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  • : Journal de Denis Chautard, Prêtre de la Mission de France, Retraité de l'Education Nationale, Secrétaire de l'Association d'Entraide aux Migrants de Vernon et Aumônier Catholique des personnels de la Préfecture de Police de Paris
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8 juin 2021 2 08 /06 /juin /2021 07:01
Photomontage de l’assassinat de 62 otages des communards rue Haxo, à Belleville, le 26 mai 1871.

Photomontage de l’assassinat de 62 otages des communards rue Haxo, à Belleville, le 26 mai 1871.

Tribune 
Jean-Pascal Gay, professeur d’histoire du christianisme à l’université catholique de Louvain, nous donne son point de vue d’historien à la suite du débat animé autour de la marche des martyrs de la commune.
Le 29 mai 2021 était organisée une procession, curieusement nommée « marche des otages », à Paris, suivant le parcours des otages de la Commune. Le même jour se tenait la traditionnelle montée au mur des Fédérés, un moment liturgique majeur pour la partie des gauches qui s’identifie à la Commune. La confrontation à laquelle cette rencontre de deux célébrations a conduit et l’agression violente des pèlerins ont eu un grand retentissement dans le monde catholique.
Le 2 juin, sur le site de la Croix, quinze catholiques dénoncent dans la marche « une aberration spirituelle et politique ». Les organisateurs de la marche, en proposant une grille de lecture exclusivement religieuse, auraient occulté la dimension politique tant de l’événement que de sa mémoire.
Les auteurs vont plus loin, en affirmant que dans le contexte de la Commune, il n’est pas justifié de parler de « martyr ». Les victimes de la rue d’Haxo auraient payé le prix de la représentation du clergé par les Communards, comme ayant partie absolument liée avec la violence qui se déploie contre ses partisans dans cette semaine finale. Dans une formule provocante, ils appellent les catholiques français à prendre acte du « copinage structurel [du] clergé avec la bourgeoisie capitaliste ».
Les réactions à la tribune ont été à la hauteur de la provocation. Et il n’a guère été difficile pour ses contempteurs de lui opposer l’engagement social de plusieurs des victimes du 29 mai 1871, et particulièrement de « l’apôtre des faubourgs », le P. Henri Planchat.
Pour l’historien, il y a une forme d’effet de miroir dans les réactions à cet événement. Toutes semblent mobiliser des fictions discursives qui construisent des blocs : la Commune, « la sainte Commune », d’un côté ; l’Église, « la sainte Église », de l’autre. La tribune du 2 juin sous-estime vraiment le rôle de l’anticléricalisme, et même d’une forme d’anticatholicisme, dans le processus conduisant aux exécutions du 26 mai. L’émotion anticléricale prépare le terrain qui rend le massacre possible lorsque la répression versaillaise se déchaîne.
Mais la Commune n’est pas une dans son rapport au catholicisme. Les décisions politiques (séparation de l’Église et des institutions civiles...) ne constituent pas une volonté de déchristianisation. L’essentiel se joue à l’échelle des quartiers, dans une Commune elle-même diverse et traversée par de profonds désaccords sur la question religieuse. Le 26 mai, plusieurs leaders communards, comme Eugène Varlin et Camélinat, s’opposèrent au massacre de la rue d’Haxo.
À l’inverse, les promoteurs de la marche affirment n’être que « dans une démarche de prière et de commémoration, sans aucune forme d’expression ou de revendication politique » (Mgr. Denis Jachiet, évêque auxiliaire de Paris). Ils s’inscrivent dans un registre de déhistoricisation des événements, malgré l’effort pédagogique qui avait accompagné sa préparation. La valorisation de la figure du Père Planchat leur permet de renvoyer les victimes du massacre aux prémices d’un catholicisme social qui a désormais droit de cité dans le catholicisme contemporain.
Reste que la proposition ne s’est guère accompagnée d’un travail historique sur le catholicisme du temps de la Commune. Et la re-légitimation par cette histoire sainte de l’engagement social des catholiques peut apparaître aux auteurs de la tribune comme une forme de mise à distance des complicités de nombreux catholiques avec la reconquête violente de Paris par les troupes d’Adolphe Thiers. Faut-il rappeler l’approbation large par l’épiscopat français de la répression contre la Commune ?
La sainteté de « nos » martyrs n’efface pas cela ; elle ne constitue pas une réponse de soi lisible face aux mémoires politiques de l’événement et aux émotions qui s’y associent. Une histoire de l’utilisation politique de la mémoire des martyrs de la rue d’Haxo aurait paru comme la condition de possibilité d’une démarche de dépassement des affrontements mémoriels.
C’est au contraire à leur réactivation qu’on a assisté. L’ignorance réciproque a joué à plein. Des militants ont vu dans la procession une volonté de célébration de la répression et une forme de collusion entre l’Église et l’extrême droite. Ils ignoraient non seulement la manière dont les organisateurs avaient pensé l’événement mais encore l’histoire qui a conduit à séparer la mémoire catholique des martyrs de la Commune de ses usages politiques passés.
Des catholiques ont processionné, en ignorant ou à tout le moins en minorant, l’effet politique et émotionnel de la procession, en particulier compte tenu du calendrier mais aussi de l’irrémédiable dimension politique, au plein sens du terme, de la procession comme rite. Naïveté ? Les auteurs de la tribune du 2 juin n’ont certainement pas tort d’interroger une dépolitisation affichée qui n’a guère de sens si ce n’est dans un discours ad intra, et qui a elle-même une dimension politique.
Ce que cet épisode signale, est la grande difficulté en catholicisme à tenir ensemble hagiographie et histoire, à penser la sainteté hors du fantasme de récits purs, à prendre acte de l’histoire d’une manière qui mette vraiment l’Église au service de la paix et de la réconciliation des mémoires. À l’heure où l’Église de France se prépare à faire face à des aspects terribles de son passé, renoncer aux déhistoricisations sur lesquelles reposent les positions militantes pourrait apparaître comme un nécessaire exercice spirituel.


Jean-Pascal Gay, professeur d’histoire du christianisme à l’université catholique de Louvain

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14 mai 2021 5 14 /05 /mai /2021 17:16
Compétences de la région

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Compétences du département

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9 mai 2021 7 09 /05 /mai /2021 20:05
(Photo DR)

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François Mitterrand a tout été : ministre, chef de l'opposition, deux fois candidat malheureux à la présidence. Comment sera le nouveau chef de l'Etat ? s'interrogeait L'Express en 1981.
Le mal que nous avions, avouons-le, à l'imaginer en vainqueur ! Il confiait, voilà quelques années : "C'est drôle, le jeu de l'oie ! Plein d'essence philosophique... Alors que vous allez atteindre la dernière case, un coup de dés vous ramène à la première. Vous tombez dans le puits, et ensuite vous gagnez dix cases. C'est l'image même de la vie." 

De la sienne, assurément. Au jeu de l'oie de la vie, au Monopoly de la politique, il est souvent repassé par la case départ. Voilà trente-cinq ans qu'il dure. Il atteint enfin l'inaccessible étoile à l'âge où la plupart des Français qui sont nés comme lui en 1916 vont prendre leur retraite. Que sait-on de cet homme dont la carrière est la mieux remplie de celles de tous les politiciens de l'après-guerre ? Qu'il est baigné de mystère plus que de magie. Qu'il croit si fort en son destin qu'il en a changé plusieurs fois, finissant par le transformer en espérance collective. Qu'il est tissé de paradoxes, logeant en lui au moins deux êtres différents et presque inconciliables : l'esthète amoureux des choses de la nature, de l'écriture, et soucieux de le faire savoir le politique roué, rompu à toutes les batailles pour le pouvoir. Un personnage romanesque, comme le décrivait François Mauriac, qui s'est enfin échappé du roman pour entrer dans l'Histoire. On ne naît pas à gauche ou à droite, on naît où l'on peut. François Mitterrand est issu d'une famille de petits-bourgeois honnêtes et travailleurs qui aimaient Dieu et l'ordre, Maurice Barrès et la patrie. Son père, cheminot, qui commença par pousser des wagonnets, finit chef de gare à Angoulême. Des gens très pieux, les Mitterrand. Des démocrates chrétiens qui l'imbibèrent de culture classique et de vieil humanisme. 

Une jeunesse de terroir

Une enfance passée au pied des crucifix sur laquelle il a beaucoup écrit, s'attendrissant sur des odeurs persistantes d'encens et de confitures rustiques. Non, il ne provient pas de ces familles de Charente où l'on épouse des porcelaines de Limoges ou des vins de Bordeaux. A table, chez les Mitterrand, on ne parlait jamais d'argent : c'était interdit, mal élevé. "L'argent corrompt, pense-t-il, en tout cas l'accumulation de l'argent." Cette belle famille comme on n'en fait presque plus - quatre garçons et quatre filles - est de celles qui rêvent pour leurs fils d'un supplément d'âme à travers le sabre ou le goupillon. L'un des frères, Jacques, est général d'aviation. Le séminaire, François y a songé adolescent. Tous les soirs, dans la grande maison natale, il prie avant de s'endormir. Et il doit rêver, en s'endormant, d'être prêtre, soldat ou poète. Prier, lutter, créer ont toujours été les choix extrêmes des hommes fous d'absolu. Il est Rastignac ou Julien Sorel, montant à Paris à 17 ans avec, en poche, un mot de ses parents pour François Mauriac, qui est leur idole. Avec le personnage de Balzac, il a en commun d'être parti de Charente. Ses dents sont longues, il les aura dures. 

1934-1936 : les jours tourbillonnent ; il observe. A une époque où la jeunesse est à fond du côté de Maurras ou du côté de Lénine, il est au milieu ou ailleurs. Il s'en souviendra pourtant en 1968, avec l'embellissement que font les souvenirs : "J'aimais que mes 20 ans fussent au commencement d'un monde." Ses camarades d'alors, Georges Dayan, futur socialiste, ou François Dalle, futur P.d.g. (L'Oréal), ne lèvent pas le poing, ne partent pas pour l'Espagne, ne rêvent pas de révolution. Il a décrit honnêtement cette jeunesse conformiste : "Je ne suis pas né socialiste ; il faudra beaucoup d'indulgence aux docteurs de la loi marxiste, dont ce n'est pas le péché mignon, pour me le pardonner. J'aggraverai mon cas en confessant que je n'ai montré, par la suite, aucune précocité." Fait prisonnier en 1940, il s'évade deux fois : repris. La troisième est la bonne ; il le rappelait volontiers juste avant l'élection. Le jeune homme termine la guerre en croyant moins en Dieu, mais en aimant plus la liberté. A Vichy, il crée un Comité des prisonniers évadés. Ses ennemis gloseront - injuste-ment - parce qu'on lui octroie la Francisque, et qu'il l'accepte. L'envers de la médaille était pourtant la meilleure des couvertures pour passer inaperçu dans la capitale du Maréchal. De Gaulle, dans ses Mémoires, et bien d'autres lui ont décerné assez de brevets de Résistance pour qu'on ne confisque pas à Mitterrand - "Morland" est son pseudonyme de guerre - sa part de légende. Résistant, il l'a toujours été. Dans le long cours d'une vie pleine de creux et de bosses, de glorieuses envolées et de sérieux accidents, de beaucoup de compromis et de quelques reniements, il pourrait tout de même, à la question "Qu'avez-vous fait de votre vie ?", répondre : "J'ai résisté." Sans jamais déplacer vraiment les lignes d'horizon, les temps ne s'y prêtent plus. François Mitterrand est un sage de tribu dans l'ordre, mythologique, où de Gaulle serait un héros et Giscard un marquis.  

Avant guerre, il a eu le temps de collectionner quelques jolis diplômes : droit, lettres, sciences politiques. Il sera un peu journaliste, mollement avocat. C'est la politique qui le retient : il a plus d'ambition que d'idéal, et s'en cache mal. En 1946, il se fait élire député de la Nièvre, siège qu'il occupe encore aujourd'hui. La même année, il devient le plus jeune ministre de l'après-guerre. Il a 30 ans et pas de convictions : c'est un avantage. Il obéit alors aux deux grandes règles de la République : n'être ni gaulliste ni communiste. Il adhère à un petit parti plutôt situé à droite - on y trouve Pléven, Soustelle, Claudius-Petit - l'Union démocratique et socialiste de la Résistance (U.d.s.r.), qui contient tous les mots magiques de l'après-guerre. 

Ni blanc ni Ni rouge... Ni noir.

En onze ans, alors que de Gaulle s'enferme dans un splendide isolement, il est onze fois ministre. Il est de tous les cabinets, de toutes les combinaisons, de toutes les valses de la primesautière IVe. Il n'infléchit pas l'Histoire, il l'épouse. Les communistes de son département lui envoient des tomates à la figure. Il s'est marié, à la sortie de la guerre, avec Danielle Gouze, dont la soeur, Christine, épousera Roger Hanin. C'est un beau jeune homme dans le genre brun taciturne. Sa femme, il la présente ainsi à sa famille : "Danielle, laïque, démocrate et socialiste." Elle est discrète, elle le restera tout au long de la vie publique de son mari, dont elle désapprouve pourtant certains choix. Elle aime les animaux, les plantes vertes et la reliure, où elle excelle. Danielle Mitterrand préférait vivre, ces dernières années, dans la bergerie de Latché, que possède le couple près d'Hossegor, plutôt que dans l'hôtel particulier de la rue de Bièvre. Ils ont deux fils : Christophe, 34 ans, journaliste à l'A.f.p ; Gilbert, 32 ans, professeur de droit.  
 
1946-1958 : le temps des compromis. De de Gaulle à de Gaulle, les palais ministériels sont désertés. La nature - politique ou non - ayant horreur du vide, Mitterrand la remplit. L'impérieuse ambition frémit en lui, aussi fondamentale que son ambiguïté. Impossible de lui accrocher une épithète sans la faire suivre aussitôt de son contraire. Certes, il est rusé, madré, prudent, ondoyant trapéziste, calculateur. Et "florentin", terme dont on le qualifie presque par principe. Mais il est aussi susceptible, pudique, réservé, distant, réfléchi, audacieux. Il est surtout opiniâtre comme personne. Il a peu d'amis, mais ses amitiés sont exigeantes, scrupuleuses, fidèles. Douze années pendant lesquelles il ne fut ni blanc ni noir. Ni rouge, certainement. Dans son journal, Le Courrier de la Nièvre, il écrit en 1958 : "Je ferai tout pour épargner à la France les horreurs d'une dictature collectiviste." Le politicien au flair redoutable masque le rêveur lamartinien qui trempe sa plume dans la sève des arbres. Il est déjà cet homme habile qui parvient à donner aux Français l'image d'une certaine simplicité dont il manque totalement, moins par sophistication que par complexité. D'ailleurs, ce n'est pas un mondain, on ne le voit jamais dans les cocktails et les dîners en ville. Plus dans les tablées familiales, amicales, où il pense à voix haute. C'est un gentilhomme campagnard en qui bouillonne, indicible tourmente, un mélange de prélat et de proconsul. Du premier il a des douceurs feintes, des courtoisies obligées ; du second, de l'ardeur au combat, et du goût pour la polémique. Lorsque de Gaulle jaillit en 1958, Mitterrand, l'antigaulliste de toujours, plonge. Il est alors l'un des très rares à s'opposer à ce qu'il appellera plus tard "le coup d'Etat permanent". A l'Assemblée, il est l'orateur le plus véhément, tendant vers le fondateur de la Ve un poing hargneux pas encore armé d'une rose : "Il y a incompatibilité d'humeur entre de Gaulle et la démocratie." Son irréductible opposition n'est pas comprise par ses électeurs : il perd, seule fois en trente-cinq ans, son siège de député - qu'il réussit à troquer contre un fauteuil de consolation au Sénat - et entame une traversée du désert. 

En politique tout se paie

Avec cactus. La nuit du 15 au 16 octobre 1959 lui laisse-t-elle toujours des cauchemars ? C'est l'affaire de l'Observatoire. Quelle main arma la mitraillette qui tira sur sa 403 dans les jardins de l'Observatoire, le contraignant à escalader les grilles ? Machination ou provocation ? Pourquoi l'a-t-on accusé d'avoir monté lui-même un attentat bidon ? Parce qu'un certain Pesquet l'en avait averti quelques jours auparavant. Mitterrand n'y a-t-il pas cru ou a-t-il laissé faire pour redorer son image ? Même ses amis ont douté quelque temps. En politique, tout se paie, le vrai comme le faux, et le faux parfois plus cher que le vrai. Mais aussi les échecs ne sont jamais si durs qu'ils sont fugaces, et le désespoir, c'est bien connu, y est une sottise. Son passé, dès lors, le suit comme un cortège de brumes. Pourtant, Sisyphe dégringolé roulant inlassablement son rocher, il remonte les marches depuis le gouffre de l'Observatoire, A gauche, après l'avoir tenu à l'écart comme un pestiféré, on se met à le respecter à mesure qu'il exaspère Ies gaullistes. Et bien qu'il soit l'homme d'une phrase jamais vraiment pardonnée par la gauche pure et dure : "L'Algérie, c'est la France ; la seule négociation, c'est la guerre." On n'est pas innocemment ministre de l'Intérieur. En revanche, pour la droite qui le hait, c'est un bradeur de colonies. Comment l'humeur de gauche vint-elle à François Mitterrand ? Il l'avait à l'âme comme un certain vague, un léger barbouillage. François Mauriac, pendant la guerre d'Indochine, écrivait dans son Bloc-Notes de L'Express : "La haine inexpiable de ses adversaires désigne François Mitterrand comme l'un des chefs - il en faut plusieurs - de cette gauche française qui finira bien par se constituer." Oh, il n'est pas marxiste ! Ou bien sans les sacrements. Pas plus que Marx sur la fin de sa vie ou qu'une certaine gauche intellectuelle qui n'a pas lu Le Capital de peur d'être influencée. Mais, synthèse d'un calcul et d'une foi, il sait que, désormais, sans les voix communistes, pas de salut à gauche. Il devient en 1965 président de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (F.g.d.s.).  
 

Sa sincérité parait d'autant plus irréversible que, candidat pour la première fois à l'élection présidentielle, il met de Gaulle en ballottage. Il pèse 32 % au premier tour, 45 % au second. L'année suivante, il invente le "contre-gouvernement". Il a sauté par-dessus Gaston Defferre, doublé Guy Mollet et Maurice Faure. Il s'est converti lentement sans avoir jamais été saisi par la grâce ou par l'illusion. Mai 68 : il n'y comprend pas grand-chose. Croyant au départ de De Gaulle, il se présente comme recours et se prend à nouveau les pieds dans les plis de l'Histoire. Mais ses blessures ne le désarçonnent pas, elles le caparaçonnent. Son habileté tactique éclate en 1971, au Congrès d'Epinay, où il devient le boss du socialisme français. Il restaure entièrement la poussiéreuse baraque nommée S.f.i.o., et, lui qui ne l'a jamais habitée, arrache les titres de propriété aux Guy Mollet et Alain Savary, ralliant Gaston Defferre sur sa droite et Jean-Pierre Chevènement (Céres) sur sa gauche. 

"Chiens et chats dans la même maison"

A 'l'intérieur de son parti, on le dit assez régalien, interdisant par exemple à ses collaborateurs de fumer pendant les réunions, et assez peu soucieux de la lettre des statuts. L'autorité, il en a et il la respecte : c'est son côté chrétien. Mais le Président n'ira pas à la messe. Et voici la mésaventure - de l'Union de la gauche. Parlant des socialistes et des communistes réunis sous l'étendard du Programme commun, il dira : "Des chiens et des chats qui dorment dans la même maison, tout en s'observant." Toute la pensée de François Mitterrand à cet égard est contenue dans une réponse qu'il a faite à Jean-François Revel : "Je n'ai pas à me préoccuper de savoir si les communistes sont sincères ou non. Je dois veiller à ce que tout se passe comme s'ils l'étaient." Le pouvoir Il affirme que l'idée ne l'obsède pas. Hum, il a couru après sans courir, tout en courant. Mais l'esthète qui est en lui aime aussi marcher. Musarder sur les quais de la Seine, rêver dans sa campagne devant les tuiles bleues d'un toit en pente. Choses qu'il décrit très bien dans ses nombreux livres, sur le ton lyrique et un peu suranné qui est le sien, balançant entre Chateaubriand et Lamartine. Ce n'est peut-être pas un "grand écrivain", comme le prétend son ami Paul Guimard, mais c'est un excellent styliste.  

Battu en 1974 d'un battement de coeur après une lutte héroïque, il affirmait, ces derniers jours, avoir fait campagne en flânant. Mû par, comme qui dirait, une espèce de force tranquille. Soit. Il y a trois mois, la presse, l'opinion publique le renvoyaient déjà à ses roses, celles d'Hossegor, et à ses livres, il en a toujours un en poche. On l'imaginait, bougonnant ses souvenirs de quelques républiques, achevant son grand roman sur Laurent de Médicis, commencé il y a vingt ans. Alors Mitterrand demain ? Il a déjà prévenu "qu'il serait comme avant", qu'il prendrait le temps d'avoir du temps, qu'il soustrairait des journées à l'action pour lire, écrire bien sûr, aller voir des films, contempler les feuilles d'automne et apprécier les jolies femmes. Certains vont continuer à l'appeler François, les autres lui donneront du "Monsieur le Président", formule qui permet de garder les distances. Mitterrand aime les distances. Il n'est pas facile de s'en faire un ami. II semble toujours regarder plus loin ou à côté, avec ce sourire qui ne sonne pas juste, surtout avec les inconnus, et se crispe même lorsque, au cours de la campagne, une grosse dame enthousiaste lui agrippe le bras et lui demande de l'appeler Madeleine, parce qu'on est entre camarades. Au secrétaire d'une section de province du P.s. qui lui propose : "On se tutoie ?", il répond : "Comme vous voudrez."  

Tout cela est, du reste, inscrit sur l'ourlet un peu hautain de la lèvre. Quel air aura-t-il sur la photo officielle de chef de l'Etat ? Saisira-t-on cette silhouette un peu courte et épaissie de Sphinx qui n'a pas livré son énigme, ce visage marmoréen buriné par les luttes, où le fer brille sous le velours du regard et qui affiche parfois un "prière de ne pas déranger" sans appel ? Ou bien restera-t-il comme un patriarche campagnard, écharpe de chair nouée autour de son cou par les années fertiles, ayant bien léché son grec et son latin, mais ne parlant aucune autre langue que le français ? On verra bien. Le jeune loup est devenu un vieux cocker parvenu à l'ultime case de son jeu de l'oie à force d'avoir lancé les dés. Un jour de déprime, il avait lâché : "On dirait que l'Histoire ne m'aime pas." Amant fougueux et inlassable, il l'a eue à l'usure.  

Par Patrick Séry (en 1981) 

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19 janvier 2021 2 19 /01 /janvier /2021 22:56
Ce mercredi 20 janvier, c’est devant une esplanade surprotégée que Joe Biden prêtera serment. ALEX BRANDON/AP

Ce mercredi 20 janvier, c’est devant une esplanade surprotégée que Joe Biden prêtera serment. ALEX BRANDON/AP

Le moment de la passation de pouvoir est celui où une démocratie atteste qu’elle est vraiment une démocratie. Un chef d’État ou de gouvernement transmet posément les responsabilités à celui qui lui succède. L’événement prend bien sûr plus de valeur encore lorsque le sortant a été battu dans les urnes par l’impétrant. Souvent, ce sont de beaux moments de respect mutuel, au-delà des divergences, si importantes soient-elles. La dignité ultime d’un homme ou d’une femme politique est de savoir perdre avec élégance.
Les États-Unis, aujourd’hui, ne connaîtront pas ce moment symbolique de la passation de pouvoir. Au moment où Joe Biden prêtera serment, Donald Trump sera en partance vers la Floride. Il vaut mieux qu’il en soit ainsi, tant sont profondes les traces laissées dans les esprits par l’assaut des partisans de Donald Trump contre le Capitole, le lieu même où la cérémonie d’inauguration se déroule ce mercredi. Rien n’aurait été pire que de nouveaux incidents, même mineurs, en une telle circonstance.
Il faudra beaucoup de temps pour résorber les passions qui se sont cristallisées le 6 janvier de manière ahurissante. Là se trouve sans doute le pire héritage de la présidence de Donald Trump : par la violence, la trivialité de ses propos et, souvent, de ses actes, le président sortant a donné droit de cité à des instincts qu’un bon fonctionnement institutionnel a précisément pour but de contenir et de canaliser. Il a légitimé le discrédit, le mépris et même la haine de l’adversaire. Or la démocratie repose sur le respect de celui qui ne pense pas comme vous, avec lequel il faut entrer en conversation afin de rechercher un terrain d’entente. Parmi toutes les passions qui peuvent habiter une société, celle de la modération mérite d’être cultivée avec le plus grand soin.

Guillaume Goubert

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27 septembre 2020 7 27 /09 /septembre /2020 19:29

L'édition des Landes de Sud Ouest Dimanche de ce dimanche 27 septembre 2020 s'interroge sur la qualité du débat politique avec la prééminence des réseaux sociaux "qui changent les débats en pugilats"
Dans un entretien avec l'hebdomadaire l'historien Jean-Noël JEANNENEY décrypte ce qui a changé dans le débat politique aujourd'hui

Pour lire le dossier, cliquer sur l'image ci-dessous puis cliquer sur la loupe qui apparait à l'écran

Le débat politique est-il au niveau ?

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28 décembre 2018 5 28 /12 /décembre /2018 09:55
Des manifestants à Beni. Photo ALEXIS HUGUET / AFP

Des manifestants à Beni. Photo ALEXIS HUGUET / AFP

Grève générale prévue ce vendredi, expulsion réclamée de l'ambassadeur de l'UE, violences... A deux jours des élections présidentielles déjà reportées plusieurs fois et encore repoussées dans certaines régions, la situation en République Démocratique est très tendue...

Les élections présidentielles prévues le 30 décembre en République démocratique du Congo vont-elles pouvoir se tenir ? Rien n'est moins sûr... La situation politique et sociale s'envenime jour en jour dans ce pays d'Afrique centrale qui compte parmi les plus pauvres au monde.

Kinshasa ne veut pas de l'envoyé de l'UE

Jeudi, Kinshasa a invité instamment Bruxelles à rappeler "dans les 48 heures son chef de mission en République démocratique du Congo", le Belge Bart Ouvry, a déclaré le chef de la diplomatie congolaise Léonard She Okitundu à des diplomates occidentaux.

Il s'agit d'une mesure de rétorsion de la RDC après le prolongement des sanctions européennes qui visent 14 officiels congolais dont le candidat du pouvoir à l'élection présidentielle, Emmanuel Ramazani Shadary.

Une décision que l'Union européenne "déplore" et "juge totalement injustifiée". "A la veille d'élections très difficiles en RDC, une telle décision ne peut être considérée que comme contre-productive", a ajouté un porte-parole de l'UE.

Appel à la grève vendredi

En politique intérieure, la coalition autour du candidat d'opposition Martin Fayulu a appelé à une journée "ville morte" dans toute la RDC pour protester contre le report partiel des élections qui concerne plus d'un million d'électeurs sur 40, principalement dans le Nord-Kivu à Beni et Butembo (Est).

La Commission électorale nationale indépendante (Céni) "vient de dépasser une ligne rouge", déclare la coalition "Lamuka" ("réveille-toi" en lingala) soutenue par deux poids lourds de l'opposition au président Joseph Kabila, Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba.

Aussi longtemps que l’actuelle gouvernance reste en place, n’importe quel scénario électoral ne mènera qu’à plus de violence, plus d’instabilité et un plus grand risque de sombrer dans la dictature.

Le prix Nobel de la paix Denis Mukwege, dans une tribune dans le New York Times la semaine dernière. De retour dans son pays jeudi, il a prononcé un discours à Bukavu mais a demandé le "respect de la Constitution", et constaté que le "processus électoral est dans l'impasse".

La coalition "exige que la commission électorale retire instamment cette décision injustifiée". Il n'est pas question pour autant de boycott, a précisé son directeur de campagne, Pierre Lumbi.

De son côté, la Majorité présidentielle (MP) du président Kabila a lancé un appel à la "sérénité" en affirmant comprendre la décision de la Céni.

Des violences après l'annonce du report

La centrale en charge des élections a reporté mercredi au mois de mars les élections dans la région de Beni-Butembo (Est) et à Yumbi (Ouest), des bastions anti-président Kabila.

Raison invoquée: l'épidémie d'Ebola et les tueries de civils à Beni et Butembo, et de récents massacres communautaires à Yumbi.

Cette décision a déclenché des manifestations de colère dans plusieurs villes. La police a tiré et envoyé des gaz lacrymogènes pour disperser des manifestants à Beni, qui protestaient contre le report du vote. Au moins six personnes ont été arrêtées à Goma où des barricades ont été dressées en plusieurs points du chef-lieu provincial du Nord-Kivu.

Des violences avaient déjà émaillé la campagne, avec une dizaine de morts selon plusieurs sources, ce que nie le pouvoir.

Des scrutins déjà reportés trois fois...

Les élections présidentielle, législatives et provinciales prévues dimanche doivent entre autres désigner le successeur du président Kabila qui ne peut pas se représenter d'après la Constitution.

Le président Kabila a désigné un "dauphin", son ex-ministre de l'Intérieur sous sanctions de l'Union européenne Emmanuel Ramazani Shadary.

Ces élections ont été trois fois reportées depuis la fin du deuxième et dernier mandat constitutionnel du président Kabila: de décembre 2016 à décembre 2017, de décembre 2017 au 23 décembre 2018, puis du 23 au 30 décembre 2018.

Le 20 décembre 2018, à trois jours de la date prévue pour le scrutin, celui-ci est repoussé pour la troisième fois, au 30 décembre.

Puis, le 26 décembre, les élections générales sont reportées au mois de mars dans deux zones touchées par une épidémie d’Ebola et par des tueries, Béni-Butembo (est) et Yumbi (ouest), représentant 1,25 million d’électeurs sur un total de 40 millions.

avec AFP

 

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17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 11:50
© Xavier POPY-POOL/SIPA

© Xavier POPY-POOL/SIPA

Si l’on en juge par ses premiers pas, le nouveau président semble à l’aise dans ses fonctions, maîtrisant gestes, choix, paroles. C’est encore bien peu si l’on attend beaucoup. Si l’on persiste à penser que tout n’est pas « com », il faudra bien voir, sur le fond, de quelles premières mesures le nouveau pouvoir réellement accouche, et comment il s’y prend. Mais c’est déjà beaucoup si l’on attend au moins ce peu d’un chef d’État : qu’il habite avec sobriété et distance la dignité d’une monarchie élective. Relativement aux deux qui précèdent, la nouvelle présidence a le mérite de commencer droit.

L’autre réussite est pure politique. Après avoir éliminé au premier tour de la présidentielle les deux grands partis traditionnels, Macron veut parachever à droite le travail de sape entrepris à gauche. La nomination d’Édouard Philippe y contribue. Le nouveau Premier ministre entend précipiter la « recomposition ». Opportunisme et trahison ? Audace et cohérence ? On portera le jugement moral que l’on veut sur les personnes qui quittent leur famille naturelle pour rejoindre une famille recomposée. Plus que de gens, c’est affaire de cycle. Tirant de toutes leurs forces sur un tissu politique élimé, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen l’ont si complètement déchiré que s’ouvre en son milieu un espace neuf. Le talent du Président est de donner corps à ce que l’on prenait pour une chimère, cette « troisième force » ou ce « juste milieu » qui firent les beaux jours d’autres républiques, ces « deux Français sur trois » que Valéry Giscard d’Estaing courtisa et que Simone Veil ou Jacques Delors auraient rêvé de rassembler. Cet espace naguère insuffisant pour y loger une majorité peut-il être assez large ? C’est fort possible, car le Président va bénéficier durant les prochaines semaines d’une dynamique positive. Faut-il qu’il le soit, pour que Macron puisse gouverner, ou qu’il ne le soit pas, pour qu’il doive composer ? Laissons les électeurs en juger.

Comment qualifier tout cela ? Jean-Louis ­Bourlanges, observateur rallié à Macron, parle de « gaullo-­centrisme », cet oxymore. Centrisme, au sens de la ligne progressiste-libérale que veut assumer Macron, plus qu’au sens démocrate-chrétien, mais avec ce que cela suppose aussi de jeux de coulisses pour équilibrer des intérêts contraires. Gaullisme aussi, car cette élection a constitué un « coup de régime », une improbable suite d’échecs obligeant typiquement à se prononcer sur une personne recours. Ne sous-estimons pas la force d’un réseau militant nouveau et très engagé. Mais c’est un pouvoir assez pyramidal qui se met en place, consolidé par la seule loyauté à l’homme providentiel. Le processus de sélection des candidats aux législatives illustre cette verticalité descendante, doublement paradoxale dans une époque qui valorise le participatif et pour un projet qui veut libérer la société du choix. Est-ce donc l’impatient Louis Napoléon qui perce, ou le bien-aimé Henri IV qui règne, séduisant et réconciliant ? Il serait bien léger d’en juger déjà sur quelques premiers pas et surtout de toujours ramener le neuf au déjà-vu. Le macronisme a beau s’installer à l’Élysée comme à Matignon, l’objet politique n’est pas encore réellement identifié.

Jean-Pierre Denis, directeur de la rédaction à LA VIE

publiÉ le 16/05/2017

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16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 11:14
Emmanuel Macron au pied du mur

Réintégrer la «France d’en bas» dans une économie mondialisée qui se nourrit de son exclusion : défi ou illusion ?

Emmanuel Macron l’a donc emporté au terme d’une campagne qui aura illustré le désarroi de nos compatriotes et la grave crise que traverse notre vie politique et démocratique. Une crise qui, a posteriori, justifie amplement le texte courageux des évêques : «Dans un mode qui change, retrouver le sens du politique» (1) C’est là une manière de souligner que ce texte n‘était pas pour hier mais pour aujourd’hui dans la perspective des législatives et plus encore pour demain, dans la période qui suivra.

«Changer le capitalisme pour vaincre le populisme» J.Stiglitz

Je veux redire ici combien mon vote pour Emmanuel Macron, au premier comme au second tour de la présidentielle, ne vaut pas adhésion à son programme. Même si je suis sensible à sa volonté de dépasser les antagonismes politiques et à son plaidoyer pour l’Europe. Comme l’économiste américain Joseph Stiglitz au soir du débat du second tour, je crois que nous sommes en quelque sorte condamnés à : «Changer le capitalisme pour vaincre le populisme.» J’invite ceux de mes compatriotes qui ont voté Emmanuel Macron par choix positif, à lire Christophe Guilluy (2).

Il faudrait citer ici longuement son dernier livre. Notamment lorsqu’il développe l’idée selon laquelle : «L’adaptation des sociétés européennes et américaines aux normes de l’économie monde passe par la mise en œuvre du plus grand plan social de l’Histoire, celui des classes populaires.» (3). Ou lorsqu’il illustre l’écart croissant entre la France d’en haut qui réside pour l’essentiel dans les grandes métropoles régionales où se développe la «nouvelle économie» et la France d’en bas des villes moyennes, des petites villes et du monde rural où l’emploi est volontairement sacrifié sur l’autel de la «société ouverte». Ce qui fige le pays dans cette dichotomie suicidaire : «D’un côté des métropoles embourgeoisées qui travaillent, de l’autre une France périphérique peuplée d’assistés.» (4) Avec la tentation, même à gauche et avec les meilleures intentions du monde, de faire du revenu universel une forme objective de résignation à la privation définitive d’emploi pour les plus modestes. Comme si le «panem et circensens» (du pain et des jeux) cher à la Rome antique, devenait l’horizon humaniste indépassable de la modernité occidentale !

Le FN comme symptôme d’un refus radical du modèle mondialisé

Pour Christophe Guilluy : «Le FN n’est qu’un symptôme d’un refus radical des classes populaires du modèle mondialisé» (5) Sans en être l’unique symptôme. La poussée des insoumis est en parfaite convergence avec cette analyse. Sans prétendre être leur porte parole, Gaultier Bès, directeur adjoint de la revue Limite et auteur d’un ouvrage récent intitulé Radicalisons-nous !, (6) exprime bien cette pensée lorsqu’il écrit dans la Croix : «Nous avons besoin d’une alternative radicale à la mondialisation libérale, destructrice des sociétés comme des écosystèmes.» (7)

Quelle que soit la détermination manifeste d’Emmanuel Macron à aller au bout de la mise en œuvre de son programme, fort d’une légitimité démocratique incontestable, il ne pourra éluder la question : comment réintégrer la «France d’en bas» dans une économie mondialisée qui se nourrit de sa marginalisation voire de son exclusion ? Le souci, sincère, de la justice sociale peut-il suffire à pallier les impasses d’un modèle économique non durable, non généralisable, dénoncé avec force par le pape François dans son encyclique Laudato si’ ? L’alternative n’est pas entre une société ouverte et une société fermée, mais entre une société durable, ouverte à tous, et une société en réalité fermée sur l’illusion d’un progrès réservé à une minorité.

La tentation du parti unique

Dans son diagnostic de notre vie politique, Christophe Guilly écrit encore : «Reflet d’un modèle unique, les métropoles annoncent la politique unique, en attendant le parti unique» car, poursuit-il : «Les bourgeoisies de gauche comme de droite sont tentées par le parti unique.» (8) Comment ne pas lire dans la stratégie d’Emmanuel Macron, confirmation de cette analyse ? Est-ce un hasard si les grandes métropoles (Paris, Lyon…) où cohabitent une bourgeoisie de droite plutôt favorable au parti LR et cette «nouvelle bourgeoisie» de gauche acquise à l’économie de marché ont plébiscité le candidat d’En marche avec des scores oscillant entre 80% et 90% des suffrages ? Peut-on donner tort, par esprit de principe, à la dénonciation faite par le FN d’un UMPS même relooké ? Peut-on continuer à plaider auprès des citoyens, qu’il n’existerait aucune alternative à un système que nombre d’entre eux vivent comme une oppression ?

Il est possible que le souci du Bien Commun, cher aux catholiques mais plus largement à nombre de démocrates et républicains sincères, appelle aujourd’hui à donner loyalement au nouveau Président de la République les moyens de son action. Mais «en même temps», selon une phrase qu’il affectionne et qui exprime tout simplement la prise en compte de la complexité du réel, pousse à la recomposition de forces politiques capables d’incarner demain une possible alternance, fusse vers une «radicalité sans extrémisme», pour reprendre ici la distinction opérée par Gaultier Bès dans son livre.

Le temps de la décantation, nécessaire à la clarification

Cette double exigence donne à penser que ce n’est pas au cours des prochaines semaines, dans la précipitation, que s’opérera cette recomposition. Elle n’interviendra que progressivement, après le scrutin. Car enfin : voilà une gauche en miettes, des écologistes invisibles, un FN que son échec renvoie à ses divisions, une droite menacée d’éclatement par la dynamique macronienne… Il est illusoire – il serait coupable – d’imaginer gommer et dépasser cela en un mois. Le temps de la décantation est nécessaire à la clarification. Le temps aussi des relectures sans concession et des remises en question, pour identifier les aveuglements qui ont conduit le pays à une telle crise.

Cela suppose d’abord que toute honte bue, mais sans irénisme, nous acceptions de nous interroger sur les conditions d’un vouloir vivre ensemble, dans une France dont nous aurions appris à redevenir fiers. J’ai la faiblesse de penser qu’au-delà de ses excès même et de ses violences, la campagne que nous avons vécue nous a peut-être aidés à accéder à cette forme de sagesse citoyenne.

René POUJOL

Ancien Directeur du Pèlerin

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  1. Cef, Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique. Ed. Bayard-Cerf-Mame, 2016, 100p.
  2. Christophe Guilluy, Le crépuscule de la France d’en haut, Ed. Flammarion, 2016, 260 p.
  3. op.cit p.87
  4. ibid. p.48
  5. ibid p.174
  6. Gaultier Bès, Radicalisons-nous ! Ed. Première parttie, 2017, 130 p.
  7. La Croix du 4 mai, p.27
  8. Le crépuscule de la France d’en haut, op cit. p.42 et p.178

 

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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 08:38
Emmanuel Macron et son épouse Brigitte Trogneux le 14 mai 2017 à l'Elysée / AFP

Emmanuel Macron et son épouse Brigitte Trogneux le 14 mai 2017 à l'Elysée / AFP

L'investiture d'Emmanuel Macron fut un impeccable sans-faute assure lundi la presse pour qui désormais les choses sérieuses et difficiles commencent pour le nouveau président de la République.

"Ce fut un impeccable sans-faute. Tout avait été pensé et calculé pour donner à cette journée une gravité présidentielle", se félicite Grégoire Biseau, dans Libération.

Et désormais pour l'éditorialiste: "Un immense défi", attend Emmanuel Macron car "on connaît les indémêlables ambivalences des Français: ils veulent tout et le contraire de tout".

"Il n’y eut pas le moindre faux-pas, pas la plus petite erreur de protocole ou de mise en scène", confirme Sébastien Lacroix, de l'Union/L'Ardennais. "Un sans-faute. La passation de pouvoir a tenu ses promesses protocolaires, politiques, humaines", juge Paul Caraci, du Midi Libre.

"Pas de fausse note", affirme pour sa part Olivier Pirot, de La Nouvelle République du Centre-Ouest. "On peut reconnaître qu’Emmanuel Macron a réussi sa journée d’investiture", ajoute-t-il. "Pas la plus petite fausse note et pas la moindre faute de goût", insiste Pascal Coquis, des Dernières Nouvelles d'Alsace. "Il n'a commis aucun impair", relève Patrice Chabanet, du Journal de la Haute-Marne. Laurent Bodin, pour L'Alsace, a vu "une entrée en matière aussi réussie que bien mise en scène".

- "A l'épreuve du pouvoir" -

"Bref, Macron a réussi son examen de passage", résume Sébastien Lacroix (L'Union/L'Ardennais) avant de préciser: "C’était le moins difficile". "Les choses sérieuses commencent aujourd'hui (lundi)", prévient en Une Le Parisien.

"Le voilà désormais à l’épreuve du pouvoir et de son exercice", souligne Pascal Coquis (DNA). "Il lui reste maintenant à se confronter au réel", averti Daniel Muraz, du Courrier Picard. "Aux réticences partisanes qui persistent", alerte Jean-Claude Souléry, de la Dépêche du Midi.

Pour Pierre Frehel, dans Le Républicain Lorrain, "La dure réalité de la route l'attend." "Avec des batailles aussi nombreuses que difficiles", prévient Bruno Dive, dans Sud-Ouest. "Le plus dur l'attend", écrit Philippe Marcacci, de l'Est Républicain.

"Passer en revue la garde républicaine et mettre au pas la France sont deux choses bien différentes", assène Patrick Apel-Muller, dans L'Humanité. "Après avoir montré comment il présidera la France, Emmanuel Macron doit montrer maintenant comment il entend la gouverner", indique Matthieu Verrier, dans La Voix du Nord.

"L’heure est venue d’un travail lent, exigeant, pour rendre aux Français cette confiance en eux, depuis trop longtemps affaiblie", explique Guillaume Goubert, dans La Croix, en reprenant pratiquement les mots du nouveau président.

afp

 

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10 mai 2017 3 10 /05 /mai /2017 05:36
Élection de Macron : réactions de la presse étrangère

 

Pour les grands titres de la presse internationale, le sacre du leader d’En Marche! constitue une victoire contre le populisme et un soulagement pour l’Europe, mais tout reste à faire pour le plus jeune chef de l’Etat français.

L’élection du centriste pro-européen Emmanuel Macron à la présidentielle française face à son adversaire d’extrême droite Marine Le Pen, constitue une victoire contre le populisme et un soulagement pour l’Europe, mais tout reste à faire pour le plus jeune chef de l’Etat français, selon la presse étrangère.

ESPAGNE
« La France a choisi Macron et contient le populisme », écrit le journal El País. « Et la France a dit non. La victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle, un pro-Européen et un ex-banquier libéral, a contenu la vague du mécontentement populiste qui a triomphé en novembre à l’élection présidentielle américaine et avant le référendum britannique ». « Après le Brexit et Trump, il n’y aura pas Le Pen ».

ALLEMAGNE
Pour le quotidien allemand conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung, « l’Europe évite le cauchemar. L’impensable a été évité: la France ne va pas être dirigée par une femme d’extrême droite. La victoire nette d’Emmanuel Macron donne de la confiance, mais l’Europe ne doit pas se faire d’illusions pour autant ».

Le quotidien de gauche Tageszeitung écrit aussi que « la nette victoire d’Emmanuel Macron est un énorme soulagement pour la France. »

SUISSE
« Un homme neuf » pour le journal Le Temps : « Emmanuel Macron a réussi son pari insensé. Au-delà du niveau de l’abstention, de la radicalisation des extrêmes à droite comme à gauche et du délitement des partis traditionnels, l’enseignement principal de ce 7 mai est que la France s’est choisie un homme neuf pour entamer sa transformation ».

GRANDE-BRETAGNE
« Bonne chance M. Macron, vous allez en avoir besoin », écrit The Guardian qui s’inquiète du niveau record de l’extrême-droite; « Tout autre résultat aurait été une catastrophe européenne et pour une fois, heureusement, les sondages avaient raison ».

RUSSIE
Le quotidien Vedomosti estime que les Français ont fait le choix du « candidat qui représente les principes essentiels de la Ve République: le gouvernement par une élite qualifiée et l’engagement dans l’intégration européenne ».

Le journal en ligne Gazeta.ru souligne que le nouveau président « devra répondre à la demande de changement, ne luttant pas tant contre un programme conservateur que contre les attentes négatives et le risque de déjà vu ».

ÉTATS-UNIS
Le New York Times voit dans la victoire de M. Macron un « grand soulagement pour l’Europe ». Mais il averti que le président élu est confronté à « des défis considérables. Il prend la tête d’une nation profondément divisée, tout comme les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et d’autres grandes démocraties ». Le score de Mme Le Pen au second tour prouve pour le quotidien l’importance « du désespoir de ceux qu’elle appelle les oubliés (en français dans le texte) ».

Selon le Washington Post, « la France a ignoré les sirènes du populisme de droite qui ont enchantées les électeurs aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne ». Ce résultat est « un nouveau signe que la progression du président Trump n’est pas précurseur d’une nouvelle forme inconnue de nationalisme. Pour l’instant le centre résiste, le pluralisme résiste, et l’extrême droite est encore sous contrôle ».

Pour la chaîne de télévision Fox News, en revanche, « la France a pris la solution la plus facile et a voté pour la même chose ».

AUSTRALIE
Pour The Sydney Morning Herald, « La France vote pour l’optimisme ». Le journal souligne aussi le « soulagement pour l’Europe ».

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