Temps de recueillement au Festival des Poussières à la ferme de la Chaux (Côte-d’Or), le 25 août 2023. ARNAUD FINISTRE

Temps de recueillement au Festival des Poussières à la ferme de la Chaux (Côte-d’Or), le 25 août 2023. ARNAUD FINISTRE

Enquête  Plus inventifs et plus démonstratifs que leurs aînés, ces jeunes chrétiens progressistes bataillent contre les réacs d’extrême droite et les dégâts du capitalisme tout en militant pour l’écologie. Et prouvent que la foi chrétienne ne penche pas forcément à droite.
En octobre dernier, quelques acheteurs du dernier livre d’Eric Zemmour, « La messe n’est pas dite » (Fayard), ont trouvé, glissé au creux du volume, un drôle de marque-page couleur vert pomme. Il proclamait : « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli », soit la phrase d’un dangereux défenseur de la « subversion migratoire » nommé Jésus-Christ, énoncée au sein d’un recueil gauchiste, l’Evangile selon saint Matthieu (25:35). Ce marque-page, sans doute désarçonnant pour des lecteurs zemmouristes en faveur d’un « sursaut judéo-chrétien », a été glissé de manière clandestine dans les librairies de quinze villes de France par Lutte & Contemplation (L&C), un collectif de jeunes chrétiens fondé en 2023, comptant une grosse centaine de membres, et qui a décidé de détacher du christianisme le visage médiatique droitard des plateaux de CNews ou des ensoutanés pullulant sur les réseaux sociaux.

« Nous avions envie de dénoncer l’entreprise nauséabonde de réappropriation de notre foi par Eric Zemmour, et surtout de rappeler que le Christ nous enjoint d’accueillir l’autre, le vulnérable, le précaire, le marginal », explique Théophane Durand, 27 ans, l’un des fondateurs de L&C.
Quelques jours plus tard, les siens sont aussi allés, armés de guitares, bousculer une séance de dédicaces de l’auteur du « Suicide français », avant de se faire sortir par la sécurité, quand d’autres faisaient des « cercles de silence » protestataires devant le siège parisien de Fayard. Le 23 juin 2024, c’est sur la place Vauban, à deux pas des Invalides à Paris, que ces activistes s’étaient donné rendez-vous, parmi 500 autres chrétiens progressistes, afin d’alerter leurs coreligionnaires contre la possible arrivée du RN au pouvoir. A l’approche du premier tour des législatives, 42 % des catholiques pratiquants avaient déclaré avoir voté à l’extrême droite aux européennes.

« David contre Goliath »

Ce rassemblement avait été lancé par le collectif Anastasis (mot grec qui signifie à la fois « résurrection » et « insurrection »), dont les membres ont, comme ceux de L&C, la vingtaine et la trentaine. Eux aussi refusent que le christianisme sente le fond de sacristie réac, mais Anastasis rejette tout autant l’eau bénite sociale-démocrate : « Il y a dix ans, j’ai travaillé pour Dominique Potier [député socialiste et chrétien] dans le think tank Esprit civique, et j’ai du respect pour les chrétiens de gauche de cette génération, expose Foucauld Giuliani, 35 ans, prof de philo dans un lycée parisien et l’une des têtes pensantes d’Anastasis. Mais leur rapport au libéralisme économique et leur adhésion à la figure de Jacques Delors [ex-président de la Commission européenne] sont problématiques à mes yeux. Un certain centrisme peut être légitime dans les époques de compromis, mais dans une période de radicalisation du capitalisme, la polarisation est nécessaire. »

 

Anastasis a d’ailleurs publié un ouvrage en 2021, « la Communion qui vient » (Seuil), dont le titre fait clairement référence à « l’Insurrection qui vient » (La Fabrique, 2007), essai des militants de l’ultragauche du Comité invisible. Et c’est Anastasis encore qu’on a vu, au printemps 2023, sous un Abribus parisien, en train de « cirer les pompes » – littéralement, à grands coups de brosse à reluire – des manifestants défilant contre la réforme des retraites. Un joli coup médiatique, montrant leur attachement à la question sociale tout en reproduisant un geste christique (laver les pieds des disciples). Foucauld Giuliani et sa bande sont par ailleurs à l’origine du Festival des Poussières, cette rencontre annuelle se déroulant en Côte-d’Or, qui est devenue le rendez-vous des chrétiens de gauche.

L’inépuisable énergie de cette jeune garde cacherait presque qu’ils sont, pour le moment, bien moins audibles et visibles, notamment sur les réseaux sociaux, que les partisans d’un retour à la bigoterie. Et aussi fort peu nombreux. Combien au juste ? Difficile de se prononcer : 600 participants au Festival des Poussières, 4 000 inscrits à la newsletter de Lutte & Contemplation et 2 500 abonnés au « Cri », le nouveau mensuel, revendiqué « chrétien, joyeux et radical », lancé en novembre dernier. « Bien sûr, nous sommes, dans les faits, plus nombreux que cela. Mais c’est vrai que nous jouons à David contre Goliath face aux milliardaires cathos d’extrême droite [Bolloré et Stérin, NDLR], plaisante Paul Piccarreta, 38 ans, directeur de la publication du “Cri”. On assume d’être minoritaires parmi une minorité, car nous nous sentons davantage fidèles au message du Christ. » Cette authenticité, cette relation au « vrai » Christ est d’ailleurs une constante : « Un Eric Zemmour l’a avoué [sur un plateau de RMC en 2018] : “Je suis pour l’Eglise contre le Christ”, souligne Théophane Durand. L’extrême droite se réclame d’un ordre figé, dur, du catholicisme. Nous nous réclamons, comme Jésus, de la justice et de l’égalité. »


Oser montrer sa foi

Mais, fait notable, là où les chrétiens de gauche d’hier déployaient des mots d’ordre areligieux (« solidarité », « partage »…) et se montraient en général fort discrets sur leur pratique, leurs successeurs ne se cachent plus d’adorer Jésus : prières collectives, chants religieux au Festival des Poussières, Christ coloré, bras écartés, en couverture du premier numéro du « Cri » (dont le titre en dit long)… « C’est vrai que dans ma génération on n’aurait pas osé montrer sa foi comme eux le font, on aurait trouvé ça presque ringard, remarque Bertrand du Marais, 61 ans, président des Poissons roses, association chrétienne longtemps proche du PS. C’est que pour ceux de mon âge, les rituels catholiques classiques étaient encore très dominants, alors on ne voulait pas en rajouter. »

Une forme de décomplexion confirmée par Jean-Louis Schlegel, sociologue du fait religieux : « Ils ne veulent pas cacher leur identité catholique. Oui, il y a une fierté chez eux, mais sans tomber, comme les identitaires d’extrême droite, dans l’exclusion. Il y a soixante ans, ces chrétiens provenaient de tous les milieux sociaux, y compris ruraux et ouvriers. Aujourd’hui, il me semble qu’ils sont issus avant tout des classes moyennes et moyennes supérieures, ils ont fait des études longues et ont beaucoup lu. »

Qu’ont-ils lu au juste ? Bien entendu, les Evangiles… mais pas n’importe quels passages : ceux qui, par exemple, proclament que Dieu « renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles » (Luc, 1:52) ou affirment : « Vous ne pouvez pas à la fois servir Dieu et Mamon [l’Argent] » (Matthieu, 6:24). Beaucoup d’entre eux vénèrent aussi « Laudato si’ », l’encyclique écolo du pape François publiée il y a dix ans, et défendent un concept méconnu de la doctrine catholique : celui de « destination universelle des biens ».

Autrement dit, la conviction qu’ici-bas « les biens de la Création doivent équitablement affluer entre les mains de tous » (dixit le texte « Gaudium et Spes », publié après le concile Vatican II en 1965) et que la propriété privée, sans être abolie, doit s’effacer devant ce droit. Les inspirateurs protestants ne sont pas oubliés par le mouvement, comme l’autoproclamé « chrétien anarchiste » Jacques Ellul (1912-1994), sur lequel Margaux Cassan, philosophe de 28 ans et figure montante du protestantisme, a dirigé un récent ouvrage collectif (« Avec Jacques Ellul », Labor et Fides, 2025). Elle défend l’un des concepts d’Ellul, notamment, qui doit nourrir le combat des chrétiens de progrès : celui d’« espérance » – qu’elle oppose à l’espoir. « L’espoir est basé sur une certitude passive, celle d’attendre les bonnes nouvelles qui vont arriver, explique-t-elle. Mais si l’espoir est déçu ? Il génère des passions tristes, de la nostalgie. L’espérance, elle, s’accommode de l’absence de résultats, car c’est l’élan qui importe. Un peu comme la flamme olympique : même si nous sommes peu nombreux, tant que nous continuons de courir pour passer la flamme d’un individu à un autre, nous sommes dans l’action. »

La place des penseuses

On notera enfin que dans le panthéon intellectuel des jeunes chrétiens de gauche, les penseuses occupent une place notable. « Pas simplement pour leurs idées, mais aussi pour leur souci de mettre en actes leurs croyances », souligne Foucauld Giuliani. Lequel voue un culte à l’ardente Simone Weil (1909-1943), philosophe juive convertie au christianisme qui, au milieu des années 1930, a choisi d’aller trimer sur une chaîne d’usine pour partager le sort des damnés de la terre, avant de se diriger vers l’Espagne, pour batailler contre le franquisme, puis de rejoindre la Résistance à Londres. Anastastis assure aussi devoir beaucoup à l’Américaine Dorothy Day (1887-1980), penseuse et activiste américaine qui, en plus de théoriser le « communisme catholique », accueillait dans des refuges les miséreux de New York.

Parmi les influenceuses, il y a encore la militante afroféministe américaine bell hooks (1952-2021). « Son essai “A propos d’amour” [traduit en 2022] a été un tournant dans ma foi ; hooks m’a en effet aidée à déplacer l’amour romantique vers un amour des autres, de la famille et de Dieu. C’est une spiritualité très afro-américaine qui n’a aucun équivalent en France », s’enthousiasme Estelle Ndjandjo. Cette journaliste de 31 ans travaille justement à une enquête sur les cathos de gauche (elle-même en est), à paraître l’année prochaine aux éditions Belfond.

Et, en tant qu’observatrice, elle note qu’être assis à la gauche du Christ ne signifie pas adhérer systématiquement à tous les combats progressistes, notamment aux combats dits « sociétaux » – ce qu’elle regrette. Car si tous ceux qu’elle a approchés partagent une adhésion sans équivoque au mariage homosexuel et à la lutte contre la transphobie (les défilés cathos contre le mariage pour tous, en 2012-2013, ont provoqué chez la plupart d’entre eux la honte que l’Eglise verse dans l’homophobie la plus primaire), elle a pu constater qu’ils sont encore assez timorés sur d’autres : « Au Festival des Poussières, l’ambiance était très gay et trans-friendly, mais j’ai été surprise d’entendre, dans quelques débats, la remise en question du droit à l’IVG. Cela m’a choquée. Comment se dire de gauche et douter d’un droit aussi fondamental, aussi essentiel pour les femmes ? »

De fait, la question de la fin de vie suscite une opposition chez Anastasis, mais il s’est prononcé en faveur de l’IVG (son « interdiction ne peut être que meurtrière et injuste » en raison des avortements clandestins, dit un texte du collectif) – même s’il précise que ce n’est pas un « geste anodin ». Lutte & Contemplation, lui, « ne [s’est] pas prononcé » sur ces questions. « Entre la naissance et la fin de vie, il y a pas mal de choses qui se passent, non ? estime Théophane Durand. On entend beaucoup les chrétiens sur les questions bioéthiques. Et si, pour une fois, on les entendait sur autre chose ? » 

Par  Arnaud Gonzague

Le Nouvel Observateur

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