© Jean-Matthieu Gautier/ Hans Lucas pour Le Pèlerin

© Jean-Matthieu Gautier/ Hans Lucas pour Le Pèlerin

Plus jeune évêque de France, Monseigneur Étienne Guillet est à la tête du diocèse de Saint-Denis. C’est donc « chez lui » que Léon XIV rencontrera des jeunes venus de tout le pays, lors de la grande veillée du 25 septembre 2026 au Stade de France. Une occasion de montrer la réalité de ce territoire, marqué par le multiculturalisme et la précarité, mais aussi par une grande vitalité.

Dans quelques jours, vous accueillerez Léon XIV au Stade de France. Lorsque le pape François vous a nommé évêque de Saint-Denis, en 2024, auriez-vous pensé un jour recevoir son successeur dans votre diocèse ?

C’est évidemment une surprise, mais ce n’est pas la première fois qu’un pape vient chez nous ! Lors de son premier voyage en France, en 1980, Jean-Paul II s’était rendu à la basilique Saint-Denis. Celle-ci porte le nom du saint qui a évangélisé l’Île-de-France au IIIe siècle et abrite aussi ses reliques.

Notre diocèse garde donc la mémoire du début de la vie chrétienne dans le nord du pays. Si Léon XIV ne se rendra pas à la basilique, il ira au Stade de France, distant de seulement quelques centaines de mètres.

Sa venue dans le département est le fruit d’une certaine coïncidence – la plus grande enceinte d’accueil de public du pays s’y trouve – mais il nous revient de l’accueillir, ainsi que tous les jeunes qui viendront à la veillée. Nous ferons en sorte qu’il n’y ait aucun oublié et que tous ceux qui habitent ce territoire étonnant qu’est la Seine-Saint-Denis soient représentés.

Justement, qui sont les catholiques de votre diocèse ?

C’est avant tout un département très peuplé – environ deux millions d’habitants – avec une grande diversité religieuse et où les catholiques pratiquants sont peu nombreux, environ 25 000. La population y est aussi particulièrement jeune, une grande partie de celle-ci a moins de 30 ans.

Concernant les fidèles, ils sont à l’image du département : jeunes, multiculturels et multireligieux (issus de parents de différentes religions, ndlr). Nombre d’entre eux viennent d’Outre-mer, d’Afrique ou d’Asie. Par ailleurs, ils ne sont pas exemptés des fragilités sociales et économiques qui touchent tous les Séquano-Dionysiens. 

Notre Église est pauvre et minoritaire mais pleine de vie. Les communautés chrétiennes de Seine-Saint-Denis déploient un visage qui est une bonne nouvelle pour l’Église de France. Elles racontent que vivre ensemble dans la diversité est possible. Bien sûr, nos quartiers ont des problèmes, mais, là aussi, se lève une jeunesse prête à s’occuper des autres. Notre diocèse est la preuve qu’il existe des raisons d’espérer.

« Notre Église est diverse, pauvre et minoritaire mais pleine de vie. »

N’est-ce pas une vision un peu idéaliste ?

Je suis bien conscient des difficultés du département ! Pour n’en citer que quelques-unes : l’enjeu de l’intégration, la précarité, le chômage, la délinquance, la tentation de l’économie parallèle qui se déploie en bas des tours… On entend en effet souvent que la Seine-Saint-Denis compterait parmi les « territoires perdus de la République » et cette expression m’insupporte.

Les jeunes du département y vivent, y grandissent, y étudient. Et ils portent en eux une joie et une force qui sont solides et vraies, plus fortes que les vents contraires. J’ai davantage envie de les croire, eux, que de donner du crédit à des paroles qui viennent d’en dehors du 93. Pourquoi, moi qui suis sur le terrain, serais-je plus idéaliste que quelqu’un qui n’y vit pas ?

Prêtre du diocèse de Versailles, issu d’un environnement plutôt classique, n’avez-vous pas été désarçonné en arrivant à Saint-Denis ?

Si je semble loin du terreau au sein duquel j’ai grandi, mon éducation m’a toujours encouragé à m’ouvrir à autrui, à appréhender positivement le monde. Le scoutisme, en particulier, m’a appris à cultiver un regard enthousiaste. Il m’a donné le goût de refuser l’entre-soi et de me mettre au service des plus fragiles.

Lorsque je suis entré au séminaire, je me suis dit que je serais heureux de vivre l’Évangile avec des frères et des sœurs qui vivent dans les lieux de fracture de la société. Je suis convaincu que participer à une Église présente sur les lignes de fractures, c’est participer au plan du salut.

Avant la Seine-Saint-Denis, j’ai été curé de la ville de Trappes (Yvelines) pendant près d’une décennie. Là-bas, l’aventure était similaire et j’ai eu beaucoup de joie à servir dans ces quartiers populaires. J’ai été émerveillé par ces communautés chrétiennes qui portent la vie. Je peux témoigner que dans ces lieux, la foi chrétienne tire les communautés vers le haut.

Lors de sa visite dans un camp de vacances initié par le diocèse, cet été en Bretagne, l’évêque jongle avant de s’entretenir avec les animateurs.

C’est-à-dire ?

Dans nos villes, les chrétiens portent la paix : ils éduquent les plus jeunes, lancent des ponts vers les autres communautés, sont attentifs aux plus pauvres. Ce n’est pas une Église qui vit dans la nuit, les larmes ou la peur, mais qui est dans la joie qui se partage et dans le courage d’assumer sa foi dans des environnements parfois difficiles. 

C’est une Église de l’espérance qui a un bon goût d’Évangile. Ce n’est pas parce que nous sommes minoritaires que nous serions impuissants. Au contraire, l’Histoire nous apprend qu’il peut y avoir des minorités créatives. C’est ce que je souhaite pour mon Église : qu’elle participe avec tous les humanistes de bonne volonté à la construction de la société, tout en proclamant la gloire de Dieu. La joie que donne la foi est un témoignage fort.

Ces communautés semblent nourrir votre espérance…

Nous entendons souvent que la diversité est source de problèmes, que le vivre-ensemble n’est pas possible. Les regards sont suspicieux, même au sein de l’Église. Je peux comprendre ces inquiétudes et il faut d’ailleurs les accueillir. Mais il faut dépasser la peur et nous connaissons la voie : se découvrir, se parler, se mettre au service les uns des autres.

Tout comme il faut faire confiance à l’autre, il faut faire confiance à l’État de droit dans lequel nous vivons. Nous sommes un pays dans lequel le cadre légal est assuré, nous pouvons faire confiance à la police et à la justice. Dans ces conditions, nous pouvons vivre en paix et regarder l’autre comme un frère.

« Il faut dépasser la peur et faire confiance pour vivre en paix et regarder l’autre comme un frère. »

Et vous, quelles sont vos inquiétudes ?

Elles sont de plusieurs ordres. Je suis inquiet pour mon pays. J’ai très peur que nos regards deviennent durs, que la société se polarise dans la peur de l’autre. Je ne veux pas que les jeunes des quartiers craignent ceux qui les regardent de loin, et que les habitants des grandes villes aient peur de cette jeunesse.

Cette inquiétude pour la France vient aussi du fait que de moins en moins de personnes connaissent le beau visage du Christ, qui est notre Sauveur et donne sens à notre vie. J’ai également des inquiétudes pour mon diocèse et sa pauvreté matérielle. Bien sûr, le Seigneur est avec nous, mais il faut quand même que mon Église vive.

Est-ce que je vais pouvoir continuer à payer les prêtres et les employés du diocèse ? Va-t-on avoir les moyens de financer des activités pour les jeunes ? Mon diocèse va-t-il faire faillite d’ici quelques années ? J’y pense tous les jours.

Comme évêque, je suis également inquiet devant mes propres faiblesses. Je sens bien que je suis un pauvre gars avec ses forces limitées et que je ne suis pas forcément visionnaire. Et pourtant, l’Église m’a confié un diocèse, avec ses deux millions d’habitants envers lesquels j’ai une responsabilité, qu’ils soient croyants ou non.

Je dois œuvrer pour que les chrétiens du 93 aient tous les moyens du salut, que les enfants grandissent bien, que les aînés finissent bien leur vie, que les malades soient soignés, que la paix advienne. Heureusement, je ne suis pas seul pour cela, sinon je ne dormirais plus ! C’est à la grâce de Dieu ! Je le prie en permanence pour qu’il me donne le cap à suivre.

Qu’espérez-vous de la visite de Léon XIV ?

Les prochains mois vont être une période de tensions pour notre pays, avec une élection présidentielle qui s’annonce complexe. Je n’attends pas de Léon XIV qu’il nous indique un bulletin de vote, mais qu’il nous donne des mots qui nous tirent tous vers le haut et qui incitent notre société à vivre en mettant la dignité de l’homme en avant, et la fraternité en son cœur.

Il faut qu’il nous ramène à l’essentiel par une parole de vérité. C’est là-dessus qu’il est attendu, bien au-delà des chrétiens, comme me l’a récemment confié un élu non catholique de mon département. La parole du pape peut tous nous rejoindre et nous stimuler, voire nous secouer.

Trouver un rendez-vous dans l’emploi du temps très dense de Mgr Guillet ne s’improvise pas ! C’est finalement à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) que nous nous sommes rencontrés. Là, l’homme d’Église y retrouvait un camp de jeunes – le premier organisé par son diocèse depuis des années – encadré par d’autres jeunes du département sur leur temps de vacances. Comme le dit l’évêque : loin des clichés peu flatteurs, en Seine-Saint-Denis, les jeunes aussi sont au service.

 

Xavier Le Normand

Le Pèlerin

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La biographie de Mgr Étienne Guillet

  • 28 octobre 1976. Naissance à Abbeville (Somme).
  • 1999. Volontariat en Thaïlande avec les Missions étrangères de Paris.
  • 2006. Ordination pour le diocèse de Versailles.
  • 2008. Nommé aumônier d’un établissement pénitentiaire pour mineurs.
  • 2024. Nommé à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) par le pape François. Il est le plus jeune évêque français.

 

 

© Jean-Matthieu Gautier/ Hans Lucas pour Le Pèlerin

 

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