Marc SANGNIER, le penseur qui inspire les centristes
13 août 2026© Le Nouvel Observateur - Marc Sangnier dans la crypte du collège Stanislas à Paris, local du Sillon, fondé en 1894
Un ouvrage célèbre la pensée du créateur du Sillon (1), un courant du xxe siècle trop peu connu et qui, pourtant, porte des idéaux très actuels. Au point que François Bayrou, Bernard Cazeneuve et Jean-Noël Barrot s’en revendiquent
Par les temps qui courent, se revendiquer « gaulliste » quand on est un professionnel de la politique, aller jusqu’à arborer au revers du veston la croix de Lorraine a tout d’un placement sûr de bon père de famille – ceci, même si votre formation descend directement de tous ceux qui ont haï le Général, les collaborationnistes et les pro-Algérie française. Mais, le saviez-vous ?
Certains représentants du paysage politique actuel se qualifient de « sillonistes », « néo-sillonistes », voire « sangnéristes ». Trois d’entre eux, deux ex Premiers ministres (François Bayrou et Bernard Cazeneuve) et un actuel ministre des Affaires étrangères (Jean-Noël Barrot), déclarent même leur flamme publique à ce courant de pensée dans un ouvrage paru récemment, « Marc Sangnier d’hier à aujourd’hui, un éveilleur », fruit d’un colloque qui s’est tenu en 2024 à l’Institut catholique de Paris.
On vous entend d’ici, chers lecteurs du « Nouvel Obs » : les parcours politiques, centristes, de Bayrou, Cazeneuve et Barrot, sans leur faire offense, n’ont rien pour allumer dans vos cœurs les grands brasiers de l’exaltation idéologique. Si l’on ajoute que le sillonisme a donné ses premiers émois politiques à François Mauriac, génial romancier (lire son « Mystère Frontenac », 1933) mais prosateur catholique qu’on ne lit plus guère, il n’y a pas de quoi se pencher sur cette pensée autrement que comme un projet de mémoire de maîtrise pour étudiant en histoire des sciences politiques.
“ÉDUC POP”
Et pourtant la vie et l’œuvre de Marc Sangnier (1873-1950) méritent amplement qu’on s’y arrête ! Car ce râblé moustachu, né dans les beaux quartiers parisiens et passé par Polytechnique, a ouvert dans le paysage politique français un espace qui, au début du xxe siècle, semblait plus qu’improbable : la possibilité d’être catholique et progressiste. Adversaire résolu de l’Action française, de sa bigoterie monarchiste, réactionnaire, xénophobe et antisémite, le Sillon – courant que Sangnier met sur pied en 1899 – propose tout le contraire de ce fond ranci de bénitier : une pensée marchant sur les traces du Christ, mais favorable aux valeurs de la République, libérée des vieilles hiérarchies d’Ancien Régime, ouverte aux autres cultes (en 1907, il accueille des protestants et des juifs, un choix révolutionnaire) et aux athées, qui entend briser le prêt-à-penser de l’Eglise. Sangnier croit à l’émancipation des individus, quelle que soit leur classe sociale d’origine. Et il sait que, si la monarchie n’a besoin que d’obéissants sujets, la démocratie naissante, pour se consolider, doit former des citoyens éduqués, responsables, et dotés d’un esprit critique. Le Sillon ne voit pas en quoi la foi ferait obstacle à toutes ces saines vertus : il proclame même que la démocratie se trouvait déjà, avant l’avènement des Républiques, au cœur du message chrétien !
Voilà pourquoi Marc Sangnier est précurseur de ce qu’on appellera « l’éducation populaire », et dont la bannière flotte encore aujourd’hui, vaillamment, sur les clubs sportifs, colonies de vacances, associations de quartier, MJC, foyers ruraux, groupes scouts et, d’une manière générale, sur le milieu périscolaire. L’idée de l’« éduc pop », c’est de faire réfléchir et progresser les membres de toutes les catégories sociales, notamment les plus modestes, par d’autres manières que la méthode « descendante » employée à l’école. On ne parle pas d’« empouvoirement » à l’époque de Sangnier, mais c’est bien la voie qu’il promeut en lançant des cercles d’études ouverts à tous, et en mettant sur pied la première auberge de jeunesse en France (en 1929). Toutes les graines affranchisseuses que Sangnier sème germeront, plus tard, en une multitude d’organisations : Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), Jeunesse étudiante chrétienne (JEC)… L’homme est aussi un ardent promoteur du syndicalisme auprès des ouvriers, et il n’est pas excessif d’écrire que la CFDT est un bébé du Sillon, tout comme le sera, dans les années 1960 et 1970, le Parti socialiste unifié (PSU), dont les militants, souvent estampillés « cathos de gauche » et ardents promoteurs des acquis du concile Vatican II (1962-1965), constitueront des bataillons de lecteurs du « Nouvel Obs » de la grande époque.
Toutes les graines affranchisseuses que Sangnier sème germeront, plus tard, en une multitude d’organisations : Jeunesse ouvrière chrétienne, Jeunesse étudiante chrétienne…
L’ESPRIT DU DIALOGUE
On dira : tout cela est bel et beau. Mais que reste-t-il aujourd’hui du sillonisme-sangnérisme ? Eh bien, une notion : « démocrate ». Elle semble ne rien vouloir dire de précis, et pourtant, elle est plus précieuse que jamais dans l’hystérisation actuelle des débats. Le démocrate défend en effet l’idée que le citoyen est assez grand et assez responsable pour décider de ses propres choix : choix religieux (quand un républicanisme « musclé » a tendance à diaboliser tous les « signes ostentatoires »), choix économiques (promotion de la délibération des salariés en entreprise), choix politiques (la
Convention citoyenne pour le climat, grâce à laquelle des Français tirés au sort ont édicté 149 propositions environnementales tout à fait remarquables, est une structure parfaitement sangnériste dans l’âme), et enfin, choix qu’on pourrait qualifier de « stylistiques ».
Car les enfants du Sillon rejettent obstinément tout ce qui s’approche du style « homme providentiel », « autoritaire », « centralisé » que, dans l’ouvrage consacré à Marc Sangnier, Jean-Noël Barrot attribue à Donald Trump, mais qui pourrait, hélas, fort bien s’appliquer à Emmanuel Macron.
Les démocrates aiment le dialogue, la discussion entre les autorités et les « corps intermédiaires », les expérimentations locales, et tout ce qui ressemble à un tissu associatif, coopératif, mutualiste. Bref, ils tablent sur la confiance plus que sur le dirigisme, sur la cogestion plus que sur la lutte des classes, sur le faire-ensemble plus que sur le dégagisme. En somme, ils nous prennent pour ce qu’on appelle aujourd’hui des « adultes dans la salle ».
Arnaud GONZAGUE
Le Nouvel Observateur du 13 août 2026 pages 42-43
(1) Marc Sangnier d’hier à aujourd’hui, un éveilleur, par Isabelle Clavel et Jean-Jacques Gauthé (dir.), Editions de l’Atelier-Temps présent Editions, 296 p., 24 euros. A paraître le 21 août.
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