Comité d’aide médicale Ukraine, mécanique d’une solidarité
14 août 2026Avant de se regrouper formellement en association, les intervenants du Comité d’aide médicale Ukraine ont, dès le début de l’agression russe, lancé des programmes d’assistance aux Ukrainiens en étroite collaboration avec de nombreux acteurs associatifs ou autres français et ukrainiens. Récit, par l’un de ses principaux protagonistes, d’une aventure humanitaire qui a pris
24 février 2022
Je découvre à mon réveil, en écoutant France Inter, qu’une guerre à grande échelle vient d’être lancée par la Russie contre l’Ukraine. Ce n’est pas vraiment une surprise. Je suivais pour Témoignage chrétien la montée des menaces russes et j’avais écrit que la guerre éclaterait très probablement. Les indices des préparatifs militaires étaient malheureusement assez clairs.
Exode de population, bombardements… je suis saisi comme tout le monde par le drame qui se joue aux portes de l’Union européenne. Mais cette guerre me renvoie à mon histoire particulière avec l’Ukraine. Avant de devenir journaliste, j’ai été cofondateur d’une ONG, le Comité d’aide médicale. Nous avions des projets dans plusieurs pays d’Europe de l’Est, dont l’Ukraine à partir de 1993. Nous travaillions alors dans des orphelinats pour enfants handicapés et pour soutenir le système de santé. En 2000, nous avions aidé nos salariés ukrainiens à créer leur association, le Comité d’aide médicale Zakarpattia (CAMZ). Zakarpattia désigne la région de Transcarpatie, qui a pour capitale Oujhorod, ville frontalière de la Slovaquie et aussi très proche de la Hongrie. Puis la vie nous avait éloignés. J’ai quitté le Comité d’aide médicale en 2004 et l’association française a fermé en 2010.
Immédiatement, ce matin de février 2022, avec quelques anciens du Comité d’aide médicale, nous renouons le contact avec nos amis ukrainiens, que nous retrouvons sur Facebook. Surprise, sur place, la directrice est toujours la même : Nataliya Kabatsiy. Nous reprenons la conversation comme si nous nous étions quittés hier. Nos automatismes de travail reviennent et la confiance est totale.
La mairie transformée en plateforme humanitaire
L’évidence s’impose : il faut agir. Mais par où commencer ? Le collectif de journalistes indépendants dont j’étais membre, Extra Muros, a ses locaux dans le 15e arrondissement de Paris. Je prends alors contact avec le cabinet du maire le lundi qui suit le début de la guerre : « Voulez-vous aider l’Ukraine ? » Je reçois un excellent accueil du directeur de cabinet, Thierry Ragu. Le maire, Philippe Goujon, est un fervent soutien de l’Ukraine et désire contribuer à mobiliser les Parisiens. Je lui dis : « Je n’ai rien, mais j’ai un réseau fiable pour distribuer en Ukraine. » Il me répond : « Justement, nous voulons organiser une collecte de dons, mais nous ne savons pas comment les faire parvenir. Et pour le financement du transport, nous pouvons faire une campagne d’appel aux dons. »
Safe, une association spécialisée dans la santé publique et la réduction des risques en toxicomanie, accepte d’héberger l’opération. Mais nous sommes loin de nous douter de l’ampleur qu’elle va prendre. Le lundi soir, une newsletter est envoyée par la mairie à tous ses abonnés. Le lendemain matin, une queue s’est formée sur le parvis pour déposer des produits de première nécessité. La réponse des Parisiens est exceptionnelle.
Pendant quatre mois, jusqu’à fin juin 2022, la mairie du 15e arrondissement devient une plateforme d’aide humanitaire. Les couloirs du bâtiment sont envahis de cartons. Des équipes de bénévoles se mettent en place, un chariot élévateur des parcs et jardins du quartier est réquisitionné pour manipuler les palettes. Devant l’afflux des dons, des tentes sont même installées dans l’arrière-cour. Une douzaine de semi-remorques partiront depuis la mairie du 15e. Contrairement à la plupart des associations, nous avons pu dès le départ envoyer l’aide humanitaire directement en Ukraine.
En tant que journaliste pigiste, j’ai des contacts dans divers médias. Certains, comme Témoignage chrétien, La Vie, Reflets ou France Inter, acceptent de relayer nos appels. Les dons financiers affluent et des entreprises nous proposent des produits. Ayant travaillé trois ans au quotidien Ouest-France, je contacte l’association Ouest-France Solidarité. Jeanne-Emmanuelle Hutin, journaliste et présidente de l’association, s’engage à nos côtés et l’association nous apporte un soutien financier décisif, qui se poursuit encore aujourd’hui.
Des groupes électrogènes… … et bien d’autres choses encore
Dans le même temps, la Protection civile repère nos posts sur X et nous contacte. Elle a été chargée par le Gouvernement de gérer tous les dons dans les mairies françaises. Eux aussi cherchent la meilleure façon de toucher ceux qui en ont le plus besoin. Avec nos amis du Comité d’aide médicale Zakarpattia, nous montons une plateforme logistique, par laquelle transitera une quarantaine de camions. Fin 2022, nous avons pu envoyer près de quatre-vingts semi-remorques vers l’Ukraine !
Grand Prix Humanitaire
Au même moment, nous démarrons aussi un projet d’aide d’urgence dans la région de Zaporijjia. Il est financé par le Centre de crise du ministère des Affaires étrangères français. L’utilisation du froid hivernal comme arme de guerre nous amène à soutenir la résilience énergétique du pays. Nous envoyons plusieurs centaines de groupes électrogènes. À ce moment-là, je décide de réduire mon travail de journaliste pour me consacrer à l’aide à l’Ukraine.
Au fur et à mesure que nous nous réjouissons de la résistance de l’Ukraine, nous cherchons aussi à mettre en place des projets structurants à moyen et long terme. C’est ainsi que nous mettons en place un diplôme d’université Psychologie de l’urgence avec la faculté d’Oujhorod en partenariat avec l’Association européenne de psychologie sapeur-pompier et l’Université Savoie-Mont-Blanc. La Fondation de France puis l’Œuvre d’Orient nous apportent un soutien important pour l’achat de matériel d’urgence, la logistique en Ukraine, mais aussi le financement de projets dans les secteurs médical et psychosocial.
Nous soutenons ainsi les projets du CAMZ pour des orphelinats, l’hébergement des déplacés, des camps pour enfants ou encore la santé mentale des soignants. Avec le CAMZ, nous nous engageons aussi au côté d’Iskra Dobra. Cette association met en place des cantines populaires, dont un semi-remorque aménagé en food-truck.
En 2025, notre travail est salué par le Grand Prix Humanitaire de l’Institut de France décerné à Safe.
Fin 2025 et 369 camions plus tard, l’équipe décide de prendre son envol et crée le Comité d’aide médicale Ukraine. L’objectif est de pouvoir coordonner des approches programmatiques plus structurées, qui nécessitent des moyens humains et des outils dont ne disposait pas l’association ukrainienne. Cette solution nous permet aussi de développer de nouveaux projets plus appropriés aux besoins de l’Ukraine de 2026. Nous avons le désir d’intégrer plus étroitement nos amis ukrainiens dans la gouvernance en leur donnant une place dans le conseil d’administration de l’association.
Cette aventure a été l’occasion de rencontrer et travailler avec des personnes remarquables. Les situations de crises agissent souvent comme des révélateurs : elles poussent certaines personnes à donner le meilleur d’elles-mêmes. Ce fut le cas en France comme en Ukraine.
J’ai beaucoup reçu des Ukrainiens rencontrés au fil de mes missions sur place. Ces visites sont indispensables pour coordonner l’aide et s’assurer de son bon usage, évaluer les besoins et entretenir les contacts avec les autorités. Mais chaque voyage est aussi une leçon de courage, de résistance, de résilience et d’inventivité. En Ukraine, l’humour est un art de vivre : un humour insolent et gai, même au milieu du pire. Je consone bien avec cet humour un peu noir.
L’analyse de ce conflit et les rencontres avec la société civile ukrainienne renforcent en moi une conviction : les Ukrainiens se battent pour nous. Ce n’est pas à eux de nous dire merci, c’est à nous de les remercier.
Collaborer pour être efficace
La vie associative réserve de belles rencontres. La réussite d’un projet associatif repose uniquement sur un travail d’équipe. J’ai retrouvé pour l’occasion François Grunewald, que j’avais connu dans les années 1990. C’est un expert spécialisé dans l’analyse des crises et de l’action humanitaire. Il a fondé le Groupe Urgence Réhabilitation Développement. C’est tout naturellement qu’il deviendra le président du Comité d’aide médicale Ukraine. Son engagement en Ukraine depuis 2022 l’a conduit à publier un livre passionnant : Ukraine. Résistance Solidarité Espoir (L’Harmattan).
Il m’a aussi été donné l’occasion de rencontrer Paul, qui est devenu un ami. Ancien moine, Paul s’est engagé corps et âme dans l’aide à l’Ukraine et a cofondé Dignitas Alsace, puis l’association ukrainienne Infinita Dignitas pour mettre en œuvre des cliniques mobiles pour les personnes âgées et handicapées dans les régions de Kharkiv et Soumy. Nous avons fait le choix d’appuyer ce projet, qui, selon tous les acteurs locaux, comblait un trou dans la raquette. Nous lui apportons des financements, une aide matérielle, mais aussi une expertise qui a permis à l’association d’être reconnue pour son efficacité et son professionnalisme.
La rencontre avec Loïc, le boulanger sans frontières a, elle aussi, été marquante. Incapable de rester insensible à la souffrance de la population, ce boulanger a équipé à ses frais une camionnette de boulangerie, avec laquelle il sillonne l’Ukraine plusieurs fois dans l’année. On ne manque pas de pain en Ukraine. Mais la présence d’étrangers venus témoigner de leur solidarité fait chaud au cœur et aide le pays à tenir. Là encore, le Comité d’aide médicale Ukraine apporte une aide financière modeste pour contribuer aux frais de sa belle mission.
Nous croyons à cette collaboration interassociative. Régulièrement, nous partageons des produits dont nous n’avons pas l’utilité ou que nous recevons en trop grande quantité. Et d’autres associations, comme Kalyna, Ukraine Dijon Bourgogne, Ukraine Grenoble Isère ou encore SOS Ouman, nous font des dons financiers ou de matériel. C’est ensemble que nous parvenons à être plus efficaces.
Le bénévolat comme carburant
L’association rassemble aujourd’hui plus de trente bénévoles. Impossible de tous les citer ici, mais chacun apporte une pierre essentielle à l’édifice. Véronique, qui vient du secteur du marketing, n’a pas son pareil pour démarcher les entreprises et obtenir des dons en nature, tout comme Véro ou encore Stella. Benjamin, graphiste et webdesigner, fait vivre notre site Internet et crée les outils de communication. Caroline et Alistair, bénévoles du Grand-Est, relaient notre com sur les réseaux et prennent la route pour conduire des ambulances en Ukraine selon les besoins. Anne et Valérie, nos deux pharmaciennes, démarchent les laboratoires pharmaceutiques. Franck, chef d’entreprise à Nice dans le secteur des travaux publics, se met en quatre pour trouver du matériel d’occasion en bon état. Bien d’autres encore, comme Chantal, Florent ou Patrick, assurent les multiples tâches de l’ombre, secrétariat, administration ou encore logistique. Des entreprises, comme Hâ-Hâ & Associés, une agence de relations presse et institutionnelle, ou le studio de création vidéo Brave Paris, nous apportent aussi un mécénat de compétences précieux.
L’Ukraine en est à sa cinquième année de guerre. Les besoins en aide d’urgence restent malheureusement d’actualité : consommables médicaux, ambulances, générateurs, nourriture pour bébé, matériaux de construction et engins de chantier… Nous envoyons toujours un à deux camions par semaine.
Une lutte constante pour la visibilité
Mais nous trouvons aussi essentiel d’apporter de l’expertise et de réfléchir à des projets innovants. Nous travaillons sur des questions pointues comme la prévention des maladies nosocomiales, la cicatrisation des plaies ou encore l’équithérapie. Des solutions d’énergie solaire pour la région de Soumy sont aussi au calendrier, avec le soutien de la Région Nouvelle-Aquitaine.
Malheureusement, la lassitude des Français, après plus de quatre ans de guerre et une succession de crises internationales, rendent le financement des projets humanitaires de plus en plus difficile. La générosité sans faille des lecteurs de TC fait sans doute un peu figure d’exception : lors du dernier appel de fonds, nous avons reçu près de 20 000 € de leur part !
L’Ukraine a peu à peu été éclipsée dans les médias, ce qui n’encourage pas la mobilisation. Les médias d’information en continu n’ont guère de place pour décrypter la réalité humanitaire : ils lui préfèrent les débats politico-militaires, à quelques exceptions près, comme cet hiver, lorsque les pénuries d’électricité ont brutalement rappelé ce que vivent les Ukrainiens au quotidien. Pourtant, la planification de l’aide pour l’hiver prochain devrait se faire dès aujourd’hui.
Il nous faut donc être inventifs pour trouver de nouvelles ressources. Une idée m’a été soufflée par un ami journaliste, Guillaume de Morant : organiser une vente aux enchères, grâce à son ami Benoît Derouineau, commissaire-priseur cofondateur de l’étude Daguerre. Nous nous sommes tous pris au jeu de contacter des artistes français et ukrainiens, des photographes, maisons de luxe, vignerons, sportifs… Et beaucoup ont répondu présent. Des artistes connus, comme Ivan Marchuk, classé par le Daily Telegraph parmi les cent génies vivants, L’Atlas ou Richard Orlinski, l’artiste français le plus vendu au monde depuis 2015, nous ont offert des œuvres. Des photographes réputés, comme Guillaume Herbaut ou Maxim Dondyuk, nous ont offert des tirages. Des galeries – dont la célèbre galerie Maeght –, des collectionneurs privés et des bénévoles de l’association ont également apporté de belles pièces. Au total, une centaine de lots ont été proposés à la vente, qui s’est tenue le 2 juillet à l’Hotêl Drouot. La lutte continue !
Nos partenaires directement visés par les drones russes
Les humanitaires paient un lourd tribut dans cette guerre. Les secouristes aussi. L’armée russe mène régulièrement des doubles frappes. Une première touche les civils, la seconde touche les secours sur place quelques minutes plus tard. Depuis cette année, ces crimes de guerre s’intensifient. Nous constatons un fait inquiétant : deux de nos partenaires, Infinita Dignitas et Iskra Dobra, ont été ciblés par de petits drones pilotés par des opérateurs russes. En mars, un drone a lâché une grenade sur une clinique mobile. Par miracle, elle a explosé juste devant le véhicule et le moteur a fait écran, protégeant l’habitacle. L’infirmier, qui partait chercher son collègue médecin, est indemne.
Le 15 mai, c’était au tour d’un véhicule d’Iskra Dobra d’être touché alors que deux volontaires livraient des repas chauds aux civils dans la région de Dnipro. Cette fois, le bilan est lourd : Sergii, le cuisinier, a eu une jambe arrachée, son collègue est plus légèrement blessé.
Face à cette menace sournoise, nous aidons nos partenaires à renforcer leur sécurité. Nous avons fourni un fourgon blindé à Infinita Dignitas, et nous collectons des fonds pour en acheter un second pour Iskra Dobra.
Témoignage Chrétien
Jacques Duplessy (1)
Pour soutenir l’association
Dons en ligne sur cam-ukraine.org
ou par chèque à l’ordre de :CAM Ukraine130 avenue Mozart 75016 Paris
(1) Journaliste indépendant et Prêtre de la Mission de France
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