd’hui. Tout dépend évidemment de la lecture qu’on en fait. Prenez l’histoire si célèbre de Samson dans la Bible : dans cet épisode, un Juif très fort qui se croit invincible est un jour fait otage par les Philistins et emmené à Gaza. Pour se venger du drame qu’il a vécu, il est alors prêt à tuer femmes et enfants.

Depuis le 7 Octobre, ce récit me fait frissonner, comme s’il envoyait un message à l’Israël d’aujourd’hui et lui disait : prends garde à ce que ta force et ton envie de vengeance ne te mènent pas au suicide. Je ne doute pas que d’autres interpréteront ce texte autrement et l’utiliseront pour justifier des politiques extrémistes. Il en va ainsi de toutes les traditions religieuses : certains lisent dans leurs textes sacrés une injonction éthique et d’autres en nourrissent le fondamentalisme. Malheureusement, ce sont souvent ces derniers qu’on entend parler fort aujourd’hui… Les plus modérés ont beaucoup plus du mal à se faire entendre.

Les échéances électorales françaises vous effraient?

Cette année électorale va sans doute être très difficile. Vont se renforcer les discours d’exclusion, et les polarisations haineuses… Et les réseaux sociaux amplifieront ces radicalités. C’est ainsi : l’algorithme déteste la nuance et la complexité. Si vous ne hurlez pas avec la meute et si vous refusez les discours outranciers, vous êtes vite invisibilisés. Pourtant, plus que jamais il faut parler et inviter le monde à une pensée humaniste. C’est la seule façon de nous relever ensemble de tous ces décombres.

 

Libération n°14051 du lundi 28 septembre 2026

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