© DR Le diacre Gilles Rebêche, fondateur du premier service français de la diaconie, ici à Rome lors du Jubilé des pauvres, en 2025.

© DR Le diacre Gilles Rebêche, fondateur du premier service français de la diaconie, ici à Rome lors du Jubilé des pauvres, en 2025.

Dans un peu plus de vingt jours, Léon XIV arrive en France. Au-delà de l’afflux de catéchumènes, on dit l’évêque de Rome étonné par le nouvel élan du catholicisme français, à la fois missionnaire et plus attentif aux pauvres

Le 22 août 2026 à Rimini, en Italie, Léon XIV a partagé son émotion devant les milliers de « contemporains qui demandent le baptême dans des sociétés considérées comme étant parmi les plus sécularisées du monde ». Au Vatican, en 2025, il avait rencontré avec joie, à sa demande, 550 catéchumènes français, témoins d’une vague unique en Europe, qui étonne par son nombre comme par sa jeunesse : parmi les 21 000 adultes et adolescents baptisés à Pâques 2026, quatre sur cinq ont moins de 40 ans. Mais au-delà, on dit le Vatican également intéressé par la résilience du catholicisme français, pourtant minoritaire dans une société post-chrétienne – 5,5 % de pratiquants réguliers (1).

Pour preuve, le cardinal Jean-Marc Aveline, président de la Conférence des évêques de France (CEF), confiait le 9 juin 2026, lors de l’annonce du programme du voyage de Léon XIV, la « grande estime » du pape pour la « vigueur missionnaire » de la France.

Autre signe qui ne trompe pas, le 9 octobre 2025, à l’occasion de la publication de Dilexi te, premier grand texte du pape exhortant à lier foi et engagement social, l’une des deux personnalités à le présenter en salle de presse au Vatican était le franciscain français Frédéric-Marie Le Méhauté, connu pour ses travaux de théologie valorisant la parole des pauvres. Plongeons dans ces deux mouvements de fond du catholicisme français.

Partager la douceur de Dieu

Elle s’appelle Marie-Emmanuelle et, au beau milieu de la grande rue piétonne traversant le centre-ville de Dijon (Côted’Or), elle chante en duo, d’une belle voix, des chants religieux, faisant s’arrêter passants et touristes. À ses pieds, une pancarte affichant les paroles du psaume 41 : « Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi, mon Dieu. »

A quelques pas, d’autres binômes engagent la conversation avec ceux qui le veulent sur les grandes questions de la vie : l’amour, le pardon, l’existence de Dieu… Une fois revenue dans la paroisse d’accueil, autour d’un apéritif, cette étudiante de 22 ans explique : « Nous voulons apporter à tous ces gens quelque chose de la beauté et de la douceur de Dieu, partager avec eux cette espérance qu’il est toujours avec nous. L’Évangile nous pousse à sortir de notre zone de confort et à aimer les autres. » Comme elle, ils sont plusieurs centaines à prendre dix jours sur leurs vacances pour participer au Festival Anuncio et être envoyés en petits groupes dans divers lieux touristiques.

 

Créée en 2008, cette association est emblématique de l’élan missionnaire qui s’installe en France, souvent à l’initiative des plus jeunes. Sa particularité ? La conviction que le temps est venu d’aller au-devant des Français. Dans le jargon, on appelle cela l’évangélisation directe. « Il y a vingt ans, c’était un gros mot », sourit Raphaël Cornu-Thenard, son fondateur. « Désormais, la grande nouveauté, c’est que beaucoup de curés se demandent comment rejoindre une population ayant perdu toute culture religieuse et qui, de ce fait, a beaucoup moins d’a priori à l’égard du christianisme. »

Figure de ce renouveau de la mission, ce père de famille nombreuse de la génération Jean-Paul II est aussi le cofondateur du

Congrès Mission qui, pour ses 10 ans, a rassemblé à l’automne 2025 environ 20 000 personnes à l’Accor Arena, à Paris. Ce rendez-vous annuel accueille de multiples réalités chrétiennes, de la Mission de France, dédiée aux milieux populaires, aux traditionalistes de Notre-Dame de Chrétienté, pour promouvoir une « culture missionnaire ». Une préoccupation portée jusque dans les années 2000 surtout par les communautés nouvelles (Emmanuel, Chemin Neuf, Béatitudes, etc.).

Une révolution culturelle

Rue de la Liberté, attablé à une terrasse, don Guillaume Chevallier, prêtre de la communauté Saint-Martin et curé de la paroisse accueillant ces jeunes, confie : « L’organisation d’un Congrès Mission à Dijon en 2024 (comme dans 140 villes de

France, ndlr) a lancé une dynamique dans le diocèse. Depuis, des temps de mission avec des paroisses rurales ont été vécus.

Certains ont été bouleversés de découvrir la sympathie et la soif spirituelle des personnes rencontrées. »

Cette révolution culturelle n’a pas toujours été bien accueillie par certains fidèles de la génération marquée par le concile Vatican II, mal à l’aise avec des méthodes jugées offensives, alors qu’eux-mêmes avaient choisi d’effacer les marqueurs trop visibles de la religion dans une société en pleine déchristianisation.

Autre illustration frappante de cette bascule missionnaire, le succès des Parcours Alpha. Depuis son arrivée en France en 2000, cette formule œcuménique de découverte de la foi chrétienne autour de dîners a touché environ 190 000 personnes. Plus que le nombre d’habitants de Dijon !

Signe des temps encore, en 2023, à l’invitation de la CEF, plus de 2 700 personnes venues de 85 diocèses ont participé au rassemblement Kerygma. Une « pépinière » y valorisait 200 initiatives de terrain : mission dans le monde rural ou auprès d’ados, café du curé, Saint-Valentin autrement…

Pour Mgr Pierre-Antoine Bozo, membre du bureau permanent de la CEF : « Ce souffle missionnaire nouveau émerveille dans leur ensemble les évêques. Aujourd’hui, beaucoup de catholiques assument leur foi de façon plus décomplexée. » Dans la France que Léon XIV va bientôt visiter, tout baptisé est en effet invité à devenir « un disciple-missionnaire », selon l’expression du pape François.

Les pauvres au centre

Sur les hauteurs de Lourdes (Hautes-Pyrénées), à la Cité Saint-Pierre, maison d’accueil du Secours catholique, Nicole vient de mettre ses lunettes de soleil pour cacher ses larmes : « Quand on est pauvre, on devient invisible pour les autres, c’est comme si on était mort. » Coiffure élégante, épaules légèrement voûtées, la quinquagénaire raconte l’humiliation d’avoir fait les poubelles pour nourrir les siens.

Autour d’elle, une douzaine de personnes sont réunies pour écouter des témoignages sur Dilexi te, texte dans lequel Léon XIV demande que l’Église soit « le lieu où les pauvres ont une place privilégiée ». Après un silence, Nicole reprend :

« Heureusement que j’ai rencontré des chrétiens, leur considération m’a sauvée. » À quelques jours du 15 août, environ 300 personnes du Réseau Saint-Laurent se sont réunies dans la cité mariale.

Né en 2005, ce réseau, qui propose notamment des réunions afin d’échanger autour de la parole de Dieu, compte aujourd’hui 160 groupes de chrétiens, souvent issus du quart-monde ou de la précarité. Sa conviction ? L’Église n’est à l’endroit que quand elle part de la parole des plus pauvres.

« Aujourd’hui dans l’Église, on parle beaucoup de leadership. Or le vrai leadership ne peut faire l’économie de l’écoute des plus pauvres, renchérit Gilles Rebêche, proche de ce réseau. Il y a vingt ans, nous n’étions pas très entendus. Mais l’effondrement des congrégations religieuses a créé un grand vide. Les églises locales se sont approprié ce souci des plus précaires. »

Figure emblématique de ce renouveau de la charité, ce diacre a fondé le premier service français de la diaconie (de diaconos, « serviteur », en grec), dans le diocèse de Toulon. Un service travaillant non pas à coordonner des œuvres de charité, mais à remettre les pauvres au centre de la vie de l’Église.

Il y a treize ans, la Conférence des évêques de France, épaulée par divers mouvements, s’attelle, elle aussi, à relever ce défi. Pendant trois jours, le rassemblement Diaconia 2013 va réunir 12 000 personnes – dont 86 évêques ! –, et marquera durablement les esprits. Aujourd’hui, environ un tiers des diocèses ont mis en place un service de la diaconie. Un développement porté par le rayonnement de terrain du Réseau Saint-Laurent, attaché à faire vivre l’héritage du père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart-Monde.

Autre signe de ce nouveau souffle de charité, la multiplication des colocations solidaires entre jeunes et personnes en difficulté : Lazare et l’Association pour l’amitié avec des personnes de la rue, Ensemble2Générations avec des personnes âgées, La maison de Marthe et Marie avec des jeunes mères, le Village de François accueillant divers publics…

Deux principaux déclics

Assis dans un fauteuil, heureux de souffler un moment à l’écart de l’agitation, Jean-Marie Martin, cheville ouvrière de ce réseau, passionné et direct, se souvient : « En octobre 2021, le lendemain de la remise du rapport de la Ciase (2) aux évêques, à Lourdes, nous animions une journée au cours de laquelle chaque évêque était invité à partager la parole de Dieu avec des personnes en précarité. Mgr Éric de Moulins-Beaufort, alors président de la CEF, nous a confié que ce temps les avait aidés à s’entendre sur une réaction commune à ce rapport. » La crise des abus a, de fait, joué un rôle décisif dans la prise de conscience de l’importance de l’écoute de la parole des pauvres, notamment chez les évêques.

Autre accélérateur, le pontificat du pape François et sa demande d’une « Église pauvre pour les pauvres ». Une conversion radicale difficile vu le profil sociologique assez bourgeois des catholiques français, pouvant aller avec une posture descendante et une crainte que la charité ne soit instrumentalisée à des fins politiques.

Cette prise en compte de la parole des plus précaires commence pourtant à s’enraciner, avec des effets sur le gouvernement même de l’Église. « Nous sommes en train de créer un groupe diocésain avec des personnes pauvres afin de les écouter, y compris dans la détermination des orientations missionnaires du diocèse ou dans la conduite des communautés paroissiales », souligne Mgr Laurent Percerou, évêque de Nantes.

Reste que ces deux bascules en cours, missionnaire et de charité, ont essentiellement grandi séparément depuis une vingtaine d’années, voire dans la défiance mutuelle. Léon XIV, qui a fait de l’unité l’axe central de son pontificat – notamment en choisissant comme devise In Illo uno unum (« En celui qui est Un, soyons un ») –, appellera-t-il à conjuguer ces deux élans majeurs du catholicisme français ?

Emmanuel Pellat

Le Pèlerin numéro 7501 du 3 septembre 2026 pages 18 à 23

Retour à l'accueil